NO 16 – NOVEMBRE / NOVEMBER 2000

Vie étudiante : des ronds dans l'eau

par Lorraine Hébert

Ils ont entre sept mois et quatre ans d’École dans le corps au moment où les deux rencontres ont lieu, l’une après l’autre, entre midi et 14 h 30, à l’École, bien sûr. C’était le 28 mars 2000. Encore dans la vingtaine pour la plupart, des gars et des filles de première, puis de quatrième année, en Interprétation, en Production, en Écriture dramatique ou en Scénographie, se prêtent volontiers au jeu de l’entrevue collective. Pour dire le trajet qui les avait menés à l’École nationale de théâtre (ÉNT) ; le rêve ou la passion qui les poussait dans des métiers où gagner sa vie n’est pas évident ; la température qu’il faisait en dedans et en dehors, au jour le jour, une fois plongés dans la dure réalité de l’apprentissage ou sur le point de faire le grand saut dans le vide ; les moments de grâce, de bonheur, et de déception aussi. En somme, il s’agissait d’apprendre d’eux ce qui faisait que l’ÉNT était l’École.

 

Erwin Weche et sa collègue Sonia De Rome (élève du programme d'Interprétation) lors des journées de la culture en 1999.

D’où viennent-ils ?

Pas de surprises vraiment. La plupart d’entre eux découvrent le théâtre ou le monde des arts assez tôt dans leur vie. « À sept ans je voulais être clown », rappelle en souriant Kine Liholm Johannessen. « À la maternelle, raconte Caroline Ferland, on faisait des animaux, de la peinture, et j’aimais ça : au cégep, je me suis retrouvée à l’Option-théâtre parce que je n’avais pas d’argent pour m’acheter un saxophone. » « Au primaire, enchaîne Julie Vallée-Léger, j’étais dans une école alternative où l’on apprenait par projets, et c’est ce plaisir-là que je retrouve en scénographie à l’École. » Erwin Weche avoue bien simplement : « J’ai toujours eu la passion du jeu et, dès la quatrième année du primaire, j’étais figurant dans une chorale. » « Mon père étant comédien, dit Stéphanie Capistran-Lalonde, j’ai été dès mon jeune âge une spectatrice assidue, mais je n’étais pas du tout une enfant de coulisses.» François Marceau, enfant, rêvait d’être un acteur, mais ajoute-t-il : « Je doutais pouvoir arriver à surmonter ma grande timidité et, heureusement, j’ai découvert dans un cours de production au cégep qu’il y avait bien d’autres façons de faire du théâtre. » « Adolescente, explique Katerine Brochu, j’ai eu l’occasion de toucher au théâtre, puis la raison m’a conduite en architecture pour ensuite revenir aux sources, en scénographie, après quelque sept ans dans la profession. »

François Marceau (élève du programme de Production) en compagnie de l'ancien directeur du programme de Production (1996 à 2000), Pierre Phaneuf. Photo : Anastasia Kitsos.

Vincent Bolduc, qui a connu très jeune l’expérience de la télévision comme comédien, commence à écrire des pièces de théâtre à 17 ans : « Je savais que, si je voulais continuer dans le métier, l’écriture dramatique m’ouvrirait bien des portes. »

Ce sont des souvenirs, des plaisirs et des passions d’enfance qui les ont conduits, directement ou après quelques détours, à l’École nationale de théâtre. Sans trop d’obstacles dans leurs cas.

Pourquoi celle-là plutôt qu’une autre ?

Stéphanie Capistran-Lalonde (élève du programme de Production) présente sa conception du théâtre idéal à son collègue Alexandre Tougas (Production 2000). Photo : Anastasia Kitsos.

Parce que cette école n’est pas comme les autres, disent-ils, et pour différentes raisons. Pour François Marceau, pas de notes, pas d’examens comme dans un cégep où le cadre académique ne lui convenait pas du tout. Pour Vincent Bolduc, c’est la possibilité de toucher à tous les métiers de la scène : « Comme auteur, je savais que j’allais être parmi des comédiens, des techniciens, des scénographes et que ce que j’allais écrire serait lu, joué, monté, présenté : l’écriture, ça peut devenir tellement abstrait. » Stéphanie Capistran-Lalonde, elle aussi voulait avoir accès à tous les métiers de la scène : « J’ai choisi d’aller en production parce que ça me donne l’occasion de tout voir, de tout faire. Je veux être proche de l’auteur et de l’acteur, la mise en scène m’intéresse. » Erwin Weche et Annick Bourassa s’amusent à rappeler les mythes entourant l’École : « C’est cette école-là qui flotte quelque part sur la rue Saint-Denis ? » « Dans cette école, il n’y a que des êtres exceptionnels, la crème de la crème, n’y entre pas n’importe qui en tout cas ! ». Geoffrey Gaquere, outre de vouloir se casser de chez lui, avait eu la chance de voir au Festival des Premières Rencontres, à Bruxelles, les finissants de l’ÉNT dans Voyage au bout de la nuit mis en scène par Wajdi Mouawad : « Si c’était avec ce cœur-là qu’on faisait le théâtre là-bas, c’est que je voulais. Après trois ans de Conservatoire, à Bruxelles, j’éprouvais le besoin de pousser plus loin ma formation vocale et corporelle et, comme acteur, d’être dirigé par différents metteurs en scène. » Pour la Norvégienne Kine Liholm Johannessen, c’était un besoin de liberté, l’attrait de l’Amérique et l’idée d’être dans une école de théâtre où l’on enseignait tous les métiers de la scène.

