NO 16 – NOVEMBRE / NOVEMBER 2000

Les anciens : tout feu tout flamme

par Diane Jean et Claudine Saint-Germain

Il s’agissait de t’enflammer, non de t’enseigner. Jean Genet semble avoir écrit ces mots pour les élèves de l’École nationale de théâtre. Plus qu’un simple lieu, c’est un milieu de vie qui les marque pour longtemps. S’ils y ont appris leur métier, ils ont surtout développé des liens indéfectibles avec d’autres passionnés de théâtre, professeurs et élèves confondus. Rencontre avec des anciens allumés et flamboyants.

Paul Savoie (Interprétation, 1970)Élise Guilbault (Interprétation, 1985) • Dominic Champagne (Écriture dramatique, 1987)Lucie Janvier (Production, 1996)Jean Bard (Décoration, 1988)Marie-Eve Gagnon (Mise en scène, 1996)François Papineau (Interprétation, 1990)Sophie Clément (Interprétation, 1965)Véronique Borboën (Décoration, 1980)Jacques Vézina (Production, 1972)Carole Fréchette, (Interprétation, 1973)Allain Roy (Production, 1986)Danièle Lévesque (Décoration, 1982)Patrice Coquereau (Interprétation, 1986)

Paul Savoie (Interprétation, 1970)

Ayant découvert les joies de la scène pendant son cours classique, Paul Savoie faisait du théâtre amateur à Montréal quand il a entendu parler de l’École nationale de théâtre et a décidé de s’inscrire. « J’ai aimé l’École dès le premier moment, raconte-t-il. Moi qui venais d’un collège guindé et strict, je tombais tout à coup dans un endroit où régnaient la liberté et la folie. Ce fut tout de suite un coup de foudre. »

Celui qu’on a notamment vu dans Les Trois Derniers Jours de Fernando Pessoa et Urfaust a particulièrement aimé les cours « physiques ». « Je me souviens notamment de Jeff Henry, un grand Noir qui était très inspirant. C’était une sorte de modèle ; il était danseur, et très beau à voir bouger. Pour un ti-pit sortant du collège, passer une heure avec lui, c’était extraordinaire ! »

Le comédien dit aussi avoir beaucoup appris au contact de Henri Doate, théoricien et praticien d’origine française : « Il m’a fait découvrir une sorte de retenue dans le jeu, ainsi que le respect du texte. Mais la vraie découverte fut Jean-Pierre Ronfard. Il m’a ouvert de grandes perspectives sur le jeu, la liberté, l’invention. »

Aujourd’hui, c’est cette ouverture sur le monde que Paul Savoie retient comme l’enseignement le plus précieux qu’il ait reçu à l’École. « Ces trois années m’ont surtout servi à me dégrossir au plan intellectuel, résume-t-il. L’École m’a fait lire davantage, m’a mis en contact avec des auteurs et m’a donné de plus en plus le goût de jouer. »

Élise Guilbault (Interprétation, 1985)

La comédienne, qui avoue n’avoir jamais tellement aimé les études, se demandait si elle aurait l’énergie nécessaire pour compléter sa formation à l’ÉNT. Il semble qu’elle s’y soit bien intégré. La rencontre d’André Brassard a été déterminante pour celle qui était de la distribution de plusieurs spectacles du metteur en scène dont Les Paravents, Des Restes humains non identifiés et La Trilogie des Brassard.

Photo : Johanne Mercier.

Elle retient aussi l’enseignement du professeur de voix Claude Brabant : « Avant d’entrer en scène, je fais encore ses exercices pour délier la langue et travailler la voix. Lorsque je joue avec d’autres comédiens qui ont suivi ses cours, nous faisons les mêmes réchauffements en coulisses. »

Elle évoque avec plaisir l’ambiance particulièrement conviviale de l’ÉNT : « Nous étions comme une famille. Nous nous connaissions tellement. En nous promenant dans la rue, nous nous étonnions de constater que la planète continuait de tourner, qu’il se passait autre chose que ce que nous vivions à l’intérieur des murs de l’École. »

