|
Théâtre et
Société : couleurs dailleurs sur scènes
dici
par André Lavoie
Ce nest pas nécessairement
par choix quils ont décidé de venir sétablir
au Québec : obligés de quitter leur pays dorigine
pour des raisons économiques ou politiques, suivant leur
famille ou lappel du large, bien des dramaturges et des
metteurs en scène qui font le théâtre québécois
de maintenant peuvent difficilement parler de leur enfance à
leau bénite... Ce qui ne fait pas deux des
marginaux pour autant. Si certains parlent de Montréal
avec amour et enthousiasme, encore émerveillés par
le dynamisme culturel de la ville, ils nen demeurent pas
moins critiques.
Installés ici depuis les années
50 ou un peu moins dune décennie, Abla Fahroud, Oleg
Kisselev, Gregory Hlady et Alexandre Marine ont bien voulu partager
le choc de leur rencontre avec la culture québécoise,
et plus spécifiquement avec le milieu théâtral.
Métissages
Pour la dramaturge et romancière
Abla Fahroud, partie du Liban à lâge de six
ans alors quelle ne connaissait pas la langue française,
mais qui la apprise en un temps record, le théâtre
fut une planche de salut. À lécole primaire,
monter sur scène « était ma façon,
comme immigrante, dexister sans quon me montre du
doigt ». Lauteure des Filles
du 5-10-15, qui a poursuivi pendant de nombreuses années
une carrière de comédienne au Québec et en
France, sest finalement décidée à écrire
pour le théâtre grâce à Jovette Marchessault,
son « mentor », et à poursuivre encouragée
par Louise Laprade qui a mis en scène sa première
pièce, Quand jétais
grande. Même si elle se considère parfaitement
intégrée à la société québécoise,
elle reconnaît que la perception de son uvre dramatique
se modifie selon la nationalité des gens qui labordent
: « À létranger, cest très
clair que jécris en québécois, que
ma vision du monde est fortement imprégnée de cette
culture, alors quici, les metteurs en scène trouvent
que jutilise une langue orientale. »
Le
pour et le contre
Abla Fahroud
nest pas la seule à dévoiler des réalités
nouvelles tout en posant un regard différent sur le théâtre
dici. Depuis une dizaine dannées, avec tous
les bouleversements vécus dans les pays dEurope de
lEst, les Russes Alexandre Marine et Oleg Kisselev, et lUkrainien
Gregory Hlady portent dans leurs bagages une expérience
théâtrale unique, chargée du poids de lhistoire,
où Constantin Stanislavski, Nicolas Gogol et Anton Tchekhov,
entre autres, sont incontournables. Comment se vit la rencontre
avec le milieu théâtral québécois ?
Tous apprécient
sa vitalité et la possibilité de sortir des sentiers
battus, heureux de fuir certaines traditions étouffantes.
Ils constatent cependant de grandes différences entre la
vie théâtrale dune ville comme Moscou et celle
de Montréal. Marine et Kisselev sont étonnés
de la place très modeste accordée ici au théâtre
de répertoire et le peu dopportunités quont
les acteurs de se confronter aux grands textes. Kisselev mentionne
aussi « que lon a peu de temps pour la production
dune pièce. Et
avec les années et la distance, je ne sais plus trop quel
système est le meilleur : celui des théâtres
institutionnels comme à Moscou, possédant temps
et moyens, ou celui des petites compagnies de création,
aux ressources beaucoup plus limitées, qui fourmillent
tant au Québec. Jai ici une totale liberté
de produire un spectacle, et je lapprécie vivement. »
Alexandre Marine
apporte tout de même quelques nuances : « Tout
coûte très cher et les jeunes compagnies théâtrales
ont peu de moyens. Je ne prétends pas que ma situation
est différente parce que je viens dailleurs : toutes
les petites organisations vivent les mêmes difficultés.
Je me considère même chanceux puisque je nai
fait que du théâtre dans ma vie. » Gregory
Hlady, quant à lui, apprécie plutôt « le
caractère très organisé du milieu sur le
plan des contrats et des paiements »,mais il sest
vite rendu compte que limaginaire des acteurs est affecté
par cette façon de faire. « Il leur manque une
certaine spontanéité, indispensable au théâtre »,
estime-t-il.
Dailleurs,
la formation des acteurs est mise en question par ces metteurs
en scène qui continuent de travailler à létranger
: Marine est fréquemment invité au Japon et en Allemagne,
tandis que Hlady demeure très connu comme acteur en Ukraine
et en Russie. Une fois passé le choc, parfois brutal, de
voir, selon Marine, « tous ces acteurs faire un peu
nimporte quoi pour survivre », ce qui nest
pas sans causer quelques maux de tête pour la planification
des répétitions, les uns comme les autres ont aussi
compris quil est virtuellement impossible de gagner sa vie
en ne se consacrant quau théâtre au Québec.
Sils ne tarissent pas
déloges sur la formation de lÉcole nationale
de théâtre, notamment, toujours selon Marine, pour
son « approche internationale », ils se
méfient de ce que Gregory Hlady appelle « lagilité
excessive » des acteurs québécois.
« Aux dernières
auditions du QuatSous(1), souligne
Hlady, jai vu des comédiens maîtrisant parfaitement
la technique, mais sur le plan créatif... » Pourtant
Hlady salue leur ouverture desprit, Kisselev est soulagé
de voir quils nont pas le défaut des acteurs
russes qui cultivent souvent une vision sacrificielle de lart,
alors que pour Marine, face à ses compatriotes, « il
faut constamment justifier nos choix. Les acteurs dici sont
plus malléables. Mais une chose se vérifie toujours
: les bons acteurs sont les mêmes partout. »
Avec cette connaissance
approfondie de la scène québécoise, est-ce
chose facile ou entreprise délicate de sy intégrer
? Les opinions sont plus que partagées. Après un
premier roman, Le Bonheur a
la queue glissante, Abla Fahroud
voit les choses dun autre il. « Jai
obtenu davantage de témoignages et de lettres avec ce roman
quavec toutes mes pièces. Mais
je ne saurais dire si le problème est mon uvre théâtrale
ou le milieu théâtral... Mon univers nest pourtant
pas plus difficile à découvrir que ceux dauteurs
comme Normand Chaurette ou Lise Vaillancourt. Gregory Hlady déplore
que la communauté théâtrale soit si « fermée »,
quon y « retrouve beaucoup de clans ».
Kisselev évoque lattitude des artistes dici
: « Ils expriment leurs émotions avant de parler
de leur vision du monde. »
Devant ce constat,
on pourrait les croire quelque peu défaitistes, mais vivre
au Québec semble pour eux le seul choix logique. « La
perestroïka, souligne Kisselev, signifiait le chaos, la catastrophe.
Je navais pas le goût dêtre une victime
de lhistoire. » Et Abla Fahroud résume
parfaitement le sentiment général : « Immigrer,
vivre, écrire, cest un même trajet vers linconnu... »
1)
Les auditions du Quat'Sous ont lieu tous les printemps. La plupart
des finissants de l'ÉNT, des Conservatoires d'art dramatique
de Montréal et de Québec, des Options-Théâtre
des Collèges Lionel Groulx et Saint-Hyacinthe, du baccalauréat
en théâtre de l'Université du Québec
à Montréal, ainsi que quelques autodidactes y prennent
part.
Retour au début de l'article
|