Jean-Pierre
Ronfard, lauréat du Prix Gascon-Thomas 2000 : les
années utopiques
par Paul Lefebvre
Jean-Pierre Ronfard a tout pour
jouer au vieux sage : lâge, lexpérience,
le savoir, la présence, linfluence, et même
la gueule. Or, cest connu, sil est un sage authentique,
rien ne lintéresse moins que de jouer au vieux bonze.
Ce qui le passionne, cest de samuser avec le théâtre
: comme un gamin, il est toujours à la recherche de nouveaux
jeux darticulation et de désarticulation des différents
éléments de la représentation théâtrale.
Ronfard aime semparer de tous les rôles — auteur,
dramaturge, démiurge, metteur en scène, directeur
artistique, comédien, concepteur-bricoleur, historien,
histrion — pour faire un théâtre de léternel
recommencement, en toute conscience des acquis de lart de
la scène depuis les Grecs.
Si lhomme de théâtre,
né en France, vit et travaille au Québec où
il est devenu une figure majeure de la communauté théâtrale
tant par sa pratique que par sa réflexion et son enseignement,
lÉcole nationale de théâtre (ÉNT)
y est pour beaucoup. Cest lui qua embauché
Jean Gascon en 1960 pour devenir le premier directeur de la section
française dInterprétation.
LÉNT est en effet une création
de laprès-guerre. Elle appartient au rêve quexprimait
Malraux dans la grande salle de la Sorbonne le 4 novembre 1946
lors de la séance inaugurale de lUnesco, quand il
appelait lavènement dune nouvelle culture qui
cimenterait la paix entre les peuples. Elle relève dun
projet de culture institutionnelle internationale. La fondation
du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en 1951 et celle
du Festival de Stratford deux ans plus tard sont mus par cette
même pensée : le Canada veut dialoguer dégal
à égal avec les grandes institutions dOccident.
À léchelle canadienne, les artistes de ces
deux entités établissent des liens.

Jean-Pierre Ronfard en répétition
avec Geneviève Laroche, Benoît McGinnis et
Hynda Benabdallah (Interprétation, 2001). Photo : Maxime Côté.
|
« Michel
Saint-Denis, qui a conçu lÉNT, appartenait
tout à fait à cette culture, explique Ronfard. En
fait, il la vécue : au cours des années trente,
ses mises en scène ayant plus de succès à
Londres quà Paris, il se fixe dans la capitale anglaise.
Là, il travaille dans les grands théâtres,
ouvre un studio de formation, devient pendant la guerre la voix
française de la BBC, puis fonde lécole de
lOld Vic. Dans les années cinquante, il retourne
en France mettre sur pied lÉcole du Théâtre
national de Strasbourg (1).
Saint-Denis avait pris plaisir à cette expérience
et le Canada lui semblait le lieu idéal dans le monde pour
la rencontre de deux cultures. Son refrain, cétait
: Molière et Shakespeare. »
Ronfard arrivait ainsi dans un pays où
les gens de théâtre qui avaient présidé
à la fondation de lÉcole voyaient, dans le
lien quelle allait permettre entre les deux cultures, la
naissance dune nouvelle entente entre les principales nations
du Canada. « Jétais content de vivre quelque
chose qui se définissait en sinventant jour après
jour, dit Ronfard. Nous essayions en fait de faire advenir une
sorte dutopie et cette ambiance me plaisait. Comme toutes
les utopies, elle était fragile : de semaine en semaine,
nous nous demandions si lÉcole allait durer. Il y
avait dincroyables problèmes dargent
»
Lidée de mêler les cultures se manifestait
dans lorganisation de lenseignement : plusieurs cours
étaient donnés en commun aux élèves
francophones et anglophones.
« Et puis, il y avait Stratford,
se souvient Jean-Pierre Ronfard. Pendant les cinq premières
années de lÉcole, tout le monde — élèves,
professeurs et personnel de soutien — y passait lété.
Cétait un véritable déménagement.
Jaimais cette session car, en raison du cadre imposé
par le lieu et la durée, nous étions contraints
de vivre lidéal culturel de lÉcole.
Les élèves francophones et anglophones devaient
se parler pour trouver ensemble des logements, puis cohabiter.
Un dimanche, tous les élèves ont joué une
partition théâtrale et rythmique de Gabriel Charpentier
intitulée Nô dans
les deux langues : cétait intéressant parce
que cétait une réalisation concrète. »
Comme le faisait remarquer le comédien
Marcel Sabourin : « LÉcole des premières
années était une aventure sauvage, et cest
dans ces moments que lamitié compte. »
LÉNT ne serait pas partie dun si bon pied sans
le lien qui sest noué entre Ronfard et son vis-à-vis
anglophone, Powys Thomas.
« Powys était un amoureux
de la nature humaine et son enseignement reposait là-dessus,
rappelle Jean-Pierre Ronfard. Il considérait que lÉcole
devait développer des êtres humains et non seulement
donner une formation technique. Or, il était très
respectueux et ne jouait jamais au psychanalyste de café.
Simplement, il écoutait. Et il savait faire émerger
la parole. Il disait toujours : « We
must talk. »
Cétait sa phrase. Jai cohabité avec
lui et jai vu arriver des élèves en larmes
à deux heures du matin. Il leur disait : « We
must talk. » Jétais
un gamin de 31 ans, pas très mature — lui était
plus âgé — et je ne savais rien de la pédagogie.
Powys ma enseigné que pour former un artiste, il
fallait le laisser parler et lécouter. Il ma
transmis son calme dynamique. Ma première année
à lÉcole avait été très
difficile : je ne comprenais pas les gens, je ne savais pas sur
quel pied danser avec cette conception utilitaire des relations
humaines que lon peut avoir en Amérique du Nord.
Il ma aidé. Jai eu beaucoup dattachement
pour Powys. »
Jean-Pierre Ronfard a quitté la direction
de la section française en 1964, revenant sporadiquement
au cours des cinq années suivantes. En 1969, lorsquil
sinstalle définitivement à Montréal,
tout a changé : « La session annuelle à
Stratford avait été supprimée : trop compliqué.
Il ny avait plus de projets mêlant les élèves
francophones et anglophones : trop cher, trop de temps perdu.
Bref, lidéal de rapprochement des cultures avait
été abandonné. Aussi, les changements politiques
du Québec des années soixante sétaient
introduits dans la vie de lÉcole. » Et
puis, Powys était parti.
Jean-Pierre Ronfard, et cest là
que le vieux sage en lui se fait entendre, na « ni
tristesse ni nostalgie » en pensant aux premières
années de lÉcole. Lui reste le plaisir davoir
participé à la mise en uvre concrète
dune utopie.
1) La Old Vic Theatre School et lÉcole du Théâtre
national de Strasbourg sont, en quelque sorte, les jumelles de
lÉNT. Elles ont toujours pignon sur rue et possèdent
une très bonne réputation.
Retour au début de l'article
|