Kine Liholm Johannessen (Scénographie, 2000). Photo : Maxime Côté.

Un jour tu entres…

Ceux qui viennent d’entrer ne retrouvent pas tous, et pas tout à fait, l’École qu’ils avaient imaginée. Erwin Weche se lance le premier :« On m’avait dit que c’était une école de fuckés, aux cheveux de toutes les couleurs, qui souffraient beaucoup… C’est vraiment pas le cas ! C’est pas si cool que ça : pour devenir acteur, il faut travailler aussi fort que dans n’importe quelle autre discipline. Une fois que tu as pris l’habitude de l’entraînement, tu n’as plus le temps de penser au rêve que tu avais en arrivant. » Julie Vallée-Léger prend le relais : « Moi, je croyais que c’était une école bilingue, mais à la cafétéria il y a vraiment deux espaces délimités par le mur qui sépare l’ancien édifice de l’annexe : les Anglais sont d’un côté et les Français de l’autre. C’est dommage qu’on ne se mêle pas davantage, nous aurions tellement de choses à nous apporter mutuellement. » « Je ne sais pas si vous êtes comme moi, lance Vincent Bolduc, mais je n’ai jamais autant rushé sur l’argent que depuis que je suis ici : je ne peux pas prendre des contrats de traduction, j’ai trop de travail. Mais bon… »

Pas de place pour les amours, donc ? La question fait plouc… puis Stéphanie Capistran-Lalonde la fait rebondir : « Ici, c’est pas la vie. C’est la vie de l’École ! On est comme dans une double vie. On n’a pas le même rythme que nos amis de l’extérieur, et c’est difficile pour eux de comprendre que tu ne veux rien manquer : ce qui fait que tu déjeunes, soupes, prends ta douche à l’École ; tu pars tard le soir et, le lendemain, tu es là à huit heures. La journée recommence aussi intense que la veille. » Et de conclure Erwin Weche : « On a des sacrifices à faire, et il faut en être conscient pour réussir à passer au travers. »

…le lendemain tu obtiens ton diplôme

Vincent Bolduc (élève du programme d'Écriture dramatique). Photo : Maxime Côté.

Même si trois ou quatre ans à l’École ça passe très vite, les finissants ne cachent pas leur impatience de quitter le « couvent ». Ils disent avoir fait leur temps, se sentir prêts à voler de leurs propres ailes, même si cette nouvelle vie leur fait peur, dans certains cas très peur. Dans leurs façons de parler de l’École, de ce qu’ils y ont appris, de ce qu’ils en retirent, se distinguent des personnalités affirmées, des individualités franches, des manières différentes de penser le métier et d’envisager l’avenir. C’est l’envie de travailler avec des comédiens de tout âge, d’aller explorer du côté de l’opéra, de la danse, du cinéma ou du cirque ; c’est la curiosité de voir ce qu’ils feront comme choix, une fois libres de faire et d’aller où ils veulent, ce qu’ils seront devenus dans 25 ans. Pour chacun d’eux le rêve ou la passion semble déjà avoir trouvé une forme : la création surtout, les textes du grand répertoire sans hésitation, le travail d’équipe absolument et, dans le cas des deux élèves étrangers autour de la table : s’installer pour de bon à Montréal et obtenir, quel qu’en soit le prix et les dédales administratifs à parcourir, leurs papiers d’immigration.

Ce qu’on y apprend

Entre la première année et la dernière, ils ont appris l’essentiel, disent-ils : « À se respecter soi-même, à s’enrichir de tout le monde, à prendre sa place et à se responsabiliser. » Ils parlent aussi de cette confiance en soi qu’ils ont gagnée, parce que constamment confrontés à eux-mêmes et à un éventail impressionnant de savoir-faire, de méthodes de travail, de sensibilités artistiques.

