| Femme lumière :
un portrait de Denise Guilbault
par Diane Jean
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Denise Guilbault.
Photo : Maxime Côté.
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Depuis
quelle occupe le poste de directrice artistique des programmes
dInterprétation, dÉcriture dramatique
et de Mise en scène, Denise Guilbault réfléchit,
observe, et surtout discute avec ses collègues. En septembre
dernier, elle entrait officiellement en fonction. Six mois, cest
le temps quil faut normalement pour sentir lair de
la maison, sacclimater, commencer à envisager lavenir.
Le
tempérament de la nouvelle directrice, sil est posé,
nen est pas moins affairé. Lampleur des tâches
à accomplir la stimule, cest une femme daction
qui a déjà une bonne idée des défis
qui lattendent. Cette institution convient parfaitement
à la pédagogue comme à la metteure en scène
: « LÉcole embrasse ce que je sais faire
de mieux ».
Ces deux chapeaux
lui vont dailleurs plutôt bien. En 22 ans denseignement
au Collège Jean-de-Brébeuf, elle a monté
des spectacles avec les étudiants, des projets téméraires,
loin du confort et de la facilité : Duras, Mishima, Beckett,
Handke ; elle a adapté des romans ; créé
des spectacles multimédias ; fait connaître aux élèves
des auteurs québécois
Elle
a touché à tous les secteurs de la production, bricolant
des bandes sonores, élaborant des scénographies,
se donnant la possibilité de réaliser ses rêves
de théâtre. Cette façon rigoureuse et sans
concession de faire des spectacles ne pouvait pas demeurer en
vase clos éternellement. Plusieurs anciens élèves
de Denise Guilbault font carrière, parlent delle
comme dune professeure qui a beaucoup compté pour
eux. Pierre Bernard, alors directeur du Théâtre de
QuatSous, assiste à un de ses spectacles au Collège,
lui offre de faire une mise en scène dans le petit théâtre
de lavenue des Pins. Le
grand public la découvre enfin avec Le
Cryptogramme de David Mamet,
Pour Adultes seulement et Le
Génie du crime de George
F. Walker au QuatSous,
La Guerre des clochers de Victor-Lévy
Beaulieu à Trois-Pistoles. Le public étudiant est
lui aussi conquis : sa mise en scène de La
Reine Morte dHenri de
Monterlant lui a en effet valu le prix du public étudiant
2000-2001 du Théâtre Denise-Pelletier pour la meilleure
mise en scène. Rapidement, pour les amateurs de théâtre,
la professeure qui était demeurée dans lombre
est devenue une metteure en scène reconnue.

La directrice des programmes Acting, Playwriting et Directing, Sherry Bie et Denise Guilbault.
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La nouvelle directrice
connaît déjà bien lÉcole pour
y avoir suivi un stage de mise en scène en 1985 et y avoir
monté des spectacles. Elle succède à un homme
de théâtre qui a profondément marqué
lÉcole, André Brassard. Ensemble, ils ont
longuement discuté de ses fonctions, exigeantes et exaltantes,
quil a lui-même assumées durant huit ans. Elle
a constaté que leur objectif ultime était le même
: celui de favoriser léclosion des talents. Sa passion
pour le théâtre nest pas du tout sélective
; elle aime autant être touchée au cur par
des spectacles réalistes, quau ventre par des recherches
plus organiques et quà lesprit. « Le
théâtre a changé. Désormais au Québec,
on est capable daccepter et de pratiquer dautres formes
théâtrales parfois beaucoup plus exigeantes pour
le spectateur. »
Se
faire une idée
Cest pourquoi, elle organise les cours
de telle sorte que les élèves du programme dInterprétation
peuvent être en contact avec le plus dapproches théâtrales
possible, des savoir-faire variés, pour quils puissent
opérer des choix conscients et réfléchis.