Les professeurs rappelaient aux élèves qu’ils se devaient d’avoir une vision du monde claire, que le théâtre n’était pas déconnecté de ce qui se passait autour d’eux. Pour l’interprète inoubliable de la reine Christine dans L’Abdication, l’ÉNT est une école de vie. « Je suis très fière d’être de ceux et celles qui ont reçu cet enseignement. J’étais très jeune à l’époque et tous et chacun m’ont influencée, ont façonné ce que je suis maintenant. Ce passage m’a définie. »

Dominic Champagne (Écriture dramatique, 1987)

L’homme de théâtre qui nous a donné Cabaret neiges noires, Lolita, Don Quichotte et L’Odyssée, des spectacles hauts en couleurs et en émotions, se sentait mal à l’aise à son arrivée à l’École nationale de théâtre. « La première journée, je suis arrivé en retard. La voix de Jean-Louis Roux qui faisait son discours de bienvenue résonnait dans l’entrée. J’avais l’impression que je n’avais pas d’affaire là ! »

L’impression a été de courte durée : Dominic Champagne a passé littéralement les trois années suivantes à ne pas en sortir, entre autres en concoctant des spectacles d’été dans la cour de l’École. Il y a fait des rencontres qui l’ont marqué, a travaillé avec les Victor Lévy-Beaulieu, Michel Garneau, Jean-Claude Germain... « Ce que l’École offre de plus précieux, c’est probablement les rencontres avec tous ces gens de théâtre. Nous y voyions quatre spectacles par session, nous en parlions à la cafétéria : il était toujours question de théâtre. J’y ai noué des amitiés. Et combien de spectacles sont nés à la Brasserie Laurier ! »

Ancien élève du programme d’Écriture dramatique, il constate l’étendue de la latitude qui lui était donnée. « J’ai écrit cinq ou six pièces qui ont pu être montées à l’abri des critiques. C’est difficile de négocier cette liberté dans le milieu. Il y a des impératifs qui n’existaient pas à l’École ; nous devons gagner notre vie, nous cherchons la reconnaissance. L’École permet d’expérimenter en toute liberté, sans contraintes. À ma sortie, j’étais rempli de tout ce que j’y avais vécu, j’avais de la matière pour plusieurs pièces », note-t-il.

Lucie Janvier (Production, 1996)

La directrice administrative du Théâtre Ô Parleur, la compagnie de théâtre qui nous a donné les pièces Littoral et Rêves, est arrivée à l’École avec un baccalauréat en comptabilité ainsi qu’une expérience pratique de direction de production au Théâtre de Cuivre de Rouyn, sa ville natale.

Elle se rappelle ses premières journées de formation où les élèves étaient tout de suite mis dans le bain ; où on leur apprenait le maniement des appareils de scène dès la première journée. « Je me souviens de Charles Maher, alors directeur de tournée : il était grand, costaud, barbu et avec sa grosse voix, il nous racontait des anecdotes de voyage. »

Elle évoque aussi spontanément Jean-Pierre Ronfard et sa passion communicative du théâtre. « Il a dit une chose dont je me souviendrai toujours, qui revient comme un leitmotiv : « Si vous n’êtes pas convaincus que le spectacle auquel vous travaillez n’est pas l’événement de l’année, ça ne vaut pas le coup ! »

L’ÉNT lui a permis un contact permanent avec la création, elle y a rencontré Wajdi Mouawad et, dès sa sortie, a travaillé de concert avec l’auteur et metteur en scène. Elle considère qu’elle y a acquis de bons outils pour devenir directrice d’une compagnie de théâtre, en plus d’un appui concret. « Je me suis fait une liste de contacts. Les professeurs nous donnaient leur numéro de téléphone et nous disaient de ne pas hésiter à les appeler si nous avions des questions à leur poser. Je m’y suis référée souvent, ça donne une sorte de continuité de la formation. C’est un réseau qui prendrait des années à mettre sur pied. »

Jean Bard (Décoration, 1988)

Sa première journée à l’ÉNT, Jean Bard s’en souvient très bien. « On rencontrait François Barbeau, seul à seul, puis Jean-Louis Roux, qui nous souhaitait la bienvenue et nous enflait la tête en nous disant que nous étions l’élite des gens de théâtre », lance celui qui a conçu l’étonnant décor de Durocher le milliardaire.