Geoffrey Gaquere sent tout de même le besoin de préciser : « À l’École, il faut savoir ce qu’on veut, être capable de demander et de prendre sa formation en mains si on désire vraiment en profiter au maximum » « Quand c’était difficile, avoue Caroline Ferland, il m’arrivait de penser que je n’étais pas à ma place, que j’avais perdu la passion : heureusement qu’il y a ta petite voix intérieure pour te rassurer. » Kine Liholm Johannessen renchérit : « On vit souvent des situations extrêmes qui font que tu peux te mettre à pleurer parce que tu as perdu ton crayon à mine. C’est ridicule, mais c’est ça l’École ! Tu es toujours obligée de te poser la question du pourquoi tu es là, pourquoi tu veux faire ce métier-là. »

Geoffrey Gaquere (Interprétation, 2000) dans L'Émission de télévision présenté au Monument-National en novembre 1999. Photo : Maxime Côté.

Même si au passage, ils se permettent d’être critiques par rapport à un cours, à un type particulier d’entraînement, à la pression institutionnelle qu’ils vivent la dernière année avec les productions publiques, ce qu’ils retiennent de leur formation à l’ÉNT prend, au détour de la conversation, des formulations étonnantes : « J’ai appris le courage d’être humain », dit Geoffrey Gaquere. « Moi, le droit et la capacité de faire des choix alors que durant toute la première année, j’avais le sentiment d’être un imposteur, qu’ils avaient fait une erreur en me choisissant », enchaîne Annick Bourassa. « Je sais désormais très clairement, ajoute Caroline Ferland, pourquoi j’ai choisi de faire ce métier-là : c’est le travail d’équipe au théâtre qui m’intéresse et c’est cela que je vais rechercher dans le métier, même si je sais que ce n’est pas toujours évident. »

Des moments de grâce et de bonheur

Qu’ils soient en première ou en quatrième année, ils en reviennent tous à « l’exercice d’ensemble » qui, au début de la deuxième session, ranime la passion quelque peu éreintée par les premiers mois d’adaptation, plus difficiles encore à traverser pour ceux qui viennent de l’étranger et qui doivent amortir un double choc culturel : l’École et Montréal.

Julie Vallée-Léger (élève du programme de Scénographie) pose pour Le Devoir, à l'occasion de la troisième édition des Journées de la culture en 1999. Photo : Jacques Grenier.

Pendant trois semaines, l’École se transforme en un vrai lieu de création : on met l’apprentissage de côté pour faire quelque chose de ses propres mains, de A à Z, dans une sorte d’anarchie organisée, puisque personne n’est là pour diriger. C’est la vie dans une troupe de théâtre où tout le monde travaille en collaboration étroite, sans rapport hiérarchique. C’est après coup, qu’ils constatent avoir appris autant : pas évident de mémoriser un texte et de le jouer quand on sait qu’on ne sera jamais comédien ou, à l’inverse pour un comédien, d’avoir à manipuler et régler des éclairages ou encore, pour un auteur, d’être responsable de l’organisation du travail des équipes et du bon déroulement de l’ensemble des opérations. Au terme de cette première vraie expérience théâtrale, ils disent ne plus voir le métier des autres de la même manière et avoir compris la magie du théâtre : sa dimension collective. Erwin Weche résume : « On a appris le respect de l’autre. » Pour plusieurs, ce fut leur véritable initiation, le moment de passage qui fait qu’on se sent appartenir à un groupe et qu’on a envie de continuer, malgré l’exigence et le doute qui s’est installé à demeure. C’est le métier qui commence à rentrer…

Annick Bourassa ( Interprétation 2000) - au fond à droite- et ses collègues Marcelo Arroyo, Catherine Hamann et Catherine Florent. Photo : Maxime Côté.

Un autre moment de bonheur dont parlent les deux groupes, c’est le cours de questions animé par le directeur du programme d’Interprétation et metteur en scène, André Brassard. « Un jour, il est arrivé avec Le Funambule, un texte de Genest qu’il aime vraiment beaucoup, il nous en a fait la lecture, comme ça simplement, puis on en a discuté », rappelle Geoffrey Gaquere. « Il a une façon d’animer, ajoute Annick Bourassa, de venir nous chercher, de faire que tout le monde finit par prendre la parole, sans peur d’être jugé. Il nous bouscule dans nos préjugés, nous fait voir les choses d’un autre point de vue : c’est un grand philosophe, André ! « Dans notre classe, se rappelle François Marceau, nous avons eu à nous prononcer sur la polémique déclenchée par Wajdi Mouawad qui dans son mot du metteur en scène dans un programme du TNM prenait sérieusement à parti les commanditaires. Une autre fois, c’était sur la peine de mort, une autre fois encore, sur les relations entre les hommes et les femmes, le sexisme. » « À l’École, s’empresse de dire Caroline Ferland, on apprend à penser, à discuter, à s’exprimer, et à écouter : ce cours-là en est un bel exemple. »

Les beaux souvenirs

Caroline Ferland (Production, 2000) et son collègue Philippe Gaudreaul en montage au Monument-National. Photo : Maxime Côté.