« Jinvite des professeurs et des metteurs
en scène de tous horizons et de générations
différentes. Les côtoyer dans la pratique permet
aux élèves denvisager le genre dartiste
quils souhaitent devenir. De la même façon,
les élèves du programme dÉcriture dramatique
sont encadrés par des auteurs qui les exposent à
différentes conceptions et pratiques de lécriture
pour les aider à trouver leur style »,
explique-t-elle.
Elle agit de même avec les deux élèves
du programme de Mise en scène qui avaient déjà
entrepris une démarche artistique avant dentrer à
lÉcole : « Jai organisé,
de concert avec elles, des activités dapprentissage
qui les obligent à quitter pendant quelque temps leurs
certitudes pour quelles expérimentent, quelles
empruntent de nouvelles avenues. En ayant une conception plus
vaste du théâtre, elles sont en mesure de faire des
choix éclairés parce quelles développent
une autonomie artistique et intellectuelle. »
Denise Guilbault veut ainsi donner la possibilité
à ses élèves de se confronter à des
univers différents, à acquérir une culture
théâtrale, tout en leur permettant douvrir
leurs horizons : « Dautres cours ou ateliers,
comme les excursions critiques, les amènent à élargir
leur vision du monde et à mieux saisir les enjeux de la
vie quotidienne. Ils sont plongés dans dautres réalités
afin dêtre nourris. Ils sont exposés à
toutes sortes de lumières pour mieux se situer. Ils doivent
acquérir une rigueur à tous niveaux, autant dans
le travail technique, quintellectuel. »
Le
secret est dans la sauce
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La directrice artistique souhaite outiller
les élèves de façon à ce quils
puissent aisément sintégrer à la pratique
professionnelle. Elle croit fermement quune partie du secret
se trouve dans la discipline personnelle, quelle souhaite
dailleurs leur insuffler. Elle considère également
quil faut faire attention à ne pas brûler les
étapes et, en collaboration avec les professeurs, les metteurs
en scène et les directions des autres programmes de lÉcole,
elle souhaite structurer autrement les premières années
dapprentissage de manière à ce que les élèves
explorent en premier lieu les possibilités parfois insoupçonnées
quils possèdent, avant daborder la représentation.
Cest ce quelle appelle « la gradation des
savoirs » : en interprétation, par exemple, ça
signifie les sensibiliser dabord à leur propre instrument,
et graduellement, au fil des années, les amener à
comprendre et à atteindre un niveau de jeu supérieur,
empreint de cette subtilité qui transporte le spectateur.
Denise Guilbault estime quon pourrait
revoir les processus de production et de création, et que
lÉcole peut aussi être un laboratoire pour
explorer de nouvelles approches. Ainsi, le décor et les
costumes ne devraient pas nécessairement arriver au moment
où le metteur en scène commence à peine son
travail avec les acteurs, pour ne pas freiner ou contraindre lélan
créatif. Les différents concepteurs pourraient ainsi
intervenir davantage au cours du processus, au fil des images
et des impressions, et au fur et à mesure que les enjeux
de la pièce se précisent, pour permettre un ensemble
plus harmonieux. Toutes les discussions que cela suppose sont,
pour elle, primordiales, parce que chaque sphère dapprentissage
est intimement liée aux autres. « Chaque directeur
sait que lorientation quil donne à son programme
risque dinfluencer la production théâtrale
de demain. »
Savoir
sentourer
Les professeurs quelle invite sont
issus de différents milieux, décoles de pensée
variées. Les Éric Jean, Jean-Frédéric
Messier ou Claude Poissant sont actifs dans le milieu théâtral,
inventifs, audacieux. « Ils sont précieux dans
une école parce que ce sont des artistes qui nont
rien à prouver, ajoute-t-elle. À lÉNT,
ils sont toujours des créateurs, mais ils sont aussi des
guides pour les étudiants qui narticulent pas encore
précisément leur pensée. Ils leur apprennent
le vocabulaire et la maîtrise des diverses composantes dun
spectacle. »
La connaissance de lacteur quelle
a acquise au fil des ans, alliée à son désir
de transmettre son savoir, lamènent à reconnaître
rapidement les règles du jeu. Lorsquon lui demande
quelles sont les qualités requises pour enseigner à
lÉNT, elle avance tout de go : « Il faut
être éveillé, curieux de ce qui se fait aujourdhui,
ici et ailleurs ; se poser régulièrement les questions
: "Est-ce que jai quelque chose à dire ?