Le scénographe avait auparavant réalisé des décors de théâtre, mais il manquait de vocabulaire et de technique. C’est pour cette raison qu’il s’est inscrit à l’École : « Ce qui m’impressionnait, c’est que nous n’avions jamais l’impression d’être en formation ; nous apprenions en travaillant sur des productions et en dessinant de longues heures durant. »

Lorsqu’on lui demande si un professeur en particulier l’a influencé, il nomme sans hésiter Denise Filliatrault : « J’ai fait deux productions avec elle. Elle m’a appris à foncer, à exiger des choses. Elle disait : «  Si tu veux quelque chose, braille ! » Et puis, il évoque François Barbeau, qui les poussait à aller au bout de leurs idées, qui croyait en une formation pratique. Extrêmement actif depuis plusieurs années sur les scènes montréalaises, notamment au Nouveau Théâtre Expérimental, le scénographe considère avoir appris l’importance d’une bonne préparation avant toute réalisation. « Nous apprenions à communiquer avec le metteur en scène et nous découvrions l’importance des réunions de production. » Il souligne également le respect de la personnalité de chaque concepteur : « Ce qui importait c’était plus notre façon de travailler que le résultat final. »

Marie-Eve Gagnon (Mise en scène, 1996)

Photo : Louise Leblanc.

Au moment de son inscription à l’ÉNT, l’auteure et metteure en scène, Marie-Eve Gagnon, était déjà diplômée de l’Université du Québec à Montréal en art dramatique, possédait une expérience théâtrale, ne rêvait pas d’être une vedette. Elle souhaitait plutôt expérimenter tous les aspects du théâtre. C’est pourquoi elle a suivi le programme de Mise en scène : « Ce qui m’intéressait avant tout, c’était la globalité du processus de création, l’interaction entre les différents éléments qui composent un spectacle, autant les costumes, les éclairages, que l’écriture ou le jeu. L’École m’offrait l’occasion d’aller au fond des choses, de vérifier quel genre d’artiste je suis. L’École s’adapte aux élèves qu’elle accueille. J’ai senti beaucoup de souplesse dans l’enseignement. Il y avait place pour la spontanéité. »

L’auteure de Pitié pour les vieilles chiennes sales a pu ainsi mettre en scène ses propres écrits, développer un langage particulier avec des professeurs comme Jean-Pierre Ronfard, qui l’ont fortement influencée. « Nous avions des discussions à propos des grands textes de la dramaturgie. Je questionnais ma place en tant que femme dans le monde. Nous nous stimulions les uns les autres. »

Pour elle, l’École a été avant tout le lieu de rencontres marquantes, à la cafétéria comme dans les salles de classe. Elle le constate maintenant qu’elle est devenue à son tour professeur : « Cet endroit donne la possibilité de trouver ceux avec qui tu vas rêver. J’avais le sentiment que nous étions aimés et respectés. J’ai d’ailleurs toujours senti ce respect de l’artiste en nous. »

François Papineau (Interprétation, 1990)

Le comédien, fabuleux Ulysse de L’Odyssée présenté au TNM, se rappellera toujours de sa première journée à l’École nationale de théâtre : « Je n’ai aucune mémoire des dates, mais je me souviens de ce 2 septembre 1986. On nous avait demandé d’analyser des pièces durant l’été. J’avais travaillé très fort, je n’avais pas dormi la veille, j’étais très nerveux. Ce travail, je l’ai encore. On ne nous l’a jamais réclamé... »

Photo : Paul-Antoine Taillefer.

Sortant d’un programme d’études en sciences pures, ne connaissant personne qui avait fait l’École, il découvre un milieu, des techniques. Il se passionne tout de suite pour le travail de création. « Je me souviens surtout de la production L’Opéra de Quat’sous, où il fallait apprendre à jouer d’un instrument et chanter en plus d’interpréter. C’était un spectacle complexe dirigé par Gilles Renaud. Il était très réussi. » Pour le polyvalent interprète, vu entre autres dans Motel Hélène et La Puce à l’oreille, l’enseignement de Jean Asselin a été précieux. Le metteur en scène, spécialiste du mime, l’a tout de suite engagé à sa sortie de l’École pour La Célestine.

