NO 17 – PRINTEMPS / SPRING 2001

Jean-Pierre Ronfard, lauréat du Prix Gascon-Thomas 2000 : les années utopiques

par Paul Lefebvre

Jean-Pierre Ronfard a tout pour jouer au vieux sage : l’âge, l’expérience, le savoir, la présence, l’influence, et même la gueule. Or, c’est connu, s’il est un sage authentique, rien ne l’intéresse moins que de jouer au vieux bonze. Ce qui le passionne, c’est de s’amuser avec le théâtre : comme un gamin, il est toujours à la recherche de nouveaux jeux d’articulation et de désarticulation des différents éléments de la représentation théâtrale. Ronfard aime s’emparer de tous les rôles — auteur, dramaturge, démiurge, metteur en scène, directeur artistique, comédien, concepteur-bricoleur, historien, histrion — pour faire un théâtre de l’éternel recommencement, en toute conscience des acquis de l’art de la scène depuis les Grecs.

Si l’homme de théâtre, né en France, vit et travaille au Québec où il est devenu une figure majeure de la communauté théâtrale tant par sa pratique que par sa réflexion et son enseignement, l’École nationale de théâtre (ÉNT) y est pour beaucoup. C’est lui qu’a embauché Jean Gascon en 1960 pour devenir le premier directeur de la section française d’Interprétation.

L’ÉNT est en effet une création de l’après-guerre. Elle appartient au rêve qu’exprimait Malraux dans la grande salle de la Sorbonne le 4 novembre 1946 lors de la séance inaugurale de l’Unesco, quand il appelait l’avènement d’une nouvelle culture qui cimenterait la paix entre les peuples. Elle relève d’un projet de culture institutionnelle internationale. La fondation du Théâtre du Nouveau Monde (TNM) en 1951 et celle du Festival de Stratford deux ans plus tard sont mus par cette même pensée : le Canada veut dialoguer d’égal à égal avec les grandes institutions d’Occident. À l’échelle canadienne, les artistes de ces deux entités établissent des liens.


Jean-Pierre Ronfard en répétition avec Geneviève Laroche, Benoît McGinnis et Hynda Benabdallah (Interprétation, 2001). Photo : Maxime Côté.

« Michel Saint-Denis, qui a conçu l’ÉNT, appartenait tout à fait à cette culture, explique Ronfard. En fait, il l’a vécue : au cours des années trente, ses mises en scène ayant plus de succès à Londres qu’à Paris, il se fixe dans la capitale anglaise. Là, il travaille dans les grands théâtres, ouvre un studio de formation, devient pendant la guerre la voix française de la BBC, puis fonde l’école de l’Old Vic. Dans les années cinquante, il retourne en France mettre sur pied l’École du Théâtre national de Strasbourg (1). Saint-Denis avait pris plaisir à cette expérience et le Canada lui semblait le lieu idéal dans le monde pour la rencontre de deux cultures. Son refrain, c’était : Molière et Shakespeare. »

Ronfard arrivait ainsi dans un pays où les gens de théâtre qui avaient présidé à la fondation de l’École voyaient, dans le lien qu’elle allait permettre entre les deux cultures, la naissance d’une nouvelle entente entre les principales nations du Canada. « J’étais content de vivre quelque chose qui se définissait en s’inventant jour après jour, dit Ronfard. Nous essayions en fait de faire advenir une sorte d’utopie et cette ambiance me plaisait. Comme toutes les utopies, elle était fragile : de semaine en semaine, nous nous demandions si l’École allait durer. Il y avait d’incroyables problèmes d’argent… » L’idée de mêler les cultures se manifestait dans l’organisation de l’enseignement : plusieurs cours étaient donnés en commun aux élèves francophones et anglophones.

« Et puis, il y avait Stratford, se souvient Jean-Pierre Ronfard. Pendant les cinq premières années de l’École, tout le monde — élèves, professeurs et personnel de soutien — y passait l’été. C’était un véritable déménagement. J’aimais cette session car, en raison du cadre imposé par le lieu et la durée, nous étions contraints de vivre l’idéal culturel de l’École. Les élèves francophones et anglophones devaient se parler pour trouver ensemble des logements, puis cohabiter. Un dimanche, tous les élèves ont joué une partition théâtrale et rythmique de Gabriel Charpentier intitulée dans les deux langues : c’était intéressant parce que c’était une réalisation concrète. »

Comme le faisait remarquer le comédien Marcel Sabourin : « L’École des premières années était une aventure sauvage, et c’est dans ces moments que l’amitié compte. » L’ÉNT ne serait pas partie d’un si bon pied sans le lien qui s’est noué entre Ronfard et son vis-à-vis anglophone, Powys Thomas.

« Powys était un amoureux de la nature humaine et son enseignement reposait là-dessus, rappelle Jean-Pierre Ronfard. Il considérait que l’École devait développer des êtres humains et non seulement donner une formation technique. Or, il était très respectueux et ne jouait jamais au psychanalyste de café. Simplement, il écoutait. Et il savait faire émerger la parole. Il disait toujours : « We must talk. » C’était sa phrase. J’ai cohabité avec lui et j’ai vu arriver des élèves en larmes à deux heures du matin. Il leur disait : «  We must talk. » J’étais un gamin de 31 ans, pas très mature — lui était plus âgé — et je ne savais rien de la pédagogie. Powys m’a enseigné que pour former un artiste, il fallait le laisser parler et l’écouter. Il m’a transmis son calme dynamique. Ma première année à l’École avait été très difficile : je ne comprenais pas les gens, je ne savais pas sur quel pied danser avec cette conception utilitaire des relations humaines que l’on peut avoir en Amérique du Nord. Il m’a aidé. J’ai eu beaucoup d’attachement pour Powys. »

Jean-Pierre Ronfard a quitté la direction de la section française en 1964, revenant sporadiquement au cours des cinq années suivantes. En 1969, lorsqu’il s’installe définitivement à Montréal, tout a changé : « La session annuelle à Stratford avait été supprimée : trop compliqué. Il n’y avait plus de projets mêlant les élèves francophones et anglophones : trop cher, trop de temps perdu. Bref, l’idéal de rapprochement des cultures avait été abandonné. Aussi, les changements politiques du Québec des années soixante s’étaient introduits dans la vie de l’École. » Et puis, Powys était parti.

Jean-Pierre Ronfard, et c’est là que le vieux sage en lui se fait entendre, n’a « ni tristesse ni nostalgie » en pensant aux premières années de l’École. Lui reste le plaisir d’avoir participé à la mise en œuvre concrète d’une utopie.

1) La Old Vic Theatre School et l’École du Théâtre national de Strasbourg sont, en quelque sorte, les jumelles de l’ÉNT. Elles ont toujours pignon sur rue et possèdent une très bonne réputation.



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