Prix Gascon-Thomas
Récipiendaires
Prix Gascon-Thomas
Monique MercureMonique MercureMonique Mercure

Discours de Monique Mercure
Récipiendaire du Prix Gascon-Thomas 2008

Merci à tous.
Merci pour l'envoi.
Thank you Tom.
Merci au Comité.

Comme la plupart des acteurs de mon âge, je n'ai pas pu aller dans une école de théâtre, ça n'existait pas. Mais à 60 ans j'ai eu la chance d'aller à l'École... en tant que directrice.

J'ai appris au contact des jeunes. J'ai pu approfondir mes connaissances, développer une plus grande tolérance et continuer à nourrir la flamme de ma passion pour le théâtre.

Accompagnée et inspirée par le précieux Simon, pendant 9 ans, j'ai fréquenté l'École, le Conseil d'administration, le Monument-National, la bibliothèque... l'École qui gardera à jamais dans mon cœur une place de choix.

(Hommage à Simon.)
(Gascon-Thomas, Jean-Pierre Ronfard et Marcel Sabourin.)

Depuis mon départ, je suis restée près de Simon et de l'École. Je suis une espèce d'ange parfois facétieux mais toujours fascinée par les êtres humains qui sont le cœur de cette École. Aussi, quand j'ai commencé à préparer ce mot, j'ai pris la décision de réfléchir. (Ça ne m'arrive pas assez souvent et ça me cause souvent des ennuis.) Donc, j'ai pris la décision de réfléchir pour mieux vous parler de votre École et de sa place dans la société, dans l'humanité.

Car, par-delà les singularités des pratiques qui s'y sont succédées, une double tension la traverse : témoigner à la fois d'une réalité québécoise irréductible à toute autre tant par sa situation géo-politique que par ses particularités culturelles et linguistiques et d'une mission plus large, pan-canadienne et co-lingue, qui ayant à compter avec les crises et les rêves, les influences et les traditions, les découvertes et les errances, les ruptures et les fidélités, de notre société depuis bientôt cinquante ans, dessinent du même coup notre évolution.

Et cette double tension, celle de l'encrage et celle du grand large me paraît fonder en exigence comme en nécessité la raison d'être de l'École nationale. On me demande souvent de parler des défis que pose la direction de l'ÉNT dans la conjoncture politique et économique actuelles. À quoi veut-on appliquer le terme «défi»? À l'administration? À la direction artistique? À la crise économique actuelle?

Il me semble qu'il y a derrière ces préoccupations légitimes une question implicite et jamais formulée à voix haute : une question fondamentale qui pourrait s'énoncer comme suit : quel est l'avenir de l'École? Cette question en entraîne immédiatement une autre, d'une portée très large : quelle importance accordons-nous au développement de la culture. Vous remarquerez que je ne dis pas la culture en ce pays. Voici pourquoi! Vous allez être déçus si vous attendez de moi une prise de position partisane. Je suis ici devant vous en tant qu'artiste non en tant que politologue. Je revendique mon statut d'artiste car lui seul rend compte clairement de mes convictions. En tant qu'artiste, je crois que l'art en général a le droit inaliénable d'exprimer ses vues sur le monde qui l'entoure, de la manière qu'il le veut. Cette liberté, cette indépendance sont essentielles. L'art ne devrait pas avoir à se soucier d'être politically correct sans pour autant faire l'éloge de l'art pour l'art, je dirais qu'un art doit avant tout réfléchir à sa propre pratique, se préoccuper de son excellence intrinsèque. L'art doit veiller à l'intégrité de son métier (Kafka dit : l'art a besoin du métier plus que le métier, de l'art.)

L'intégrité - c'est l'essentiel, la vraie réalité.

L'intégrité ne se maintient que par un effort quotidien : la page d'écriture de l'auteur, l'apprentissage du dessin, de la perspective pour le scénographe, le travail méthodique et combien important du technicien, l'éveil de l'acteur qui s'ouvre à la vie, la recherche et la réflexion sans cesse approfondies du metteur en scène. Gestes humbles, grains de sable ajoutés à d'autres grains de sables qui, à la longue édifient des pyramides, transportent des montagnes. Donc, on pourrait dire que si tout art est fondé sur des traditions qui plongent leurs racines dans le passé, s'il arrive à l'art d'anticiper l'avenir, il ne se fait qu'au présent.

L'ÉNT à cet égard, ne se compare à rien de connu dans la formation théâtrale, tout s'y réinvente constamment. Bien sûr, on ne doit pas confondre invention permanente avec improvisation. L'École a des traditions pédagogiques qui ont été créées par des gens connus comme Powys Thomas, Jean Gascon, Jean-Pierre Ronfard, mais ce qui la caractérise, la distingue si uniquement c'est l'esprit d'équipe, la connaissance approfondie des bases classiques de son art et l'apprentissage par la création.

L'École est une pépinière, un tremplin, un champ d'expérimentation pour individus créateurs. Tout s'y réinvente car les professeurs sont tous des praticiens actifs, parfois même renommés. Tout s'y réinvente car l'école, en tant que lieu d'accueil cosmopolite, est sans cesse questionnée et enrichie par les rêves et les aspirations de ses élèves.

Ainsi, un des grands défis de notre institution est-il de préserver cette période cruciale et privilégiée, de toute interférence idéologique. Cela ne signifie pas que l'élève soit encouragé à ignorer béatement ce qui se passe dans le vaste monde pendant son séjour à l'École. Au contraire, et si parfois il arrive que des tensions se fassent jour, les nécessités de la pratique théâtrale relèguent les problèmes ou les tensions à l'arrière plan, les réduisent à l'état de bruits de fond. Ce qui me paraît alarmant, c'est que notre société entretient un mythe regrettable que l'art et la culture sont de l'ordre du luxe et du superflu, donc que ça peut attendre jusqu'à ce que les questions importantes à leurs yeux, déficit, etc. aient trouvé une solution.

Pourtant, c'est précisément cette marginalisation de la culture qui est à la source de plusieurs de nos problèmes de valeurs. Une société qui fait fi de son patrimoine et de sa culture, n'est plus capable de générer la confiance nécessaire dans ses institutions ni de prendre le recul nécessaire pour juger de ses dérives. La crise que nous connaissons n'est pas que financière ou économique. C'est une crise de civilisation et tout cela nous rappelle que l'art et la culture sont le plus grand facteur de civilisation que nous ayons inventé à ce jour.

Le plus grand défi de l'ÉNT est de faire prendre conscience à tous, d'un océan à l'autre, que cette institution est une entité unique au monde, qu'il faut lui donner les moyens de se concentrer sur l'essentiel : la création des créateurs dans le présent, au jour le jour animée par le bouillonnement des apports culturels venus de partout.

Ce qui m'émeut le plus quand je pense à l'École, c'est l'émergence constante d'artistes, de créateurs qui réinventent le théâtre et donc la vie par leur audace, leur imaginaire incandescent, leur prise de parole fougueuse, leur exploration de nouveaux territoires, leur engagement à repousser les frontières du convenu et de l'acceptable. Je ferai l'économie d'une longue énumération de noms car vous savez de qui on parle. Et ce que je souhaite par-dessus tout en fait ce que je sais, c'est que dans ce théâtre, chers élèves, plusieurs parmi vous sont celles et ceux qui, non seulement suivront les traces de leurs prédécesseurs mais qui, à leur tour, ouvriront les nouveaux chemins tant nécessaires pour préserver la condition humaine. Vous êtes l'avenir et c'est un immense honneur d'avoir pu partager avec vous ces réflexions que seuls le temps et la durée permettent de mûrir.

Monique Mercure

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