Si le travail corporel l’intéressait, le comédien a aussi été allumé par la technique de jeu américaine enseignée par Jean-Pierre Bergeron. « Nous étions en contact avec plein de façons différentes de penser et de faire le théâtre, ce qui fait que j’ai surtout appris à former mes idées en les confrontant à celles des autres. J’étais comme un filtre : ouvert à toutes les influences, appliquant ensuite les techniques qui m’allaient le mieux. »

Sophie Clément (Interprétation, 1965)

Quand Sophie Clément est entrée à l’École en 1962, celle-ci venait à peine d’ouvrir ses portes. Elle était encore située dans des locaux exigus sur la rue De la Montagne, et sa situation financière était précaire. « Le directeur administratif nous disait sans arrêt "profitez-en, on ne sait pas combien de temps ça va durer…", raconte Sophie Clément. Ça nous mettait dans un état d’urgence perpétuel. »

En même temps, la jeunesse de l’institution lui donnait une atmosphère fébrile et créatrice. « On avait l’impression de participer à quelque chose de nouveau. Il y régnait une ferveur extraordinaire. »

Trente-cinq ans plus tard, la comédienne — qui a aussi touché à l’écriture et à la mise en scène — garde un bon souvenir de l’École : « Jean-Pierre Ronfard et Eleonor Stuart m’ont beaucoup inspirée. Lui par sa culture et sa rigueur, elle par sa compassion et sa passion. Gaétan Labrèche faisait appel à notre intelligence émotive plus qu’à notre raison et je me souviens de lui avec bonheur. Marcel Sabourin nous provoquait par son excentricité et son exubérance et avec lui, j’ai vécu des expériences inoubliables.

Si l’apprentissage était au rendez-vous, les difficultés y étaient aussi. « C’était à la fois enthousiasmant et douloureux, explique Sophie Clément. Mais malgré tout, je me levais chaque matin en me disant : "wow, je suis dans une école de théâtre !" »

Véronique Borboën (Décoration, 1980)

La scénographe et enseignante, entrée en 1978 à l’ÉNT, n’en est jamais véritablement sortie. Avant même d’y être admise, cette passionnée de théâtre restait après les représentations afin d’aider aux démontages, juste pour être sur les plateaux. « J’aimais la littérature, l’histoire, le dessin... On me disait trop dispersée, je n’arrivais pas à trouver quelque chose qui contienne tout ça. »

Photo : Les Paparazzi.

La scénographie présentait un amalgame parfait de ses intérêts variés. Très volubile, elle jure que pendant ses années d’apprentissage, elle ne parlait pas, absorbait tout. François Barbeau l’a fortement influencée. Elle salue sa rigueur et constate qu’il lui a appris des choses qu’elle a comprises des années plus tard, parfois sous forme de détails techniques qui lui reviennent en mémoire. « On travaillait à la sueur de notre front. On n’avait pas de vie à l’extérieur, on dormait parfois au Monument-National. »

Maintenant professeure à l’École, elle constate que certaines choses ont changé : « À l’époque, on ne nous parlait pas de contrats, d’argent. Maintenant, il me semble que la concurrence est plus grande. Je présente aux élèves une ouverture vers d’autres médiums comme la télévision ou le cinéma. Ils sont moins naïfs, plus au fait de la réalité. » Mais heureusement, il y a un esprit qui ne change pas : « Tout est compté de nos jours. Or, à l’École nous enseignons aux élèves qu’il y a d’autres valeurs que la société de consommation. Cette notion de générosité, de travailler ensemble à un même projet sans compter ses heures, est toujours présente. »

Jacques Vézina (Production, 1972)

Photo : Gilles Duchesneau.

