NO 16 – NOVEMBRE / NOVEMBER 2000

Fragments d’histoires

par Simon Brault, directeur général

Je sors d’une conférence de presse au Monument-National. Une pluie froide tombe, signe avant-coureur d’un printemps bougon qui s’amorce à peine. Je m’engouffre dans un taxi et décline machinalement l’adresse de l’École nationale de théâtre (ÉNT).

Simon Brault. Photo : Monic Richard.

Le chauffeur se retourne. Il connaît bien l’endroit : « J’ai été détenu là il y a longtemps. C’était la Cour du Bien-être social. On y enfermait les jeunes qui faisaient des mauvais coups. Mes parents avaient insisté pour qu’on m’y emprisonne quelques nuits pour me faire réfléchir. Je réponds que je suis au courant du passé de l’immeuble. Non pas parce que j’ai vécu cette époque — cet homme pourrait être mon père — mais plutôt parce que j’ai lu sur les années 50 et que des ouvriers ont démantelé les dernières cellules au sous-sol il y a trois ans à peine. »

Il poursuit : « Ça a beaucoup changé depuis ce temps-là. Aujourd’hui j’y reconduis des vedettes comme Monique Mercure ou Marcel Sabourin. On entend chanter quand la porte s’ouvre. Au printemps, il y a plein de jeunes sur la pelouse qui lisent ou qui discutent. Je sais qu’on y enseigne le théâtre. Il paraît que c’est difficile d’y entrer. Nous autres, c’était d’en sortir qui était compliqué. »

Ironie du sort ou du hasard, l’ancienne prison est aujourd’hui un lieu de rêve et d’apprentissage de la liberté. C’est une école d’art et par conséquent une école de vie. Les gens de théâtre ont transformé ce lieu comme ils ont pris part à l’évolution de notre société depuis le début des années 60.

Arrivé à destination, je descends de la voiture en me disant que l’histoire est faite d’un millier de récits personnels. Je me dirige d’un pas pressé vers mon bureau où l’équipe du Journal se rencontre encore une fois pour discuter du contenu du numéro spécial du 40e anniversaire de l’École. Je me sens maintenant bien préparé à cette discussion…

Cette réunion de production du mois de mars 2000 et toutes celles qui ont suivi ont été fascinantes. Nous avons plongé avec curiosité dans le passé, nagé allègrement dans les eaux impétueuses du présent et vogué librement à la surface des rêves qui s’élaborent. Nous avons cherché à concocter un Journal contenant des parcelles de milliers d’histoires personnelles qui composent l’histoire de l’ÉNT. En effet, cette institution originale n’aurait pas pu atteindre cet âge en aussi bonne forme sans la contribution de tous ces hommes et de toutes ces femmes qui l’ont pensée, créée, soutenue, vécue, défendue, financée, critiquée, tirée d’embarras, inspirée, mais surtout et avant tout… aimée !

Nous avons voulu communiquer le sens, la trajectoire et l’expérience de ce lieu où convergent depuis 40 ans des artistes et des praticiens de théâtre accomplis avec leurs vis-à-vis en devenir. Il nous fallait parler de création, de découvertes, de recherche ainsi que de transmission des traditions théâtrales au quotidien. Nous avons également fait écho aux souvenirs de nos anciens et aux souhaits d’anniversaires de nos amis.

Maintenant, que la fête commence ! Toute la famille et tous les amis sont invités à cet anniversaire. Nous aurons l’occasion de nous rappeler nos bons coups, de rigoler de nos pires gaffes, de nous souvenir de ceux et celles que nous avons rencontrés au fil des ans, de constater le chemin parcouru et surtout, d’imaginer et de créer l’avenir.

Et si vous prenez un taxi à Montréal, je vous souhaite de tomber sur le chauffeur qui a vu l’École nationale de théâtre faire pousser des fleurs sur l’asphalte de sa jeunesse.



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