NO 20 – AUTOMNE / FALL 2002

Les anciens : reconnaissance méritée !

par André Lavoie

Ils se distinguent autant pour les performances qu’ils ont livrées que les espoirs qu’ils suscitent. Sur les planches ou à leur table de travail, au cinéma, devant et même derrière la caméra, une centaine de diplômés et de professeurs de l’École ont reçu, au cours des trois dernières années, des distinctions prestigieuses. Quatre d’entre eux ont bien voulu nous dire si un prix, ça change le monde, à commencer par le leur...

Élise Guilbault (Interprétation, 1985)

Alors qu’elle recevait le Gémeaux de la meilleure actrice dans la série Les Bâtisseurs d’eau en 1997, Élise Guilbault a lancé un désormais célèbre : « Ça fait du bien de gagner autre chose que sa vie ! » Quelques années plus tard, l’actrice continue à la fois de vivre de son art, et d’accumuler les distinctions.

Élise Guilbault. Photo : Johanne Mercier.

La dernière année a été particulièrement fertile, puisque trois prix (Jutra, Génie, Bayard d’or du Festival de Namur en Belgique) ont souligné sa prestation bouleversante dans le film La Femme qui boit alors que le public lui accordait ses faveurs avec un Métrostar pour le rôle-titre dans la série Emma. Mais il en faudrait bien plus pour qu’Élise Guilbault perde la tête : « Un prix, c’est une reconnaissance de la valeur de ton travail et c’est extraordinaire, mais ce n’est garant de rien : c’est plutôt de l’ordre du “star d’un soir”. »

L’actrice croit beaucoup plus à l’importance du travail constant, à la passion du métier, qu’à la valeur des trophées. Car si les honneurs lui vont droit au cœur, elle sait aussi à quel point il faut les prendre avec un grain de sel ; surtout au Québec, où ils n’ont somme toute qu’une faible résonance. « Un prix, précise-t-elle avec humour, c’est comme une déclaration d’amour. Mais comme toute déclaration d’amour, on ne sait pas si ça va tenir le coup... C’est aussi simple et aussi sain que ça ! »

Olivier Choinière (Écriture dramatique, 1996)

Lorsque l’on demande au dramaturge et traducteur Olivier Choinière la signification du Prix du millénaire du Fonds pour les générations futures, sa réponse est déjà prête, teintée d’ironie : « Jeunesse dans le vent, pleine d’avenir ! » L’auteur de La Légende du manuel sacré, du Bain des Raines et d’Autodafé est tout de même heureux d’en avoir été le récipiendaire, en plus de l’argent obtenu « qui t’évite de courir après, du moins un certain temps ». Il ne cache pas que, pour un jeune auteur, « c’est une donnée importante ».

Olivier Choinière. Photo : Corine Lemieux.

Mais si Olivier Choinière apprécie cette marque de confiance que l’État canadien lui témoigne, il s’interroge sur l’aspect « un peu pervers » de ce prix. « On nous demande d’être “prometteur”, s’étonne-t-il. C’est un processus dangereux que de se situer dans la projection, dans l’avenir ; alors que le théâtre, c’est l’art du présent ; et l’écriture, un chemin, un doute, non pas pour trouver des réponses, mais pour poser des questions plus précises. »

Avec tout le brouhaha médiatique et le léger parfum de scandale qui ont entouré les prix du millénaire du gouvernement canadien, ne voit-il pas là une forme de récupération politique ? « Il y a toujours quelque chose de politique, tranche le dramaturge. De toute façon, ceux qui voient une forme de manipulation politique de la part du gouvernement fédéral devraient avoir l’honnêteté de reconnaître qu’elle s’exerce aussi ailleurs. »

André-Line Beauparlant (Scénographie, 1993)

Rien ni personne ne pourra détourner André-Line Beauparlant de sa passion pour le septième art. Après des études à l’Université de Montréal où elle a pris goût à la direction artistique, c’est à l’École nationale de théâtre qu’elle a choisi de se perfectionner. Son nom est associé à des réussites récentes du cinéma québécois : La Moitié gauche du frigo, Quiconque meurt, meurt à douleur et Mariages. En parallèle, elle a décidé de réaliser un premier documentaire : Trois Princesses pour Roland.

André-Line Beauparlant

Ce portrait remarquable de trois femmes de générations différentes (la grand-mère, la mère et la fille) a été fort remarqué lors des Rendez-vous du cinéma québécois en février dernier : elle y a obtenu la Bourse Yolande et Pierre Perrault pour le meilleur espoir documentaire. « Recevoir un tel prix, c’est flatteur et encourageant, souligne-t-elle. De plus, une bourse, c’est toujours très apprécié lorsque tu tournes des films indépendants ! »

Elle était également en nomination pour le Jutra du meilleur documentaire ; plusieurs la voyaient déjà gagnante, mais le sort en a décidé autrement : « La soirée des Jutra offrait davantage de visibilité à mon film, ça mettait plus de pression. Aux Rendez-vous du cinéma québécois, j’ai apprécié que la Bourse me soit remise dans un cadre intimiste. Il y a à peine eu un entrefilet dans les journaux. Je n’ai pas l’impression que ce prix crée des attentes démesurées. Je me sens donc plus libre pour tourner mon deuxième film. »

Marc Prescott (Écriture dramatique, 1998)

Entre Québec, Montréal, Moncton et Avignon, le dramaturge franco-manitobain de Saint-Boniface, Marc Prescott, se balade dans les festivals et les salons du livre, récoltant ainsi les fruits de l’Académie québécoise du théâtre. Depuis qu’il s’est mérité le Masque de la meilleure production canadienne pour Poissons, l’auteur ne cesse de voyager.

Marc Prescott

Pas mal pour celui que l’on considérait comme un trouble-fête et un rebelle à l’École alors que lui préfère se qualifier de « bad boy » ! C’est sans doute pourquoi il était le premier surpris d’obtenir un Masque : son théâtre est souvent considéré comme tout... sauf du théâtre ; du moins si l’on en juge par les réactions parfois négatives que suscitent ses pièces, dont L’Année du Big Mac, créée lors de son passage à l’École. Marc Prescott se souvient encore que certains en parlaient « comme d’une cochonnerie ».

Toutes ces controverses ne déplaisent pas au dramaturge, dont les mentors se nomment René-Daniel Dubois et Jean Marc Dalpé. « La pire chose au théâtre, ce n’est pas l’ennui, c’est l’indifférence », souligne-t-il. Mais recevoir un prix, n’est-ce pas aussi le signe que l’œuvre d’un créateur devient plus consensuelle ? « Pas du tout, répond-t-il. Malgré certaines mauvaises critiques, j’ai maintenant la conviction d’être dans la bonne direction. Je demeure un “bad boy”, mais avec une plus grande crédibilité. »

 



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