| Théâtre
et Société :
coup de dés
par André Lavoie
Existe-t-il une recette miracle,
ou une formule magique, pour attirer au théâtre un
public plus nombreux et parfois difficile à séduire,
surtout lorsquon linvite à la découverte
dune uvre de création ? Faut-il rêver
dune distribution flamboyante — lire : des acteurs
connus grâce à la télévision —
ou miser tout simplement sur le hasard, humer lair du temps
ou sen remettre aux experts en marketing ?
Visiblement, les directeurs artistiques
interrogés font davantage confiance à leur flair
quaux sondages pour aller à la rencontre du public.
Plusieurs réfutent cette idée reçue quil
est possible de connaître les désirs secrets des
spectateurs. « Un directeur artistique doit avoir de
laudace et ne jamais se poser cette question stupide que
lon entend parfois : quest-ce que le public veut ?
Cest à nous de faire des propositions »,
affirme Eudore Belzile du Théâtre Les gens den
bas, situé au Bic près de Rimouski. Jacques Crète
du Théâtre LEskabel en Mauricie abonde en ce
sens : « Le public va peut-être réclamer
ce quil connaît, mais si on ose lui offrir autre chose,
des pièces de Fernando Arrabal ou de Claude Gauvreau par
exemple, il peut rapidement se passionner pour ces auteurs. »
De son côté, Jean-Frédéric Messier
du Théâtre Momentum avoue simplement : « Je
ne monte pas des spectacles pour éduquer le public, mais
pour le toucher. De toute manière, on na souvent
aucune espèce didée de la réaction
des spectateurs tant que lon na pas produit la pièce.
Le doute est total. »
Géographie
théâtrale
La situation géographique dune
compagnie théâtrale, ses moyens, son rayonnement
et la configuration de la salle où seront présentées
les productions influencent leurs choix et dictent quelque peu
les règles. Jean-Denis Leduc du Théâtre de
La Manufacture avoue ne pas trop se soumettre aux diktats du marketing
même sil reconnaît que lemplacement de
leur salle, La Licorne, en plein cur du Plateau Mont-Royal
à Montréal, lui assure un grand bassin de spectateurs
« qui se sentent concernés ». « Quand
je choisis des pièces, ce nest jamais pour plaire
au public, souligne-t-il. Elles doivent être en accord avec
le mandat de notre compagnie tout en évoquant des préoccupations
actuelles. Autant que possible, on essaie de surprendre le spectateur
tout en traitant de choses qui le concernent directement. »
Quant à Eudore Belzile, il évolue dans un contexte
complètement différent : « À Montréal,
jélaborerais une programmation dune autre manière
: je me dirais quil y a suffisamment de spectateurs pour
sintéresser à un type donné de pièces.
Ici, je dois à la fois rejoindre un public averti, scolarisé,
et un grand public populaire. Je propose donc des productions
de haut niveau, mais qui ne font pas nécessairement table
rase de toutes les conventions théâtrales ! Mon rôle,
cest de faire aimer le théâtre. »
Au-delà du caractère durgence
de leurs pièces, bien des dramaturges du passé peuvent
éclairer le présent. Plusieurs directeurs artistiques
font le pari que si la parole dun auteur les interpellent
— connu ou pas, jugé par certains obscur ou dépassé
— ils ne seront sans doute pas seuls à vouloir lentendre.
« Lorsque jai décidé de monter
Les Troyennes dEuripide
dans un amphithéâtre naturel, évoque Jacques
Crète, je nai pas tenu de discours disant quil
fallait éduquer le public ou lui faire découvrir
des classiques. Je sentais le besoin de présenter Les
Troyennes, tout simplement.
Bien sûr, on doute parfois de la réponse du public,
mais dans le cas de ce spectacle, il fut présenté
pendant deux étés à guichets fermés
et sera repris cette année. »
Impliquer
le public
Quelques trucs sont parfois utiles pour
connaître un succès phénoménal, établir
une rencontre vibrante entre une uvre et un public nombreux
et assurer aux productions une durée de vie plus longue.
La codirectrice artistique du Théâtre des Deux Mondes,
Monique Rioux, croit que lancrage de la compagnie dans son
milieu est un atout majeur permettant aux créations de
joindre les spectateurs. « Par des ateliers dans les
écoles portant sur le thème de la pièce,
en invitant des comédiens amateurs, des étudiants
en interprétation, les chanteurs dune chorale ou
des amateurs dart visuel à illustrer le sujet de
manière artistique avant même que les spectateurs
ne pénètrent dans la salle, cest déjà
un moyen de préparer le public à ce quil va
voir, de lintéresser au sujet. Et ce, même
si ça ne le touche pas directement, comme par exemple la
guerre à Sarajevo dont il est question dans Leitmotiv,
un drame musical multimédia. Toutes ces initiatives génèrent
un public différent : certains viennent pour voir les réalisations
de leurs enfants ou de leurs amis, dautres pour entendre
la chorale... et ils finissent tous par assister au spectacle
! »
Rendez-vous
imprévisibles
Sil suffisait douvrir les portes
des salles de théâtre ou daller dans les écoles
pour répandre la bonne nouvelle afin dattirer les
spectateurs, les directeurs artistiques nauraient sans doute
pas limpression de se retrouver plus souvent quautrement
dans des zones dombre ou en plein brouillard. Si la production
dune pièce au Théâtre des Deux Mondes
peut prendre quelques années et tourner par la suite à
létranger — ce fut lheureuse destinée
de LHistoire de loie
de Michel Marc Bouchard — lenthousiasme des directeurs
artistiques ne suffit pas toujours. Pourtant, on se refuse à
parler d« échecs ». Eudore
Belzile admet plutôt que « la rencontre avec
le public na pas toujours lieu ». Il évoque
la production du Cygne dElizabeth
Egloff, un des spectacles dont il est particulièrement
fier, qui a bien fonctionné lors de sa présentation
à lEspace Go à Montréal, mais pas du
tout au Théâtre du Bic. « À lopposé,
avec Le Visiteur dÉric-Emmanuel
Schmitt, jespérais environ 60 % de fréquentation.
Or, cest un immense succès, avec déjà
plus de 100 représentations. Qui peut prévoir cela
au départ ? Et phénomène encore plus surprenant
: beaucoup de jeunes ont assisté à la pièce. »
Et alors, existe-t-elle, finalement, cette
fameuse recette ? Pour Jacques Crète, la réponse
est sans équivoque : « Il ny en a quune
seule : les créateurs nont pas de compromis à
faire sur ce quils ont à dire. Ils sont là
pour oser. Faire des compromis, cest se pendre avec sa propre
corde. »
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