Prix Gascon-Thomas
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Prix Gascon-Thomas
Discours de Brigitte HaentjensDiscours de Brigitte HaentjensDiscours de Brigitte Haentjens

Discours de Brigitte Haentjens
Récipiendaire du Prix Gascon-Thomas 2007

Tout d’abord permettez-moi d’exprimer ici ma profonde gratitude pour ce Prix Gascon-Thomas, pour ceux qui l’ont fondé, pour les membres du jury.

Merci à Simon Brault et à Denise Guilbaut (un clin d’œil tout spécial à Denise pour sa générosité sans faille à mon égard), merci aux membres du Conseil de l’École. Et à vous tous et vous toutes qui m’ont choisie cette année.

Ce prix qui porte le nom de deux grands hommes de théâtre signifie énormément pour moi.

Ce prix m’honore et il honore toutes les communautés qui m’ont donné amour et support au cours de ses trente ans de travail artistique : la communauté franco-ontarienne, bien sûr, la communauté franco-canadienne, et celle de Montréal, de Québec et du Québec tout entier.

Je leur dédie ce prix, ainsi qu’à tous ceux qui comme vous ici aujourd’hui, croient que l’art, s’il ne change pas le monde, du moins, brise le silence assourdissant de la solitude.

J’ai choisi de vous faire une sorte de témoignage de mon chemin artistique en espérant que vous puissiez y trouver des réponses à vos questionnements ou des questionnements à vos certitudes.

Aussi loin que je me souvienne, le théâtre a fait partie de ma vie. Très jeune, j’ai eu à titre de spectatrice des chocs esthétiques puissants. Je me rappelle celui occasionné par le Marat-Sade que Peter Brook avait mis en scène en 1963 : le spectacle que je n’avais probablement pas compris m’a tout de même percutée de plein fouet.

Je me souviens aussi du 1789 d’Ariane Mnouchkine qui m’a fait flotter sur un petit nuage brûlant durant des semaines.

Depuis je ne compte pas les émotions fortes que j’ai vécues dans une salle de théâtre, ici ou ailleurs.

J'aime que le théâtre bouleverse, secoue, provoque la discussion et la remise en question. Le théâtre me semble en effet le dernier lieu où réunir une communauté et s'interroger avec elle.

Dès l’enfance, j’ai appartenu à des troupes de théâtre amateurs, scolaires et communautaires. Et pourtant, je n’ai jamais imaginé faire de la mise en scène. En fait, j’ignorais quand j’étais jeune que la mise en scène puisse être un métier! (Et aujourd’hui encore, je doute parfois que cela en soit un... je veux dire un vrai!)

Dans le milieu familial où j’ai grandi – mes parents n’avaient reçu qu’une éducation sommaire –, il ne pouvait être question de choisir une vie artistique ou intellectuelle. Il est vrai que j’appartiens à une des premières générations de femmes qui ont eu accès à une éducation supérieure.

À l’époque où j’entrais à l’université, je n’avais devant moi pratiquement aucun modèle de femmes choisissant une carrière, encore moins une carrière artistique. Faire du théâtre pour gagner – plus ou moins bien – sa vie, et surtout être une artiste, m’apparaissait donc comme à la fois complètement mystérieux et totalement inaccessible.

En fait, grâce sûrement à des enseignants formidables qui savaient partager leur passion des mots, je fus éveillée très tôt à la littérature et mon fantasme secret était peut-être de devenir une Simone de Beauvoir, pour ses livres, son intelligence et peut-être aussi pour ses ongles carmin, ses cigarettes et sa fréquentation de Jean-Paul Sartre et de St-Germain-des-Prés!

Peut-être que, déjà, c’était la nécessité de dire quelque chose qui m’animait. En tous cas, les mots, les idées, ont été le substrat de ma vie, les mots des écrivains et des poètes, de William Faulkner à Antonin Artaud, de Flannery O’Connor à Krista Wolf, de Marcel Proust à Corson Mc Cullers, de Sylvia Plath à Ingeborg Bachmann, de Francis Ponge à Jean Marc Dalpé, de Marguerite Duras à Louise Dupré. Ces mots-là et aussi ceux des écrivains de théâtre, bien sûr. Au théâtre, je privilégie la poésie et la parole engagée, la littérature.

Je ne me souviens pas du tout comment je me suis retrouvée à l’École de théâtre de Jacques Lecoq. C’était relativement tardivement, j’avais déjà près de 22 ans et des études universitaires derrière moi. Je ne sais pas ce que j’y cherchais. En tous cas, certainement pas à faire une carrière dans le sens traditionnel du mot. L’École Jacques Lecoq formait des créateurs et non des interprètes. Les étudiants venaient du monde entier. La formation était axée sur le travail collectif et favorisait plutôt la dissolution de l’ego que son épanouissement.

