NO 19 – PRINTEMPS / SPRING 2002

Femme lumière :
un portrait de Denise Guilbault

par Diane Jean

Denise Guilbault. Photo : Maxime Côté.

Depuis qu’elle occupe le poste de directrice artistique des programmes d’Interprétation, d’Écriture dramatique et de Mise en scène, Denise Guilbault réfléchit, observe, et surtout discute avec ses collègues. En septembre dernier, elle entrait officiellement en fonction. Six mois, c’est le temps qu’il faut normalement pour sentir l’air de la maison, s’acclimater, commencer à envisager l’avenir. Le tempérament de la nouvelle directrice, s’il est posé, n’en est pas moins affairé. L’ampleur des tâches à accomplir la stimule, c’est une femme d’action qui a déjà une bonne idée des défis qui l’attendent. Cette institution convient parfaitement à la pédagogue comme à la metteure en scène : « L’École embrasse ce que je sais faire de mieux ».

Ces deux chapeaux lui vont d’ailleurs plutôt bien. En 22 ans d’enseignement au Collège Jean-de-Brébeuf, elle a monté des spectacles avec les étudiants, des projets téméraires, loin du confort et de la facilité : Duras, Mishima, Beckett, Handke ; elle a adapté des romans ; créé des spectacles multimédias ; fait connaître aux élèves des auteurs québécois… Elle a touché à tous les secteurs de la production, bricolant des bandes sonores, élaborant des scénographies, se donnant la possibilité de réaliser ses rêves de théâtre. Cette façon rigoureuse et sans concession de faire des spectacles ne pouvait pas demeurer en vase clos éternellement. Plusieurs anciens élèves de Denise Guilbault font carrière, parlent d’elle comme d’une professeure qui a beaucoup compté pour eux. Pierre Bernard, alors directeur du Théâtre de Quat’Sous, assiste à un de ses spectacles au Collège, lui offre de faire une mise en scène dans le petit théâtre de l’avenue des Pins. Le grand public la découvre enfin avec Le Cryptogramme de David Mamet, Pour Adultes seulement et Le Génie du crime de George F. Walker au Quat’Sous, La Guerre des clochers de Victor-Lévy Beaulieu à Trois-Pistoles. Le public étudiant est lui aussi conquis : sa mise en scène de La Reine Morte d’Henri de Monterlant lui a en effet valu le prix du public étudiant 2000-2001 du Théâtre Denise-Pelletier pour la meilleure mise en scène. Rapidement, pour les amateurs de théâtre, la professeure qui était demeurée dans l’ombre est devenue une metteure en scène reconnue.

La directrice des programmes Acting, Playwriting et Directing, Sherry Bie et Denise Guilbault.

La nouvelle directrice connaît déjà bien l’École pour y avoir suivi un stage de mise en scène en 1985 et y avoir monté des spectacles. Elle succède à un homme de théâtre qui a profondément marqué l’École, André Brassard. Ensemble, ils ont longuement discuté de ses fonctions, exigeantes et exaltantes, qu’il a lui-même assumées durant huit ans. Elle a constaté que leur objectif ultime était le même : celui de favoriser l’éclosion des talents. Sa passion pour le théâtre n’est pas du tout sélective ; elle aime autant être touchée au cœur par des spectacles réalistes, qu’au ventre par des recherches plus organiques et qu’à l’esprit. « Le théâtre a changé. Désormais au Québec, on est capable d’accepter et de pratiquer d’autres formes théâtrales parfois beaucoup plus exigeantes pour le spectateur. »

Se faire une idée

C’est pourquoi, elle organise les cours de telle sorte que les élèves du programme d’Interprétation peuvent être en contact avec le plus d’approches théâtrales possible, des savoir-faire variés, pour qu’ils puissent opérer des choix conscients et réfléchis. « J’invite des professeurs et des metteurs en scène de tous horizons et de générations différentes. Les côtoyer dans la pratique permet aux élèves d’envisager le genre d’artiste qu’ils souhaitent devenir. De la même façon, les élèves du programme d’Écriture dramatique sont encadrés par des auteurs qui les exposent à différentes conceptions et pratiques de l’écriture pour les aider à trouver leur style », explique-t-elle.