Est-ce que je suis encore allumé ?" Quand un
metteur en scène me demande sil peut déborder
des heures de répétitions ; quand les professeurs
souhaitent enrichir leur projet, en voulant prolonger la durée
du cours ou en invitant un conférencier, cest aussi
un beau signe de santé. Jessaie alors le plus possible
de répondre à leurs requêtes et daméliorer
leurs conditions de travail. »
Zones
de turbulences
Denise Guilbault rêve dun endroit
où lélève peut tenter des choses, se
confronter à ses limites, les dépasser, dans une
ambiance de confiance et de respect. « Jappelle
ça « la zone de risque ». Risquer
dêtre mauvais ; risquer dêtre bon ; risquer
de faire autre chose que ce que lon fait depuis longtemps.
Jaimerais semer cette notion dans la tête des étudiants
parce quil nous arrive trop souvent, quand on va au théâtre,
dêtre confronté au prévisible. Je trouve
cela triste à mort. Si un metteur en scène manque
dimagination et ça se peut il faut
que lacteur, lui, nabandonne pas. Il y arrivera sil
a été habitué, lors de sa formation, à
essayer des choses, à ne pas travailler que sur commande. »
À la fois intuitive et cartésienne,
Denise Guilbault est aussi convaincue que les humeurs et les états
dâme peuvent contribuer au travail de lacteur.
Mais, les psychodrames, très peu pour elle ; la directrice
veut faire en sorte que lÉcole demeure un creuset
de nouveaux talents composé de femmes et dhommes
curieux, responsables, créatifs, à la personnalité
affirmée. Car pour elle, limportant est dêtre
soi-même, quoi quil arrive.
Par le rapprochement quelle incite,
lÉcole est souvent la source de collaborations durables
et profondes entre acteurs, auteurs et concepteurs : « Toutes
ces nouvelles voix nous préparent au théâtre
de demain, se réjouit-elle. Les élèves du
programme dInterprétation se frottent à lécriture
et à la forme quon lui donne. Les étudiants
du programme dÉcriture dramatique écrivent
pour ces derniers qui sont eux-mêmes en contact avec les
metteures en scène en formation cette année. Ce
travail dans linconnu, dans le risque, est souvent la source
de rencontres déterminantes. Par exemple : Dominic Champagne
(dabord auteur) et Wajdi Mouawad (dabord acteur) ont
créé leurs premières pièces entourés
danciens étudiants qui ont fait lÉcole
avec eux. »
Les mots « rencontre » et «
discussion » reviennent dailleurs régulièrement
dans la conversation. Pour Denise Guilbault, susciter les échanges,
consulter ses collègues, valider avec eux ses décisions
est primordial. Elle prend constamment le pouls de la situation
et sassure que chacun comprend ses choix et la suit dans
la direction quelle emprunte. Elle sefforce dêtre
aussi disponible et claire avec ses élèves : « Je
prône la transparence. Les étudiants savent exactement
à quelle enseigne je loge, quelles sont mes couleurs. Il
y a quelque chose de mystérieux dans notre milieu. On est
tous un peu paranoïaques, dit-elle en riant. On a toujours
peur de ne pas faire lunanimité, on veut savoir ce
que les gens disent de nous, mais en même temps on ne veut
pas le savoir. Cette réalité de notre métier
est difficile à gérer, doù limportance
de donner lheure juste afin que les élèves
soient en mesure de juger où ils se situent, de savoir
ce sur quoi ils doivent insister davantage. Tout ça dans
le but de les aider à devenir forts, à avoir confiance
en eux, sans toutefois éliminer le doute de leur esprit
: louverture, les remises en question leur permettront sans
cesse dévoluer, de se renouveler. »
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