NO 17 – PRINTEMPS / SPRING 2001

Théâtre et Société : coup de dés

par André Lavoie

Existe-t-il une recette miracle, ou une formule magique, pour attirer au théâtre un public plus nombreux et parfois difficile à séduire, surtout lorsqu’on l’invite à la découverte d’une œuvre de création ? Faut-il rêver d’une distribution flamboyante — lire : des acteurs connus grâce à la télévision — ou miser tout simplement sur le hasard, humer l’air du temps ou s’en remettre aux experts en marketing ?

Visiblement, les directeurs artistiques interrogés font davantage confiance à leur flair qu’aux sondages pour aller à la rencontre du public. Plusieurs réfutent cette idée reçue qu’il est possible de connaître les désirs secrets des spectateurs. « Un directeur artistique doit avoir de l’audace et ne jamais se poser cette question stupide que l’on entend parfois : qu’est-ce que le public veut ? C’est à nous de faire des propositions », affirme Eudore Belzile du Théâtre Les gens d’en bas, situé au Bic près de Rimouski. Jacques Crète du Théâtre L’Eskabel en Mauricie abonde en ce sens : « Le public va peut-être réclamer ce qu’il connaît, mais si on ose lui offrir autre chose, des pièces de Fernando Arrabal ou de Claude Gauvreau par exemple, il peut rapidement se passionner pour ces auteurs. » De son côté, Jean-Frédéric Messier du Théâtre Momentum avoue simplement : « Je ne monte pas des spectacles pour éduquer le public, mais pour le toucher. De toute manière, on n’a souvent aucune espèce d’idée de la réaction des spectateurs tant que l’on n’a pas produit la pièce. Le doute est total. »

Géographie théâtrale

La situation géographique d’une compagnie théâtrale, ses moyens, son rayonnement et la configuration de la salle où seront présentées les productions influencent leurs choix et dictent quelque peu les règles. Jean-Denis Leduc du Théâtre de La Manufacture avoue ne pas trop se soumettre aux diktats du marketing même s’il reconnaît que l’emplacement de leur salle, La Licorne, en plein cœur du Plateau Mont-Royal à Montréal, lui assure un grand bassin de spectateurs « qui se sentent concernés ». « Quand je choisis des pièces, ce n’est jamais pour plaire au public, souligne-t-il. Elles doivent être en accord avec le mandat de notre compagnie tout en évoquant des préoccupations actuelles. Autant que possible, on essaie de surprendre le spectateur tout en traitant de choses qui le concernent directement. » Quant à Eudore Belzile, il évolue dans un contexte complètement différent : « À Montréal, j’élaborerais une programmation d’une autre manière : je me dirais qu’il y a suffisamment de spectateurs pour s’intéresser à un type donné de pièces. Ici, je dois à la fois rejoindre un public averti, scolarisé, et un grand public populaire. Je propose donc des productions de haut niveau, mais qui ne font pas nécessairement table rase de toutes les conventions théâtrales ! Mon rôle, c’est de faire aimer le théâtre. »

Au-delà du caractère d’urgence de leurs pièces, bien des dramaturges du passé peuvent éclairer le présent. Plusieurs directeurs artistiques font le pari que si la parole d’un auteur les interpellent — connu ou pas, jugé par certains obscur ou dépassé — ils ne seront sans doute pas seuls à vouloir l’entendre. « Lorsque j’ai décidé de monter Les Troyennes d’Euripide dans un amphithéâtre naturel, évoque Jacques Crète, je n’ai pas tenu de discours disant qu’il fallait éduquer le public ou lui faire découvrir des classiques. Je sentais le besoin de présenter Les Troyennes, tout simplement. Bien sûr, on doute parfois de la réponse du public, mais dans le cas de ce spectacle, il fut présenté pendant deux étés à guichets fermés et sera repris cette année. »

Impliquer le public

Quelques trucs sont parfois utiles pour connaître un succès phénoménal, établir une rencontre vibrante entre une œuvre et un public nombreux et assurer aux productions une durée de vie plus longue. La codirectrice artistique du Théâtre des Deux Mondes, Monique Rioux, croit que l’ancrage de la compagnie dans son milieu est un atout majeur permettant aux créations de joindre les spectateurs. « Par des ateliers dans les écoles portant sur le thème de la pièce, en invitant des comédiens amateurs, des étudiants en interprétation, les chanteurs d’une chorale ou des amateurs d’art visuel à illustrer le sujet de manière artistique avant même que les spectateurs ne pénètrent dans la salle, c’est déjà un moyen de préparer le public à ce qu’il va voir, de l’intéresser au sujet. Et ce, même si ça ne le touche pas directement, comme par exemple la guerre à Sarajevo dont il est question dans Leitmotiv, un drame musical multimédia. Toutes ces initiatives génèrent un public différent : certains viennent pour voir les réalisations de leurs enfants ou de leurs amis, d’autres pour entendre la chorale... et ils finissent tous par assister au spectacle ! »

Rendez-vous imprévisibles

S’il suffisait d’ouvrir les portes des salles de théâtre ou d’aller dans les écoles pour répandre la bonne nouvelle afin d’attirer les spectateurs, les directeurs artistiques n’auraient sans doute pas l’impression de se retrouver plus souvent qu’autrement dans des zones d’ombre ou en plein brouillard. Si la production d’une pièce au Théâtre des Deux Mondes peut prendre quelques années et tourner par la suite à l’étranger — ce fut l’heureuse destinée de L’Histoire de l’oie de Michel Marc Bouchard — l’enthousiasme des directeurs artistiques ne suffit pas toujours. Pourtant, on se refuse à parler d’« échecs ». Eudore Belzile admet plutôt que « la rencontre avec le public n’a pas toujours lieu ». Il évoque la production du Cygne d’Elizabeth Egloff, un des spectacles dont il est particulièrement fier, qui a bien fonctionné lors de sa présentation à l’Espace Go à Montréal, mais pas du tout au Théâtre du Bic. « À l’opposé, avec Le Visiteur d’Éric-Emmanuel Schmitt, j’espérais environ 60 % de fréquentation. Or, c’est un immense succès, avec déjà plus de 100 représentations. Qui peut prévoir cela au départ ? Et phénomène encore plus surprenant : beaucoup de jeunes ont assisté à la pièce. »

Et alors, existe-t-elle, finalement, cette fameuse recette ? Pour Jacques Crète, la réponse est sans équivoque : « Il n’y en a qu’une seule : les créateurs n’ont pas de compromis à faire sur ce qu’ils ont à dire. Ils sont là pour oser. Faire des compromis, c’est se pendre avec sa propre corde. »



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