Elle agit de même avec les deux élèves du programme de Mise en scène qui avaient déjà entrepris une démarche artistique avant d’entrer à l’École : « J’ai organisé, de concert avec elles, des activités d’apprentissage qui les obligent à quitter pendant quelque temps leurs certitudes pour qu’elles expérimentent, qu’elles empruntent de nouvelles avenues. En ayant une conception plus vaste du théâtre, elles sont en mesure de faire des choix éclairés parce qu’elles développent une autonomie artistique et intellectuelle. »

Denise Guilbault veut ainsi donner la possibilité à ses élèves de se confronter à des univers différents, à acquérir une culture théâtrale, tout en leur permettant d’ouvrir leurs horizons : « D’autres cours ou ateliers, comme les excursions critiques, les amènent à élargir leur vision du monde et à mieux saisir les enjeux de la vie quotidienne. Ils sont plongés dans d’autres réalités afin d’être nourris. Ils sont exposés à toutes sortes de lumières pour mieux se situer. Ils doivent acquérir une rigueur à tous niveaux, autant dans le travail technique, qu’intellectuel. »

Le secret est dans la sauce

La directrice artistique souhaite outiller les élèves de façon à ce qu’ils puissent aisément s’intégrer à la pratique professionnelle. Elle croit fermement qu’une partie du secret se trouve dans la discipline personnelle, qu’elle souhaite d’ailleurs leur insuffler. Elle considère également qu’il faut faire attention à ne pas brûler les étapes et, en collaboration avec les professeurs, les metteurs en scène et les directions des autres programmes de l’École, elle souhaite structurer autrement les premières années d’apprentissage de manière à ce que les élèves explorent en premier lieu les possibilités parfois insoupçonnées qu’ils possèdent, avant d’aborder la représentation. C’est ce qu’elle appelle « la gradation des savoirs » : en interprétation, par exemple, ça signifie les sensibiliser d’abord à leur propre instrument, et graduellement, au fil des années, les amener à comprendre et à atteindre un niveau de jeu supérieur, empreint de cette subtilité qui transporte le spectateur.

Denise Guilbault estime qu’on pourrait revoir les processus de production et de création, et que l’École peut aussi être un laboratoire pour explorer de nouvelles approches. Ainsi, le décor et les costumes ne devraient pas nécessairement arriver au moment où le metteur en scène commence à peine son travail avec les acteurs, pour ne pas freiner ou contraindre l’élan créatif. Les différents concepteurs pourraient ainsi intervenir davantage au cours du processus, au fil des images et des impressions, et au fur et à mesure que les enjeux de la pièce se précisent, pour permettre un ensemble plus harmonieux. Toutes les discussions que cela suppose sont, pour elle, primordiales, parce que chaque sphère d’apprentissage est intimement liée aux autres. « Chaque directeur sait que l’orientation qu’il donne à son programme risque d’influencer la production théâtrale de demain. »

Savoir s’entourer

Les professeurs qu’elle invite sont issus de différents milieux, d’écoles de pensée variées. Les Éric Jean, Jean-Frédéric Messier ou Claude Poissant sont actifs dans le milieu théâtral, inventifs, audacieux. « Ils sont précieux dans une école parce que ce sont des artistes qui n’ont rien à prouver, ajoute-t-elle. À l’ÉNT, ils sont toujours des créateurs, mais ils sont aussi des guides pour les étudiants qui n’articulent pas encore précisément leur pensée. Ils leur apprennent le vocabulaire et la maîtrise des diverses composantes d’un spectacle. »

