NO 17 – PRINTEMPS / SPRING 2001

Le comité de gestion : comme les cinq doigts de la main

par Jacinthe Tremblay

Ils sont cinq, d’horizons, de responsabilités et d’expériences différents. Mais ils partagent une commune passion pour cette École dont ils sont désormais les premiers guides et gardiens : le directeur général, Simon Brault ; le directeur des études et du partenariat, Gilles Renaud ; la directrice artistique des programmes d’Interprétation, d’Écriture dramatique et de Mise en scène, Denise Guilbault ; la directrice artistique des programmes Acting, Playwriting et Directing, Sherry Bie ; et la directrice des finances, Peggie Clermont. Le Journal les a réunis le temps d’une table ronde ponctuée de débats, de complicité et de fous rires.

 

Denise Guilbault, Simon Brault, Sherry Bie, Gilles Renaud, PeggieæClermont. Photo : Maxime Côté.

 

Le Journal : Vous avez à présenter l’École nationale de théâtre (ÉNT) en quelques mots. Que dites-vous ? (Silence et soupirs unanimes pendant deux longues minutes.)

Simon Brault (pour rompre la glace) : Quand elle était petite, ma fille parlait de « la colle nationale ». (Rires… Sauf pour Sherry Bie, le temps d’une traduction…)

Sherry Bie : Oh, « The National Glue! » (Rires… Silence à nouveau.)

Gilles Renaud (à qui l’École colle à la peau depuis… longtemps) : J’expliquerais sans doute que c’est la plus grande école de théâtre au Canada. Ça peut avoir l’air prétentieux, mais il faut y croire pour être ici. C’est la seule qui offre une formation dans toutes les disciplines du théâtre — interprétation, écriture dramatique, scénographie, production et, dès septembre, mise en scène — où les élèves travaillent avec leurs pairs, des gens de leur génération. Cela crée une dynamique unique.

Simon Brault : L’École est la seule responsable de son discours, de sa trajectoire et de son destin. Aucune loi ne l’a créée. Elle ne possède aucun curriculum figé. Elle n’est pas issue d’une planification étatique. Elle est une initiative libre et spontanée de la société civile du début des années 60 alors que la société entrait dans la modernité. Elle doit sans cesse refaire la preuve de son utilité et de sa pertinence. C’est une responsabilité parfois lourde à porter.

Denise Guilbault : Je connais l’École depuis 20 ans et ce qui me frappe, c’est que ceux qui y enseignent sont toujours actifs dans le milieu et que les quelques professeurs permanents cherchent sans cesse à se renouveler. L’air y change constamment et les courants d’air, c’est très bon pour la santé !

Sherry Bie : Pour les élèves des programmes anglophones, l’École présente une occasion extraordinaire d’appréhender leur culture d’origine autrement en les rendant conscients de leurs racines. Nos élèves viennent de partout au Canada. Leurs références, leurs expériences et leurs rêves de théâtre sont différents.

Denise Guilbault : Une des meilleures marques de confiance envers l’École est que ses diplômés reviennent y enseigner.

Gilles Renaud : Ici on apprend, et cela depuis les débuts, qu’un artiste doit transmettre son art. La plupart des élèves le comprennent et rêvent même de le faire. Ça permet de remettre les pendules à l’heure.

Sherry Bie : … et de se ressourcer.

Le Journal : Comment définissez-vous le rôle de l’École et le vôtre dans la vie des élèves ?

Le comité de gestion réunit une fois par mois les membres du comité de coordination pour passer en revue les projets et les réalisations, et échanger sur les grandes orientations de l'École.