L’un des beaux moments que Caroline Ferland garde en mémoire est la réalisation du projet de synthèse que les élèves du programme de Production doivent réaliser ensemble en deuxième année. La magie a opéré, dit-elle : « Il faut dire que j’appréhendais cette étape de passage, déjà en première année : c’est aussi exigeant que le concours d’entrée, mais là il faut y aller avec les connaissances qu’on a acquises. Comme nous étions une classe très unie, nous avons travaillé dans un climat de complicité et d’entraide incroyable, tout le temps : nous étions vraiment fiers de présenter ce que nous avions réalisé autour de Roméo et Juliette devant nos confrères de troisième année du programme de Production. Après la présentation, ils sont revenus avec une caisse de bières : c’est un des beaux rituels de l’École. Pour Kine Liholm Johannessen, c’est au moment où les comédiens du Roi Lear sont venus saluer pour la dernière fois sur le grand plateau du Monument-National : « J’étais au balcon, les larmes coulaient, j’avais franchi toutes les étapes de la production depuis la première lecture jusqu’à la dernière représentation avec tout le monde, et personne n’était tombé dans le décor, il n’y avait pas eu de bris. Je terminais un cycle de vie, puisque c’était mon dernier exercice à l’École ; je vivais là mon vrai party de graduation. » Au tour d’Annick Bourassa de rappeler le plaisir constant de participer à la création des textes des auteurs de sa classe et le bonheur fou qu’elle a éprouvé plusieurs soirs d’affilée à s’éclater complètement dans le personnage de Colombine avec, comme partenaire, Geoffrey Gaquere dans le rôle d’Arlequin. Ce dernier passe en revue les auteurs qu’il a aimé travailler comme comédien : Claudel, Shakespeare, Racine, Tchekhov, en y associant chaque fois le nom d’un metteur en scène précis. C’était surtout cela qu’il était venu chercher à l’École : être confronté à des grandes œuvres du répertoire et à des directeurs d’acteurs aussi différents dans leur conception du théâtre et leur approche du jeu.

Trouver sa famille

Katerine Brochu (élève du programme de Scénographie). Photo : Maxime Côté.

Au-delà et pour tous, il y a la dimension humaine de l’École qui fait qu’on s’y attache, qu’on bûche comme des brutes, qu’on est heureux d’y vivre et, en bout de piste, qu’on est bien outillés pour en sortir. Ils parlent du personnel de l’ÉNT qui, quelle que soit d’ailleurs la fonction de l’un ou l’autre, est toujours prêt à les aider, intéressé par ce qui leur arrive, par ce qu’ils sont et ce, sans complaisance ni attitude paternaliste.

Ceux qui sont sur le point de terminer leur formation se voient très bien revenir à l’École pour y enseigner. Un jour peut-être. Pour le moment, ils éprouvent le besoin d’être confrontés à la vraie vie, à la liberté d’être enfin eux-mêmes complètement. Prêts à faire le grand saut ? À en juger par leurs réponses, ils ont trouvé la liberté de ceux qui cherchent et doutent avec assurance. Quant aux autres qui allaient se retrouver en deuxième année à l’automne, ils semblaient déjà bien accrochés à la famille et à la réalité de l’École qui peut parfois être très éprouvante. En cours d’entrevue, ils ont à plusieurs reprises fait allusion à l’un des moments les plus épouvantables à vivre. Pour finir par comprendre qu’il s’agissait du soir où sont affichés les résultats du stage intensif suivi par une trentaine de candidats au programme d’Interprétation, chaque année en mai, où tous les élèves de l’École sont là pour accueillir ceux qui ont été retenus et consoler les autres qui pleurent, s’évanouissent, etc.

Décidément pour franchir les grandes portes de l’École nationale de théâtre, il faut vouloir très fort, avoir des nerfs d’acier, du talent certes, mais plus encore : une personnalité et une maturité exceptionnelles. Pour Katerine Brochu, architecte dans une autre vie : « C’est un luxe de pouvoir prendre trois ans de ma vie, à l’âge que j’ai, pour réaliser mon rêve : retrouver le plaisir de créer des espaces éphémères, à échelle humaine, loin du béton à couler et des ingénieurs avec qui il faut discuter. »



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