Codirecteur général et directeur administratif du Théâtre d’Aujourd’hui, Jacques Vézina, étudiait la philosophie à l’Université du Québec à Montréal au début des années 70, mais avait plutôt envie d’un travail concret. Il s’inscrit à l’École nationale de théâtre en production. Ce milieu est peu à peu devenu toute sa vie : « À cette époque, j’étais réfractaire à l’autorité, au théâtre traditionnel. J’étais très contestataire. Avec mes collègues, je discutais certains travaux. Nous étions contre la hiérarchisation du théâtre et nous avions envie d’autre chose. » Il se souvient des longues heures passées dans l’ancien Monument-National, de l’équipe de La quenouille bleue, une compagnie fondée entre autres par Michel Rivard avec qui il travaillait l’été.

Devenu à son tour professeur, l’ancien rebelle, qui a aussi été directeur administratif du Théâtre Denise-Pelletier, enseigne aux élèves ce qui, à son avis, manquait à l’époque. « J’enseigne l’administration, mais mon cours est plus axé sur la vie telle que vécue réellement dans les théâtres d’ici. Je leur parle du fonctionnement du milieu théâtral à l’extérieur des murs de l’École », explique-t-il.

Ce qu’il retient de ses études, outre les différents aspects techniques liés au travail de production, c’est l’amour du théâtre insufflé aux élèves. « Contrairement à plusieurs autres, je n’en rêvais pas depuis mon enfance. J’ai découvert un milieu de vie qui me plaisait. J’ai appris la rigueur, le respect des échéances et des lieux théâtraux. »

Carole Fréchette (Interprétation, 1973)

Rejointe avant son départ pour le Liban, où elle participe à une rencontre d’écrivains, l’auteure dramatique trace les grandes lignes d’un parcours pas du tout banal. Formée d’abord comme actrice, Carole Fréchette est devenue auteure après avoir vécu l’aventure de la création collective avec le Théâtre des cuisines qu’elle a fondé avec d’autres comédiennes dans les années 70. En rupture de ban avec les institutions, elle voyait le théâtre à travers les idéologies qui avaient cours lors de ces années de changements sociaux. Plus tard, elle écrivait notamment Baby blues, Les Quatre Morts de Marie et Les Sept Jours de Simon Labrosse.

Photo : Rolline Laporte.

« Ma formation à l’École me sert en tant qu’auteure, me donne une connaissance du jeu de l’intérieur. J’ai une meilleure conscience du rythme. Les comédiens affirment d’ailleurs que mes répliques se disent bien, je me mets aisément dans leur peau, je dis mes répliques à voix haute. »

De ses années d’apprentissage, elle retient surtout l’enseignement de Louis Spritzer autour du travail vocal : « Son esprit et sa rigueur m’ont accompagnée pendant toute ma formation. Lorsque je fais des lectures de mes textes ou que je dois parler en public, je pense aux notions de présence et d’ouverture qui m’ont été inculquées. Ce que j’ai appris des techniques vocales m’est resté, j’ai appris à me centrer. »

Elle aime que l’enseignement à l’École nationale de théâtre soit axé sur un travail pratique et concret. « Nous apprenions en montant des spectacles, ça n’a pas changé. Je croyais en cette manière d’apprendre. J’y crois encore. »

Allain Roy (Production, 1986)

Photo : Maxime Côté.

D’abord étudiant en théâtre à l’Université de Moncton au Nouveau-Brunswick, Allain Roy était très attiré par l’atmosphère particulière du théâtre. Le cours de production de l’ÉNT lui donnait l’occasion de voir cet art des coulisses : « Pendant les années d’apprentissage, tu ne fais que ça, tu ne vis rien d’autre. J’ai l’impression d’avoir accompli en trois ans ce qui en prend cinq dans le milieu professionnel. Je vois ces années comme le terme d’un voyage. J’arrivais dans un pays que j’aimais. »

Les professeurs qui l’ont le plus influencé sont les metteurs en scène avec qui il a travaillé au cours des productions étudiantes : René Richard Cyr, Gilles Renaud et Jean-Pierre Ronfard. « J’y ai connu l’atmosphère d’une production. Le temps semble prendre une autre dimension : deux mois ressemblent à trois ans. C’est très concentré. C’est un milieu très protégé, très fermé. » Il évoque aussi avec émotion le directeur technique de l’École, Robert Tremblay, décédé l’an dernier. Il n’oubliera pas « son dévouement et son investissement total ».

