NO 19 – PRINTEMPS / SPRING 2002

La formation en théâtre :
révolution tranquille

par Raymond Bertin

Dans le numéro précédent, le Journal entamait une série d’articles portant sur l’histoire de l’enseignement du théâtre au Québec et au Canada français. Ce texte poursuit le survol général amorcé.

Avec l’arrivée de la télévision — qui multiplie les possibilités d’emploi — et la fondation de l’École d’art dramatique du Théâtre du Nouveau Monde, l’année 1952 marque un tournant majeur dans l’histoire du théâtre canadien-français. Les besoins augmentent, les projets de grandes institutions sont sur le point de se concrétiser. En 1954, 12 ans après que la loi assurant sa création ait été votée, le Conservatoire d’art dramatique de Montréal est enfin fondé. Le premier ministre Duplessis, sur proposition du directeur du Conservatoire de musique, Wilfrid Pelletier, nomme son premier directeur, le metteur en scène français Jean Doat.

Jean Doat, premier directeur du Conservatoire d'art dramatique de Montréal. Photo : André Le Coz.

 

Le choix de cet ancien élève de Charles Dullin suscite des critiques dans le milieu théâtral : certains préféreraient voir un homme de théâtre québécois à la tête de l’institution. Ancien directeur artistique du Théâtre du Vieux-Colombier fondé par Jacques Copeau, Jean Doat enseigne l’art dramatique depuis 15 ans et compte à son actif plusieurs ouvrages sur l’art du comédien. De 1954 à 1957, il met en place un programme de formation d’une durée de deux ans qui accorde, entre autres, plus d’importance au travail vocal qu’à la « formation du corps » auparavant privilégiée.

En 1958, le Français Jean Valcourt, comédien et sociétaire de la Comédie-Française, prend la relève à la barre du Conservatoire et, dès son arrivée, ajoute une troisième année d’études. Il crée également, la même année, le Conservatoire d’art dramatique de Québec et dirige les deux institutions jusqu’à son décès, en 1969. Sous sa direction, s’établit un cursus fondé sur la tradition classique française.

L’École nationale de théâtre voit quant à elle le jour en 1960. Le rêve des 16 fondateurs de l’institution et de leur conseiller principal, l’homme de théâtre français Michel Saint-Denis, ne manque alors pas d’ampleur : faire naître un théâtre qui soit l’expression de l’âme d’un pays. D’où le projet de réunir sous un même toit les francophones et les anglophones et d’y enseigner tous les métiers du théâtre. L’influence théâtrale qui y prévaut est également européenne.

À Québec en ce temps-là

Avant l’ouverture du Conservatoire d’art dramatique de Québec, les comédiens de Québec bénéficient principalement du cours de Gabriel Vigneault, fréquenté notamment par Monique Aubry, Paul Hébert et Gilbert Comtois. Ancien fonctionnaire, comédien semi-professionnel formé sur le tas, Vigneault dirige une école pratique où sont montées des pièces du répertoire français. Marc Doré, qui sera plus tard à la tête du Conservatoire, se souvient de son passage dans cette école, vers 1957 : « Un soir, il a ouvert La Formation de l’acteur de Stanislavski et a commencé à nous lire la préface de Jean Vilar. Il a vu qu’on s’emmerdait, a refermé le bouquin, et on s’est levé pour commencer une répétition des Femmes savantes. Il n’était pas du tout théoricien, mais il était formidable comme metteur en scène. »

D’autres comédiens offrent aussi des cours de théâtre dans la capitale, mais comme à Montréal, l’arrivée d’une grande institution change tout. Le directeur Jean Valcourt marque particulièrement les premières années du Conservatoire d’art dramatique de Québec. Pédagogue passionné, il fait appel à d’anciens élèves — dont Jean Guy, Paule Savard et Denise Gagnon — pour l’assister dans sa tâche. Homme d’ouverture, sensible aux nouveaux courants, il engage Marc Doré, en 1967, pour donner des cours d’improvisation : « Valcourt était très conscient qu’il était au Québec et qu’à un moment donné des Québécois prendraient la relève. À l’époque, il n’était pas question qu’on joue en joual. Je me souviens qu’il venait dans mes cours et disait : « Il faudrait tout de même qu’ils parlent français ! », mais sans dogmatisme, en souriant. Ce n’est pas avec Valcourt que j’avais des problèmes, mais avec les élèves, très conservateurs, qui ne voulaient pas faire d’impro, ni travailler avec des masques. En 1968, ça a brassé. Le débat a commencé entre les profs, ça c’était bien. »

Le grand brassage

Cette année-là, la contestation étudiante atteint son apogée partout en Occident. À Montréal, Michel Tremblay et André Brassard créent Les Belles-Sœurs au Théâtre du Rideau Vert, provoquant un séisme dans l’univers dramatique canadien. On assiste au même moment à la démission en bloc des élèves de troisième année du programme d’Interprétation de l’École nationale de théâtre à qui on interdit de monter un texte québécois. C’est aussi en 1968 que la Commission d’enquête sur l’enseignement des arts au Québec, présidée par le sociologue Marcel Rioux, dépose son rapport qui dénonce le peu de place fait aux arts dans le système d’éducation québécois, s’attaquant ainsi au célèbre Rapport Parent de 1963, qu’il juge rétrograde, inadapté aux nouveaux modèles sociaux qui se dessinent un peu partout.

Le Rapport Rioux préconise l’intégration de toutes les disciplines artistiques à tous les cycles d’enseignement de toutes les institutions scolaires du Québec. Une recommandation demeurée lettre morte, symptomatique d’un mal qui ronge la société d’alors : la tendance à l’utilitarisme de la formation en fonction des besoins du marché du travail, qui contribue à marginaliser l’art et son enseignement, et dont les effets se font encore sentir aujourd’hui. Hors des écoles spécialisées, la formation artistique sera le parent pauvre de l’éducation. Ces mêmes années, en 1968 et 1969, les étudiants de l’École des beaux-arts de Montréal font la grève et occupent les locaux de l’école. Leur action suscite un débat de fond sur le rôle de l’art et des artistes dans la société. On assiste à des changements qui se préparaient depuis la fin des années 1940 — le manifeste Refus global des Automatistes publié en 1948, faisant office d’élément déclencheur — et la bien nommée Révolution Tranquille arrive à sa conclusion, sans qu’on en mesure encore les impacts.



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