Et si j’avais jamais eu le goût de jouer, de faire l’actrice, l’École me l’a ôté. L’école de théâtre m’a plutôt révélé la passion que j’ai déployée depuis à observer les acteurs, les corps et leur rapport à l’espace. Ma passion à travailler avec des acteurs.

Je n’ai pas non plus imaginé mon avenir après l’école. Je ne savais ni où aller, ni à qui me présenter. Bonjour je sors de l’École Jacques Lecoq, puis-je faire la mise en scène de votre prochain spectacle? J’avais un immense appétit d’appartenir au théâtre, mais j’ignorais les chemins qui permettaient de le faire professionnellement. Je vous parle d’une époque ancienne où il n’y avait ni agents d’artistes ni agents de castings, l’époque des dinosaures quoi! Avais-je imaginé que l’émigration loin des miens me permettrait d’assouvir cette passion pour le théâtre? Sûrement pas.

Le choc qu’a représenté pour moi le premier contact avec la communauté artistique franco-ontarienne fut immense. A l’époque (1977-), l’expression théâtrale était intimement lié à un projet global, sociétal. Elle était liée à une prise de parole collective. Nous avions l’impression d’avoir ciel ouvert devant nous….Et nous l’avions probablement.

À l’époque, il s’agissait de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, de mettre sur scène des personnages qui appartiennent à la race des oubliés. Il s’agissait de nommer le pays, les gens, de leur donner fierté et confiance.

Nous avons passé énormément de temps dans les communautés ouvrières d’Hawkesbury et de Sudbury, à rencontrer des travailleurs et des travailleuses du textile et de la mine, à écouter leurs histoires pour les écrire et les mettre sur scène.

Je faisais la mise en scène des spectacles que nous écrivions, mais je la faisais un peu par défaut, comme si personne d’autre ne voulait le faire. A l’époque, le titre même de metteur en scène n’avait pas droit de cité. (On disait un « troisième œil »!!!) Ce qui m’importait était alors, et est toujours, la nécessité de dire et d’exprimer un monde et de le partager avec quelqu’un, quelques-uns, avec le public quoi.

Un des souvenirs marquants de ma vie d’artiste s’est passé un soir de février 1982. C’était la première de la pièce Hawkesbury Blues que nous avions écrite Jean Marc Dalpé et moi et que j’avais mise en scène. Nous marchions dans la rue d’Hawkesbury et il y avait une file de monde sur le trottoir. Nous nous sommes dit que c’était vraiment dommage qu’il y ait un bingo le soir de notre spectacle.

Quelle ne fut pas notre surprise, en découvrant que la longue file était une file d’attente pour notre spectacle...

Ce soir-là, la représentation fut une représentation proprement hallucinante, où j’ai compris la fameuse phrase de Peter Brook : « le public assiste le spectacle et n’assiste pas au spectacle ». Car effectivement, le public était dans la salle, mais sur scène aussi et il y avait une intensité et une ferveur qui restent pour moi inoubliables.

Sarah Kane compare souvent le théâtre au football, et c’est vrai que le théâtre devrait peut-être être aussi passionnant qu’un bon match de hockey ou de soccer.

Depuis, certes, nous ne sommes plus à l’époque où il semblait indispensable de se nommer. Depuis, j’ai porté à la scène bien des textes d’origines très diverses, de Camus à Beckett, de Feydeau à Koltès, de Racine à Beckett, travaillé dans des petits théâtres et dans des grands.

Depuis, j’ai quitté l’Ontario pour Montréal, le Théâtre du Nouvel-Ontario pour la NCT, puis les institutions pour la liberté. Voilà dix ans, j’ai fondé la compagnie Sibyllines, une compagnie qui me permet de porter à la scène des textes contemporains de nature théâtrale ou littéraire. De le faire dans un contexte de liberté, en prenant le temps et les moyens d’aller au bout de l’aventure. La qualité du processus m’apparaît aussi important que le résultat.

Ainsi, au cours des années, et plus particulièrement grâce au contexte de liberté que m’offre Sibyllines, la mise en scène est devenue pour moi une forme d’écriture. A travers les mots des autres ou à travers les silences qui me sont laissés.

Et aujourd’hui j’aime aussi faire entendre le silence. Le silence des écrivains et des écrivaines qui ont payé de leur vie leur combat avec les mots.