Le comité de coordination comprend (rangée du haut) : le directeur du programme de Scénographie, Guido Tondino ; la titulaire du programme Playwriting, Maureen Labonté ; la responsable des communications et des publications, Valérie Rhême ; le directeur du Monument-National, Guy Coté ; la titulaire du programme d'Écriture dramatique, Elizabeth Bourget ; l'assistante du directeur général, Monique Néron ; le directeur du programme de Production, Michel Gosselin ; le bibliothécaire en chef, Wolfgang Noethlichs ; le directeur du programme Technical Production, Norbert J. Muncs ; (rangée du bas) Sherry Bie ; Gilles Renaud ; Denise Guilbault ; Simon Brault ; Peggie Clermont. Photo : Maxime Côté.

Gilles Renaud : Leur séjour à l’École est une période intense qui va décider de leur vie. Être formé ici, c’est décrocher de la réalité. Est-ce un passage obligé ? Je sais que ça n’a jamais été évité. Quand on travaille en théâtre, c’est la même chose. Un mois avant et pendant les représentations, on n’a plus de vie ou plutôt, on vit une passion. Plus largement, le rôle de l’École est de former les créateurs de demain. Mon rôle à moi consiste à m’assurer que les formateurs soient habités par ce désir.

Denise Guilbault : Au théâtre, un acteur met tout son corps, tout ce qu’il est au service d’un personnage. Pour y parvenir, il doit atteindre et maintenir l’équilibre, être en excellente santé physique et mentale. L’École doit contribuer à faire de ses élèves des êtres solides sur le plan émotif. Pour moi, en 2001, cela suppose à la fois de chercher à alléger les horaires tout en redonnant leurs lettres de noblesse à des notions comme l’effort, la discipline et la ponctualité, non pas au détriment de l’instinct et du talent, mais pour les nourrir encore plus. C’est beau un étalon sauvage, mais un cavalier qui sait le monter, c’est encore plus merveilleux.

Sherry Bie : Je crois qu’un contexte déséquilibrant peut faciliter l’apprentissage et engendrer la théâtralité, particulièrement dans un environnement de confiance et de liberté où la maladresse est permise. L’École est un lieu idéal pour créer un tel environnement, particulièrement pour les jeunes qui arrivent du Canada anglais. Ils perdent leurs repères familiers et sont forcés d’écouter, de redéfinir leur vision. C’est un miroir parfait du processus créatif.

Le Journal : L’ÉNT se dit un lieu d’émergence du théâtre de demain. Qu’est-ce que cela implique dans le contexte actuel ?

Gilles Renaud : Nous ne voulons imposer aucune vision de ce que devrait être le théâtre. Par exemple, lorsqu’André Pagé a pris la direction du programme d’Interprétation en 1971, il n’a jamais prétendu vouloir créer une dramaturgie québécoise. Mais il l’a fait ! Notre réflexe de base doit être de rester à l’affût de ce que les élèves nous apportent et de les aider à aller plus loin. Si on veut les amener dans une direction précise, on limite les possibilités.

Denise Guilbault : On ne peut pas planifier, par exemple, de former des acteurs qui seront également metteurs en scène. C’est souvent arrivé mais après. Ça se passe à l’envers. Nous sommes toujours au bord de la falaise, toujours en mouvance. Par les professeurs réguliers et les formateurs invités, nous essayons de multiplier les contacts des élèves avec les réalités du théâtre. Nous essayons de leur offrir un espace fertile.

Sherry Bie : L’an dernier, un physicien lauréat du prix Nobel a joyeusement reconnu, lors d’une conférence à l’Université de la Colombie-Britannique, que les scientifiques ne trouvent jamais ce qu’ils prévoient découvrir. Ce qui est crucial, c’est le processus, pas le résultat. Les besoins de chaque élève sont différents. Ici, on plante des graines. Malgré nos quêtes individuelles et collectives, ce que nous trouverons sera parfois tout autre.

Les dossiers chauds

La mise en place des programmes de formation en mise en scène ; le partage des ressources entre les différents programmes et les fonctions de soutien à l’enseignement (bibliothèque, ateliers, etc.) ; la mise à jour des politiques d’évaluation du personnel et des élèves ; la santé physique et psychologique des élèves ; les communications à l’interne et avec les différents publics que souhaite rejoindre l’École ; les échanges internationaux… « Bref, tout ce qui est d’une importance stratégique pour le développement et le fonctionnement d’une école de théâtre qui se réinvente constamment », explique Simon Brault.