La connaissance de l’acteur qu’elle a acquise au fil des ans, alliée à son désir de transmettre son savoir, l’amènent à reconnaître rapidement les règles du jeu. Lorsqu’on lui demande quelles sont les qualités requises pour enseigner à l’ÉNT, elle avance tout de go : « Il faut être éveillé, curieux de ce qui se fait aujourd’hui, ici et ailleurs ; se poser régulièrement les questions : "Est-ce que j’ai quelque chose à dire ? Est-ce que je suis encore allumé ?" Quand un metteur en scène me demande s’il peut déborder des heures de répétitions ; quand les professeurs souhaitent enrichir leur projet, en voulant prolonger la durée du cours ou en invitant un conférencier, c’est aussi un beau signe de santé. J’essaie alors le plus possible de répondre à leurs requêtes et d’améliorer leurs conditions de travail. »

Zones de turbulences

Denise Guilbault rêve d’un endroit où l’élève peut tenter des choses, se confronter à ses limites, les dépasser, dans une ambiance de confiance et de respect. « J’appelle ça « la zone de risque ». Risquer d’être mauvais ; risquer d’être bon ; risquer de faire autre chose que ce que l’on fait depuis longtemps. J’aimerais semer cette notion dans la tête des étudiants parce qu’il nous arrive trop souvent, quand on va au théâtre, d’être confronté au prévisible. Je trouve cela triste à mort. Si un metteur en scène manque d’imagination — et ça se peut — il faut que l’acteur, lui, n’abandonne pas. Il y arrivera s’il a été habitué, lors de sa formation, à essayer des choses, à ne pas travailler que sur commande. »

À la fois intuitive et cartésienne, Denise Guilbault est aussi convaincue que les humeurs et les états d’âme peuvent contribuer au travail de l’acteur. Mais, les psychodrames, très peu pour elle ; la directrice veut faire en sorte que l’École demeure un creuset de nouveaux talents — composé de femmes et d’hommes curieux, responsables, créatifs, à la personnalité affirmée. Car pour elle, l’important est d’être soi-même, quoi qu’il arrive.

Par le rapprochement qu’elle incite, l’École est souvent la source de collaborations durables et profondes entre acteurs, auteurs et concepteurs : « Toutes ces nouvelles voix nous préparent au théâtre de demain, se réjouit-elle. Les élèves du programme d’Interprétation se frottent à l’écriture et à la forme qu’on lui donne. Les étudiants du programme d’Écriture dramatique écrivent pour ces derniers qui sont eux-mêmes en contact avec les metteures en scène en formation cette année. Ce travail dans l’inconnu, dans le risque, est souvent la source de rencontres déterminantes. Par exemple : Dominic Champagne (d’abord auteur) et Wajdi Mouawad (d’abord acteur) ont créé leurs premières pièces entourés d’anciens étudiants qui ont fait l’École avec eux. »

Les mots « rencontre » et « discussion » reviennent d’ailleurs régulièrement dans la conversation. Pour Denise Guilbault, susciter les échanges, consulter ses collègues, valider avec eux ses décisions est primordial. Elle prend constamment le pouls de la situation et s’assure que chacun comprend ses choix et la suit dans la direction qu’elle emprunte. Elle s’efforce d’être aussi disponible et claire avec ses élèves : « Je prône la transparence. Les étudiants savent exactement à quelle enseigne je loge, quelles sont mes couleurs. Il y a quelque chose de mystérieux dans notre milieu. On est tous un peu paranoïaques, dit-elle en riant. On a toujours peur de ne pas faire l’unanimité, on veut savoir ce que les gens disent de nous, mais en même temps on ne veut pas le savoir. Cette réalité de notre métier est difficile à gérer, d’où l’importance de donner l’heure juste afin que les élèves soient en mesure de juger où ils se situent, de savoir ce sur quoi ils doivent insister davantage. Tout ça dans le but de les aider à devenir forts, à avoir confiance en eux, sans toutefois éliminer le doute de leur esprit : l’ouverture, les remises en question leur permettront sans cesse d’évoluer, de se renouveler. »



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