NO 18 – AUTOMNE / FALL 2001

La formation en théâtre : ascendance multiple

par Raymond Bertin

Ce n’est un secret pour personne : René Richard Cyr et Sylvie Drapeau « ont fait » l’École nationale de théâtre ; Luc Picard est diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal ; Annick Bergeron a étudié à l’Option-Théâtre du Collège Lionel-Groulx. Mais qu’en est-il des Monique Mercure, Jean-Louis Roux et Andrée Lachapelle ? Le Journal entame une série d’articles sur l’histoire de l’enseignement du théâtre au Québec et au Canada français, en commençant par un survol général qui sera suivi de portraits de professeurs ayant contribué, chacun à leur façon, aux fondations et à l’évolution de notre théâtre.

 

En 1906, alors que l’activité théâtrale en est à ses premiers balbutiements francophones et encore influencée par le théâtre américain ou produite par des artistes européens, l’homme de théâtre français Eugène Lassalle fonde, avec sa femme Louise, le Conservatoire Lassalle. Affiliée à l’Université de Montréal pendant plus de cinquante ans, reconnue d’utilité publique et subventionnée à titre d’institution nationale d’éducation, cette école de théâtre et d’élocution française — deux termes longtemps synonymes — ne comble cependant pas tous les besoins d’un milieu dont l’effervescence augmente d’une décennie à l’autre.

Le père Legault en répétition avec trois Compagnons

Diverses initiatives mènent en effet à l’éclosion d’un théâtre canadien-français. Les revues se multiplient. Les Deyglun, Grimaldi et Gélinas sillonnent le Québec. En parallèle, des hommes et des femmes d’exception offrent un enseignement privé. La professeure Yvonne Audet, qui a notamment eu pour élèves Monique Miller, Robert Gadouas et Yvette Brind’Amour, laisse d’impérissables souvenirs à ceux et celles qui la rencontrent. Formée au Conservatoire Lassalle, elle se définit comme « une missionnaire de la langue française ». Pour bien des futurs comédiens à qui elle enseigne de 1933 à 1969, Yvonne Audet fait figure de remarquable initiatrice aux arts de la scène : de la phonétique à la musique, des techniques vocales à l’élocution sincère et naturelle, sans parler de la familiarisation aux grands textes. On la qualifie aussi d’avant-gardiste en raison de l’importance qu’elle accorde à l’individu et à l’épanouissement de la personnalité. Ses activités diversifiées ajoutent à sa renommée : ses élèves jouent dans de nombreux spectacles qu’elle monte, et participent aux séries radiophoniques Le Petit Monde — qu’elle dirige — et Madeleine et Pierre — que son fils André réalise.

L’héritage des Compagnons

Déjà au début des années 1930, les comédiens du Québec étudient auprès des grands maîtres en Europe. Antoinette Giroux est la première jeune artiste à obtenir une bourse du gouvernement lui permettant de se rendre en France. Plusieurs autres suivent ses pas outre-mer ; certains n’en reviennent jamais. Cependant, la soif d’apprendre, la passion du théâtre et le goût d’innover déferlent bientôt sur Montréal, qui connaît, dans les années 1940, un bouillonnement théâtral sans précédent. Parmi les animateurs de ce mouvement, le père Émile Legault et ses Compagnons de Saint-Laurent, font figure de pionniers.

Formé en France, disciple de Copeau et de Chancerel, le père Legault travaille à réhabiliter le métier de comédien, par le biais d’un théâtre poétique populaire au jeu stylisé, proche de la pantomime, qui apporte un souffle nouveau sur la scène québécoise. En 1948, il fonde le Centre dramatique des Compagnons et joue un rôle déterminant en tant que formateur.

D’anciens Compagnons, tels Jean Gascon, Jean-Louis Roux et Charlotte Boisjoli, mettent sur pied d’importantes troupes professionnelles ou troupes-écoles au cours des années 40 ou au début des années 50 — le Théâtre du Nouveau Monde, le Théâtre-Club, l’Équipe et la Compagnie du Masque — ainsi que plusieurs groupes d’amateurs — Les Apprentis-Sorciers, Les Saltimbanques, L’Égrégore — actifs jusqu’au milieu des années 60.

Formation tous azimuts

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le passage au Québec de la grande comédienne française d’origine russe, Ludmilla Pitoëff, marque ceux qui la côtoient. Jean-Louis Roux dit avoir tout appris du métier au contact de cette « véritable incarnation du théâtre ». D’autres professeurs européens — Tania Fédor, Henri Norbert, François Rozet, Sita Riddez, Gérard Vlemincks et Aario Marist — forment aussi les grands comédiens d’aujourd’hui, dont Andrée Lachapelle.

Le phénomène des troupes-écoles est considérable. Alors qu’il n’y a pas encore de véritables établissements de formation théâtrale, les meilleurs comédiens profitent de toutes les occasions pour partager leur savoir : des ateliers sont donnés lors de festivals ou d’autres événements par Jean Valcourt, Georges Groulx, Paul Hébert, Gratien Gélinas, Paul Buissonneau, Jean Gascon, Jean-Louis Roux et d’autres. Le bilingue Montreal Repertory Theatre, fondé en 1930, contribue aussi à enrichir le jeu des comédiens qui se produisent en nombre, pendant les années 40 et 50, au Dominion Drama Festival à Ottawa.

En 1951, la Commission royale d’enquête Massey-Lévesque sur l’avancement des arts, des lettres et des sciences au Canada, établit cependant qu’il « n’existe pas, au Canada, d’institution où l’on puisse poursuivre des études supérieures en art dramatique. » Et ce, malgré un besoin de plus en plus manifesté par la plupart des praticiens. L’arrivée de la télévision de Radio-Canada en 1952, qui multiplie les possibilités de travail pour les comédiens, accroît aussi la demande pour une formation de qualité. Jean Gascon et Jean-Louis Roux fondent alors l’École d’art dramatique du Théâtre du Nouveau Monde, dont le programme se compose de cours de voix, de jeu corporel, d’interprétation, d’exercices publics, ainsi que d’une formation théorique incluant l’analyse de textes et l’histoire du théâtre. L’époque où l’enseignement de l’art dramatique consistait uniquement en cours de diction, de déclamation et d’élocution française est révolue.

Vient ensuite le Conservatoire d’art dramatique de Montréal, qui ouvre ses portes en 1954 sous la direction du metteur en scène français, Jan Doat. Le comédien français, Jean Valcourt, lui succède en 1957 et fonde, l’année suivante, le Conservatoire d’art dramatique de Québec. L’École nationale de théâtre, quant à elle, voit le jour en 1960. À partir de ces années, le portrait de la formation théâtrale au Canada français est radicalement transformé. Une nouvelle ère s’annonce…



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