Le silence entre les mots, celui des corps. Le silence de l’impuissance, le silence de la violence. Il me semble que le théâtre est, de façon totalement paradoxale, le lieu du silence autant que celui de la parole. Un des seuls lieux où on peut encore penser en collectivité.

Après trente ans de travail actif, la mise en scène me parait toujours un énorme privilège. Privilège que de travailler avec des équipes, des individus, choisis avec soin, le plus souvent pour leur engagement dans leur art, l’engagement dans le travail artistique et dans l’œuvre que nous avons choisie, plutôt que pour leur capacité à me servir ou à servir leur ego.

Privilège de me retrouver dans une salle de répétitions avec des livres et d’avoir le plaisir de discuter, de fouiller des textes, de chercher la meilleure façon de les représenter sur scène, dans une atmosphère incroyablement intense et solidaire. Privilège de chercher avec les interprètes pendant des heures le meilleur geste, le meilleur mouvement.

Permettez-moi de saluer ici tous les artisans, concepteurs, acteurs, techniciens qui ont partagé ma route depuis trente ans, et plus particulièrement encore depuis dix ans, ceux et celles qui ont mis leur talent, leur énergie et leur disponibilité à servir des œuvres, des projets en toute confiance et tout abandon.

Je ne vous cacherais pas que ce privilège a un prix et que ce prix est élevé. Vivre de son art est difficile, périlleux et pratiquement impossible au théâtre, vous le savez.

Pour pouvoir me consacrer exclusivement au théâtre j’ai dû faire des choix. En particulier celui d’animer Sibyllines, d’y faire presque tout, de la rédaction de communiqués de presse à la comptabilité, de la demande de subventions à la recherche de fonds, etc.

J’ai fait ce choix, plutôt que d’autres qui m’auraient peut-être permis de mieux gagner ma vie. J’ai fait le choix de ne pas comme on dit aujourd’hui « faire de l’argent », mais peut-être n’avais-je pas ce talent, ni celui de… travailler au Cirque du Soleil!

Les choix sont bien sur intimes à chacun. Vous êtes ici à l’École nationale de théâtre et vous savez aussi quel privilège c’est d’être dans une école de théâtre où on prend soin de vous. Vous ferez ou tenterez de faire à la sortie vos choix personnels. Vous ne saurez peut-être pas avant longtemps, je veux dire avant d’être vieux (!) ce que vous privilégiez vraiment, ce qui vous est vital, ce qui vous anime.

Peut-être qu’à la sortie de l’école, vous ferez des choses que vous regretterez plus tard. Peut-être que vous devrez, si vous êtes acteurs, jouer dans des publicités qui insultent vos valeurs personnelles, ou servir dans des restaurants, ou faire la belle pour une petit rôle dans un mauvais téléroman, ou même écrire ce mauvais téléroman.

Peut-être que vous devrez concevoir des scènes, les monter ou les démonter pour des spectacles que vous jugerez futiles. Peut-être que vous devrez vous taire alors que ça vous démange de vous exprimer.

Mais ce n’est pas grave. Le chemin de la vie d’un artiste, d’un être humain n’est pas rectiligne, il est fait d’essais et d’erreurs, de hasards et de rencontres, et il a toute la vie pour se déployer. Et la vie est longue quand même.

Il me semble aujourd’hui que l’important est de se projeter, de s’imaginer quelque part. Je crois que la force des rêves est le carburant de la vie. Ne soyez ni timides ni arrogants, et osez aborder ceux et celles dont le travail vous touche. Et si vous voulez faire du théâtre, allez tout voir, ici et ailleurs, et exprimez-vous. Et surtout osez faire, osez réaliser ce qui vous tient à cœur. Lisez et choisissez, si c’est possible avant même d’être choisi.

Ce qu’on parvient à faire ne nous barre plus la route. N’est plus dans notre chemin.

Quant à moi, je vous souhaite d’avoir la chance de grandir et de vieillir au théâtre le plus possible, car les miracles se font là, et en particulier le miracle de créer en collectivité une œuvre d’art et de la livrer au public.

J’aimerais vous laisser avec cette phrase du metteur en scène Claude Régy :

L’art est fait pour nous mettre en relation avec une réalité que l’on ne voit pas et qui est au-delà de la réalité apparente. Si l’art n’est pas libre, s’il y a des mots d’ordre de rentabilité, s’il y a la formation d’un schéma préalable, l’art est mort...
Claude Régy

Je vous souhaite donc de pratiquer un art vivant, profondément vivant.

Brigitte Haentjens

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