NO 18 – AUTOMNE / FALL 2001

Théâtre et Société : couleurs d’ailleurs sur scènes d’ici

par André Lavoie

Ce n’est pas nécessairement par choix qu’ils ont décidé de venir s’établir au Québec : obligés de quitter leur pays d’origine pour des raisons économiques ou politiques, suivant leur famille ou l’appel du large, bien des dramaturges et des metteurs en scène qui font le théâtre québécois de maintenant peuvent difficilement parler de leur enfance à l’eau bénite... Ce qui ne fait pas d’eux des marginaux pour autant. Si certains parlent de Montréal avec amour et enthousiasme, encore émerveillés par le dynamisme culturel de la ville, ils n’en demeurent pas moins critiques.

 

Installés ici depuis les années 50 ou un peu moins d’une décennie, Abla Fahroud, Oleg Kisselev, Gregory Hlady et Alexandre Marine ont bien voulu partager le choc de leur rencontre avec la culture québécoise, et plus spécifiquement avec le milieu théâtral.

Métissages

Pour la dramaturge et romancière Abla Fahroud, partie du Liban à l’âge de six ans alors qu’elle ne connaissait pas la langue française, mais qui l’a apprise en un temps record, le théâtre fut une planche de salut. À l’école primaire, monter sur scène « était ma façon, comme immigrante, d’exister sans qu’on me montre du doigt ». L’auteure des Filles du 5-10-15, qui a poursuivi pendant de nombreuses années une carrière de comédienne au Québec et en France, s’est finalement décidée à écrire pour le théâtre grâce à Jovette Marchessault, son « mentor », et à poursuivre encouragée par Louise Laprade qui a mis en scène sa première pièce, Quand j’étais grande. Même si elle se considère parfaitement intégrée à la société québécoise, elle reconnaît que la perception de son œuvre dramatique se modifie selon la nationalité des gens qui l’abordent : « À l’étranger, c’est très clair que j’écris en québécois, que ma vision du monde est fortement imprégnée de cette culture, alors qu’ici, les metteurs en scène trouvent que j’utilise une langue orientale. »

Le pour et le contre

Abla Fahroud n’est pas la seule à dévoiler des réalités nouvelles tout en posant un regard différent sur le théâtre d’ici. Depuis une dizaine d’années, avec tous les bouleversements vécus dans les pays d’Europe de l’Est, les Russes Alexandre Marine et Oleg Kisselev, et l’Ukrainien Gregory Hlady portent dans leurs bagages une expérience théâtrale unique, chargée du poids de l’histoire, où Constantin Stanislavski, Nicolas Gogol et Anton Tchekhov, entre autres, sont incontournables. Comment se vit la rencontre avec le milieu théâtral québécois ?

Tous apprécient sa vitalité et la possibilité de sortir des sentiers battus, heureux de fuir certaines traditions étouffantes. Ils constatent cependant de grandes différences entre la vie théâtrale d’une ville comme Moscou et celle de Montréal. Marine et Kisselev sont étonnés de la place très modeste accordée ici au théâtre de répertoire et le peu d’opportunités qu’ont les acteurs de se confronter aux grands textes. Kisselev mentionne aussi « que l’on a peu de temps pour la production d’une pièce. Et avec les années et la distance, je ne sais plus trop quel système est le meilleur : celui des théâtres institutionnels comme à Moscou, possédant temps et moyens, ou celui des petites compagnies de création, aux ressources beaucoup plus limitées, qui fourmillent tant au Québec. J’ai ici une totale liberté de produire un spectacle, et je l’apprécie vivement. »

Alexandre Marine apporte tout de même quelques nuances : « Tout coûte très cher et les jeunes compagnies théâtrales ont peu de moyens. Je ne prétends pas que ma situation est différente parce que je viens d’ailleurs : toutes les petites organisations vivent les mêmes difficultés. Je me considère même chanceux puisque je n’ai fait que du théâtre dans ma vie. » Gregory Hlady, quant à lui, apprécie plutôt « le caractère très organisé du milieu sur le plan des contrats et des paiements »,mais il s’est vite rendu compte que l’imaginaire des acteurs est affecté par cette façon de faire. « Il leur manque une certaine spontanéité, indispensable au théâtre », estime-t-il.

D’ailleurs, la formation des acteurs est mise en question par ces metteurs en scène qui continuent de travailler à l’étranger : Marine est fréquemment invité au Japon et en Allemagne, tandis que Hlady demeure très connu comme acteur en Ukraine et en Russie. Une fois passé le choc, parfois brutal, de voir, selon Marine, « tous ces acteurs faire un peu n’importe quoi pour survivre », ce qui n’est pas sans causer quelques maux de tête pour la planification des répétitions, les uns comme les autres ont aussi compris qu’il est virtuellement impossible de gagner sa vie en ne se consacrant qu’au théâtre au Québec. S’ils ne tarissent pas d’éloges sur la formation de l’École nationale de théâtre, notamment, toujours selon Marine, pour son « approche internationale », ils se méfient de ce que Gregory Hlady appelle « l’agilité excessive » des acteurs québécois.

« Aux dernières auditions du Quat’Sous(1), souligne Hlady, j’ai vu des comédiens maîtrisant parfaitement la technique, mais sur le plan créatif... » Pourtant Hlady salue leur ouverture d’esprit, Kisselev est soulagé de voir qu’ils n’ont pas le défaut des acteurs russes qui cultivent souvent une vision sacrificielle de l’art, alors que pour Marine, face à ses compatriotes, « il faut constamment justifier nos choix. Les acteurs d’ici sont plus malléables. Mais une chose se vérifie toujours : les bons acteurs sont les mêmes partout. »

Avec cette connaissance approfondie de la scène québécoise, est-ce chose facile ou entreprise délicate de s’y intégrer ? Les opinions sont plus que partagées. Après un premier roman, Le Bonheur a la queue glissante, Abla Fahroud voit les choses d’un autre œil. « J’ai obtenu davantage de témoignages et de lettres avec ce roman qu’avec toutes mes pièces. Mais je ne saurais dire si le problème est mon œuvre théâtrale ou le milieu théâtral... Mon univers n’est pourtant pas plus difficile à découvrir que ceux d’auteurs comme Normand Chaurette ou Lise Vaillancourt. Gregory Hlady déplore que la communauté théâtrale soit si « fermée », qu’on y « retrouve beaucoup de clans ». Kisselev évoque l’attitude des artistes d’ici : « Ils expriment leurs émotions avant de parler de leur vision du monde. »

Devant ce constat, on pourrait les croire quelque peu défaitistes, mais vivre au Québec semble pour eux le seul choix logique. « La perestroïka, souligne Kisselev, signifiait le chaos, la catastrophe. Je n’avais pas le goût d’être une victime de l’histoire. » Et Abla Fahroud résume parfaitement le sentiment général : « Immigrer, vivre, écrire, c’est un même trajet vers l’inconnu... »

1) Les auditions du Quat'Sous ont lieu tous les printemps. La plupart des finissants de l'ÉNT, des Conservatoires d'art dramatique de Montréal et de Québec, des Options-Théâtre des Collèges Lionel Groulx et Saint-Hyacinthe, du baccalauréat en théâtre de l'Université du Québec à Montréal, ainsi que quelques autodidactes y prennent part.

 



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