Simon Brault : L’ÉNT a toujours refusé d’adopter une vision ou un style précis, mais s’est plutôt assurée de toujours réunir une masse critique de personnes aux vues et aux pratiques diverses. Par contre, sans vouloir dicter ce que sera le théâtre, nous le défendons et nous nous questionnons sans cesse sur son avenir.

Sherry Bie : L’École fait beaucoup pour le milieu théâtral québécois. Nous avons cependant un long chemin à parcourir pour rejoindre davantage celui du Canada anglais. Et notre modèle de rapprochement et d’échanges sera forcément différent. Je crois de plus en plus qu’il faut demander aux communautés théâtrales de tous les coins du pays ce que nous pouvons faire pour elles. Nous devrons être plus proactifs à l’avenir.

Le Journal : Le comité de gestion introduit une direction collective élargie pour l’École. Quels en sont les avantages ?

Simon Brault : En tant que directeur général, je tiens à travailler en équipe. L’ÉNT est une organisation complexe qui valorise la complexité. Nous fonctionnons souvent par instinct. Nous rationalisons à la dernière minute. Pour pouvoir composer avec cette complexité, juger et trancher, il faut vraiment compter sur un noyau de personnes aux expériences, aux compétences et aux responsabilités complémentaires qui acceptent de travailler à un projet commun.

Gilles Renaud : Nous sommes quatre Québécois sur cinq membres, ce qui n’est pas un reflet de la composition de la grande famille de l’École. Lorsque nous discutons, mes exemples sont souvent liés à la réalité québécoise. Sherry me ramène à l’ordre… gentiment, bien sûr ! Or, il arrive que nous découvrions que nous avons des choses insoupçonnées en commun. Par exemple, l’auteur Georges F. Walker a joué un rôle capital pour Denise, en mise en scène, et pour Sherry et moi, en interprétation.

Peggie Clermont : Notre diversité est aussi celle d’univers aussi différents que les arts et les chiffres. Je suis issue de celui de la finance, un monde aux règles strictes dont l’École a aussi besoin. En même temps, en comprenant mieux les idéaux de mes collègues et les besoins de l’enseignement, je peux présenter des alternatives de gestion qui soutiennent les objectifs pédagogiques. Je peux aussi proposer des outils pour que les directeurs de programmes puissent tirer le meilleur parti des budgets dont ils sont responsables.

Simon Brault : J’ai trop longtemps assumé seul les enjeux liés à l’argent. Je suis heureux de pouvoir les partager maintenant. Cela dit, ce n’est pas le mandat premier du comité de gestion. Nous discutons d’abord de nos rêves et de nos ambitions. Les échanges sur les moyens pour les réaliser viennent ensuite.

Sherry Bie : Je pense que les questions financières sont importantes pour chacun de nous. Il est capital, par exemple, que nous soyons tous préoccupés par le fait qu’aucun jeune ne doit être refusé par manque d’argent. Je pense aussi qu’il est important qu’on sache tous faire des choix budgétaires judicieux et qu’on prépare nos élèves à affronter l’aspect business de leur vie d’artiste. Mais il ne faut pas oublier que les rêves doivent se trouver au premier plan. Si ce n’est pas possible à l’École, cela ne le sera nulle part ailleurs !

Gilles Renaud : Les discussions que nous avons ici nous permettent de savoir où chacun se situe et veut aller. Ensuite, les gens peuvent cheminer à leur manière. Nous respectons la répartition de nos tâches, mais nous souhaitons aussi développer une compréhension commune de cette institution en constante ébullition…

Simon Brault : … et continuer, comme l’École l’a toujours fait, à prendre des risques.



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