Assistant metteur en scène et régisseur, celui qui a travaillé auprès des metteurs en scène les plus reconnus, comme Robert Lepage ou Martine Beaulne, est maintenant membre du Groupement Forestier du Théâtre en plus d’enseigner depuis cinq ans à l’École. « Les élèves ont maintenant un contact plus direct avec le milieu, les professeurs sont des praticiens actifs dans nos théâtres. Et puis, il y a une plus grande collaboration entre les différents programmes, ce qui favorise l’émergence de troupes de théâtre, plutôt que d’individus isolés. »

Danièle Lévesque (Décoration, 1982)

La scénographe Danièle Lévesque, qui a oeuvré sur toutes nos scènes avec plusieurs metteurs en scène tels René Richard Cyr, Claude Poissant, Lorraine Pintal et Alice Ronfard, est entrée très jeune à l’École nationale de théâtre. Munie d’un diplôme d’études collégiales en esthétique de présentation, elle n’avait déjà qu’une envie : apprendre à concevoir des décors de théâtre.

« Comme beaucoup de gens, j’ai été marquée par François Barbeau, qui m’a prise sous son aile, m’a fait travailler à son atelier, m’a éveillée artistiquement. Il avait une approche très émotive. Maintenant, avec les nouvelles technologies, l’accent est davantage mis sur la technique. Je considère que nous avons eu de la chance, nous cherchions surtout une façon personnelle de nous exprimer. »

L’École a été pour elle une famille. Ce mode de vie lui convenait très bien, elle se sentait encadrée, soutenue. « Au début, je voulais abandonner, nous devions exposer notre travail, parler devant tous de ce que nous faisions, j’ai peu à peu appris à confronter mes craintes. » Elle y a acquis des connaissances artistiques, musicales, architecturales. Mais à sa sortie, elle ne se sentait pas prête à faire le saut dans le milieu professionnel, n’ayant jamais conçu de scénographie pour un grand plateau. C’est Michelle Rossignol, alors directrice du programme d’Interprétation, qui lui a donné son premier contrat.

Maintenant professeure à son tour, Danièle Lévesque constate que son travail auprès des élèves est demeuré proche de l’esprit qui l’animait durant ses années d’apprentissage. « Mon approche est aussi plus artistique que technique. Je veux d’abord aider les jeunes à trouver leur signature. »

Patrice Coquereau (Interprétation, 1986)

Remarquable comédien, agile et polyvalent, Patrice Coquereau se souvient avoir été très impressionné, à son arrivée à l’École, par l’expérience et le précieux bagage que Michelle Rossignol, alors professeure de jeu, transmettait aux élèves.

L’interprète, dont on ne peut qu’apprécier les qualités d’acteur comique, se rappelle aussi, avec un plaisir évident, l’enseignement de Denise Filliatrault qui lui a confié un rôle dans Les Fridolinades à la fin de ses études. « Je me sentais prêt à affronter la vie professionnelle, mais j’étais très vulnérable. À l’École, on était encadrés, c’était sécurisant. Mais j’ai eu la chance d’être engagé très rapidement en sortant. Ça m’a donné confiance en moi. »

Il évoque ensuite l’atmosphère propre à l’École : « Je réutilise bien sûr les techniques de respiration que j’ai apprises, mais ce qui m’est resté par-dessus tout, c’est l’esprit qui y régnait. J’étais tout le temps survolté, pas du tout zen. C’était tellement intense ! » Et il y a eu des rencontres importantes, des gens avec qui il allait fonder Les éternels pigistes, une compagnie qui nous a donné la pièce Quelques humains.

Patrice Coquereau, qu’on a pu voir la saison dernière dans Crime contre l’humanité et Jacynthe de Laval, voit l’École comme un formidable creuset d’idées et de techniques. « Je dirais aux aspirants comédiens de cultiver leur esprit critique et leur indépendance de pensée, de se servir de ce qui est proposé à l’École et de faire leurs propres choix », conclut-il.

 



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