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La formation en théâtre
:
révolution tranquille
par Raymond Bertin
Dans le numéro précédent,
le Journal entamait
une série darticles portant sur lhistoire de
lenseignement du théâtre au Québec et
au Canada français. Ce texte poursuit le survol général
amorcé.
Avec larrivée de la télévision
qui multiplie les possibilités demploi
et la fondation de lÉcole dart dramatique du
Théâtre du Nouveau Monde, lannée 1952
marque un tournant majeur dans lhistoire du théâtre
canadien-français. Les besoins augmentent, les projets
de grandes institutions sont sur le point de se concrétiser.
En 1954, 12 ans après que la loi assurant sa création
ait été votée, le Conservatoire dart
dramatique de Montréal est enfin fondé. Le premier
ministre Duplessis, sur proposition du directeur du Conservatoire
de musique, Wilfrid Pelletier, nomme son premier directeur, le
metteur en scène français Jean Doat.
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Jean Doat, premier
directeur du Conservatoire d'art dramatique de Montréal.
Photo : André Le Coz.
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Le choix de cet ancien élève
de Charles Dullin suscite des critiques dans le milieu théâtral
: certains préféreraient voir un homme de théâtre
québécois à la tête de linstitution.
Ancien directeur artistique du Théâtre du Vieux-Colombier
fondé par Jacques Copeau, Jean Doat enseigne lart
dramatique depuis 15 ans et compte à son actif plusieurs
ouvrages sur lart du comédien. De 1954 à 1957,
il met en place un programme de formation dune durée
de deux ans qui accorde, entre autres, plus dimportance
au travail vocal quà la « formation du
corps » auparavant privilégiée.
En 1958, le Français Jean Valcourt,
comédien et sociétaire de la Comédie-Française,
prend la relève à la barre du Conservatoire et,
dès son arrivée, ajoute une troisième année
détudes. Il crée également, la même
année, le Conservatoire dart dramatique de Québec
et dirige les deux institutions jusquà son décès,
en 1969. Sous sa direction, sétablit un cursus fondé
sur la tradition classique française.
LÉcole nationale de théâtre
voit quant à elle le jour en 1960. Le rêve des 16
fondateurs de linstitution et de leur conseiller principal,
lhomme de théâtre français Michel Saint-Denis,
ne manque alors pas dampleur : faire naître un théâtre
qui soit lexpression de lâme dun pays.
Doù le projet de réunir sous un même
toit les francophones et les anglophones et dy enseigner
tous les métiers du théâtre. Linfluence
théâtrale qui y prévaut est également
européenne.
À
Québec en ce temps-là
Avant louverture du Conservatoire
dart dramatique de Québec, les comédiens de
Québec bénéficient principalement du cours
de Gabriel Vigneault, fréquenté notamment par Monique
Aubry, Paul Hébert et Gilbert Comtois. Ancien fonctionnaire,
comédien semi-professionnel formé sur le tas, Vigneault
dirige une école pratique où sont montées
des pièces du répertoire français. Marc Doré,
qui sera plus tard à la tête du Conservatoire, se
souvient de son passage dans cette école, vers 1957 : « Un
soir, il a ouvert La Formation de
lacteur de Stanislavski et a commencé à
nous lire la préface de Jean Vilar. Il a vu quon
semmerdait, a refermé le bouquin, et on sest
levé pour commencer une répétition des Femmes
savantes. Il nétait pas du tout théoricien,
mais il était formidable comme metteur en scène. »
Dautres comédiens offrent aussi
des cours de théâtre dans la capitale, mais comme
à Montréal, larrivée dune grande
institution change tout. Le directeur Jean Valcourt marque particulièrement
les premières années du Conservatoire dart
dramatique de Québec. Pédagogue passionné,
il fait appel à danciens élèves
dont Jean Guy, Paule Savard et Denise Gagnon pour lassister
dans sa tâche. Homme douverture, sensible aux nouveaux
courants, il engage Marc Doré, en 1967, pour donner des
cours dimprovisation : « Valcourt était
très conscient quil était au Québec
et quà un moment donné des Québécois
prendraient la relève. À lépoque, il
nétait pas question quon joue en joual. Je
me souviens quil venait dans mes cours et disait : « Il
faudrait tout de même quils parlent français
! », mais sans dogmatisme, en souriant. Ce nest
pas avec Valcourt que javais des problèmes, mais
avec les élèves, très conservateurs, qui
ne voulaient pas faire dimpro, ni travailler avec des masques.
En 1968, ça a brassé. Le débat a commencé
entre les profs, ça cétait bien. »
Le
grand brassage
Cette année-là, la contestation
étudiante atteint son apogée partout en Occident.
À Montréal, Michel Tremblay et André Brassard
créent Les Belles-Surs
au Théâtre du Rideau Vert, provoquant un séisme
dans lunivers dramatique canadien. On assiste au même
moment à la démission en bloc des élèves
de troisième année du programme dInterprétation
de lÉcole nationale de théâtre à
qui on interdit de monter un texte québécois. Cest
aussi en 1968 que la Commission denquête sur lenseignement
des arts au Québec, présidée par le sociologue
Marcel Rioux, dépose son rapport qui dénonce le
peu de place fait aux arts dans le système déducation
québécois, sattaquant ainsi au célèbre
Rapport Parent de 1963, quil juge rétrograde, inadapté
aux nouveaux modèles sociaux qui se dessinent un peu partout.
Le Rapport Rioux préconise lintégration
de toutes les disciplines artistiques à tous les cycles
denseignement de toutes les institutions scolaires du Québec.
Une recommandation demeurée lettre morte, symptomatique
dun mal qui ronge la société dalors
: la tendance à lutilitarisme de la formation en
fonction des besoins du marché du travail, qui contribue
à marginaliser lart et son enseignement, et dont
les effets se font encore sentir aujourdhui. Hors des écoles
spécialisées, la formation artistique sera le parent
pauvre de léducation. Ces mêmes années,
en 1968 et 1969, les étudiants de lÉcole des
beaux-arts de Montréal font la grève et occupent
les locaux de lécole. Leur action suscite un débat
de fond sur le rôle de lart et des artistes dans la
société. On assiste à des changements qui
se préparaient depuis la fin des années 1940
le manifeste Refus global des
Automatistes publié en 1948, faisant office délément
déclencheur et la bien nommée Révolution
Tranquille arrive à sa conclusion, sans quon en mesure
encore les impacts.
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