NO 20 – AUTOMNE / FALL 2002

Le Monument : outil de formation unique

par André Lavoie

Une grande salle de spectacle de 800 places, un théâtre à aménagement souple d’environ 150 places, des ateliers de construction de décors, de confection de costumes et d’accessoires, des systèmes de son et d’éclairage à la fine pointe de la technologie… Voilà le terrain d’apprentissage et de jeu dont disposent les finissants des différents programmes de l’École, qui présentent leurs spectacles au Monument. Étape cruciale ou gâterie suprême ?

Représentation d'Anarchie vue des coulisses de la Salle Ludger-Duvernay du Monument en mai 2002. Photo : Maxime Côté.

Alors que ce lieu historique — inauguré en 1893 par la Société Saint-Jean-Baptiste et initialement nommé Monument-National — s’enfonce dans l’oubli après avoir été le lieu de tous les rendez-vous (opéra, boulevard, boxe, théâtre yiddish…), l’École lui redonne vie en s’installant, en 1965, dans sa vaste salle défraîchie, pour en faire l’acquisition quelques années plus tard.

En 1976, le bâtiment est déclaré « bien culturel classé », et l’événement marque le début d’un long processus qui aboutit à sa restauration. En 1993, pour un centenaire éclatant, le Monument retrouve une nouvelle jeunesse ; d’importantes rénovations au coût de 19 millions de dollars font de l’immeuble un complexe culturel dont peu d’écoles de théâtre peuvent s’enorgueillir : deux théâtres, des ateliers et le Café Hydro-Québec, auxquels s’ajoute, en 1999, une plus petite salle, La Balustrade.

Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire ce lieu dévolu en partie à l’apprentissage de l’art théâtral et où « tous les étudiants de l’École devraient se considérer privilégiés d’apprendre leur métier », estime le comédien et metteur en scène, Michel Monty. Même enthousiasme
de la part de la comédienne et professeure de voix, Han Masson, qui qualifie le Monument de « cadeau du ciel », car, à son avis, « il est impératif pour de jeunes acteurs débutants de travailler dans de grandes salles comme Ludger-Duvernay ».

Une affirmation que Marc Saint-Martin (Interprétation, 2000) ne peut contredire. Il est littéralement happé par la production Les Voisins de la Compagnie Jean Duceppe, qui en est déjà à plus de 100 représentations à travers le Québec au moment d’écrire ces lignes. Des « monstres », c’est-à-dire des salles de plus de 1 000 places, pas nécessairement conçues pour le théâtre ; il en a vu quelques-unes, de quoi donner le vertige... ou faire perdre le souffle ! « Le Monument, c’est la crème de la crème : beau, grand, propre, fonctionnel. On ne retrouve pas ça partout !, souligne le comédien. Y jouer donne une grande confiance. Je connais des acteurs qui n’ont pas eu cette chance, et, lorsqu’ils débarquent au Théâtre du Nouveau Monde ou à la Compagnie Jean Duceppe, ils sont très insécures. »

Deux élèves peignent le plancher du décor d'Anarchie. Photo : Maxime Côté.

Cependant, le passage d’un élève au Monument apporte aussi son lot d’inquiétudes et d’angoisses. Le lieu est à la fois inspirant... et oppressant. C’est du moins ce que constate le directeur du programme de Production, Michel Gosselin : « Les étudiants se rendent compte du privilège qu’ils ont d’apprendre au Monument, à Ludger-Duvernay ; mais, en même temps, l’expérience peut ressembler à la navigation d’un gros bateau. Quand ils montent un spectacle dans une salle de cette dimension, ils doivent absolument réussir à déléguer et à trouver le moyen de prendre du recul pour obtenir une vision d’ensemble du processus. » D’après lui, voilà le véritable défi : « savoir quoi demander et quoi faire par soi-même dans un contexte souvent empreint d’une grande nervosité ».

Questionné au sujet de l’acoustique de la Salle Ludger-Duvernay, Michel Gosselin concède qu’elle n’est pas irréprochable. Pendant les répétitions de Tableau d’une exécution, Michel Monty a aussi constaté quelques faiblesses à ce sujet, minimes selon lui, « comparativement à d’autres endroits de dimension similaire à Montréal, où c’est bien pire ». Ces difficultés ne devraient pas effrayer les élèves, d’après Han Masson, car ils sont à l’École « pour faire du théâtre, pas de la télévision » ; avec une technique irréprochable, ils peuvent aussi bien jouer dans une grande salle que dans une petite, sans s’épuiser : « les étudiants ont tendance à jouer pour les deux premières rangées d’en avant ! »

Il ne faut pourtant pas croire que le Monument constitue un lieu de torture, car, toujours selon Michel Gosselin, « les étudiants savent qu’ils utilisent un outil extraordinaire, et qui n’est pas seulement scolaire. C’est un endroit très connu à Montréal, où il y a des galas, d’autres spectacles ; ils travaillent dans un environnement véritablement professionnel ».

Pour la responsable de l’atelier de couture, Helen Rainbird, il n’y a pas de doute possible : « Les étudiants a-do-rent le Monument ! » Elle réfute totalement l’argument voulant que les conditions qui y sont offertes, parfois qualifiées de luxueuses, donnent aux apprentis costumiers, par exemple, l’impression qu’ils retrouveront ailleurs les mêmes commodités. « Nous sommes très conscients de l’environnement dans lequel nos diplômés vont évoluer. L’École propose une formation complète, professionnelle, permettant d’acquérir de l’assurance et une connaissance approfondie de leur métier. Dans ce contexte, le travail effectué au Monument représente le couronnement de leurs études. Ils peuvent ensuite travailler n’importe où. »

Perle ou « bateau », pour reprendre l’image de Michel Gosselin, le Monument, avec ses fantômes et son passé glorieux, continue d’inspirer ceux qui y travaillent et tout autant ceux qui rêvent d’y revenir pour triompher en véritables professionnels. Il y a de ces luxes dont il est difficile, voire impossible, de se priver...

 



Retour au début de l'article