NO 20 – AUTOMNE / FALL 2002

Théâtre et Société : causes à effets

par Raymond Bertin

Les causes qu’il peut défendre sont nombreuses, mais l’engagement social et politique, pour un artiste, ne va pas de soi. C’est parfois l’aboutissement d’une longue réflexion, qui nécessite souvent un élément déclencheur dans sa vie personnelle.

Ce fut le cas pour Janine Sutto, doyenne du théâtre québécois, toujours impliquée auprès de l’Association de Montréal pour la déficience intellectuelle, au conseil d’administration de laquelle elle a siégé pendant 22 ans. « J’avais 37 ans et je voulais des enfants à tout prix. J’ai eu des jumelles, dont l’une est trisomique. » À l’époque, il y avait très peu d’aide offerte aux parents dans son cas, peu d’institutions pouvant accueillir ces enfants. Sa fille Catherine, qui a 43 ans aujourd’hui, n’a pu entrer dans une école spécialisée qu’à 14 ans seulement. « Je me suis rendu compte, quand elle est sortie de l’école où ils l’ont gardée jusqu’à 23 ans, qu’on ne lui avait offert que des ateliers où elle devait travailler alors qu’elle n’était pas apte à ça. Démunie, j’en ai parlé à la radio. L’Association m’a téléphoné et m’a dit : “venez nous voir, nous allons vous aider”. Et ils m’ont beaucoup aidée. »

Des gens l’ont persuadée du bien-fondé de son engagement. « D’autres parents pouvaient se dire : “Ben cout’donc, elle, elle va bien ; elle a un beau métier ; mais elle a les mêmes problèmes que nous.” Beaucoup de gens de théâtre s’impliquent dans des causes qu’on ne connaît pas nécessairement. Il y a tant de chemin à faire, qui nous incombe à tous. »

Un engagement planétaire

Ce n’est pas Jacques Godin qui la contredira. « L’avenir de la planète est lié à tant de choses. Il ne faut pas hésiter à y réfléchir et à s’exprimer si on estime que ça cloche. Les comédiens ne détiennent pas plus la vérité que les autres, mais ils ont une tribune. » L’engagement de Jacques Godin pour l’humanité, lié à son amour pour les animaux, l’a amené à changer son alimentation : « J’ai commencé à m’occuper des animaux dans des refuges. Puis je me suis rendu compte de ce qu’on leur faisait dans les laboratoires, de l’élevage intensif, de l’exploitation animale dans les cirques, de la chasse pour la fourrure... Je suis devenu végétarien en réaction envers la cruauté qui leur est faite, mais ça va plus loin que ça. C’est aussi une question de santé... Et l’élevage est un très grand pollueur. J’ai découvert ces choses petit à petit. Il faut lire sur ces sujets, car on est leurré par les multinationales, les gouvernements. Les problèmes que l’on connaît en ce moment avec l’eau sont épouvantables. Les comédiens sont bien placés pour révéler ces réalités au grand jour. »

Le retour du théâtre engagé ?

Le milieu théâtral, comme la société dont il est issu, semble fonctionner par cycles : ainsi, l’engagement politique des artistes au théâtre, s’il fut plutôt occulté durant les décennies 1980 et 1990, semble revenir en force en cette ère de mondialisation, d’attaques terroristes et de diktats économiques.

Le succès des Zapartistes, inattendu, semble vouloir le confirmer. Nadine Vincent, la patronne du café L’Aparté, situé juste en face de l’École nationale de théâtre, est à l’origine de ce groupe, avec le comédien Denis Trudel. Elle-même se définit comme une « spectatrice professionnelle » : elle a été critique aux Cahiers de théâtre JEU et à la radio communautaire CIBL, puis a travaillé au Théâtre de Quat’Sous. L’aventure a débuté en mars 2000 alors que Nadine et Denis avaient décidé de faire une semaine de théâtre politique. « Le succès a été immédiat. Les gens en redemandaient et, spontanément, les débats éclataient dans la salle après les spectacles. » Aux lectures de pièces, procès politiques et autres soirées, s’est ajouté le cabaret politique, où l’humour prend une place importante. « C’est un véhicule qui atteint les gens efficacement : pendant qu’ils rient, ils s’ouvrent à autre chose. »

Mais à quoi attribue-t-elle le succès des Zapartistes ? « On dit des choses qui ne peuvent pas s’entendre à la télévision, où il y a censure : on nomme les gens, on dépeint leurs travers et tout. Je ne sais pas qui a déclaré que notre société ne voulait plus entendre parler de politique, mais ce n’est pas vrai. Les gens sont désillusionnés par rapport aux partis politiques, mais la “chose” politique les intéresse encore. Ils sont tannés de se faire bourrer comme des valises. »

Prendre position

Pour Raymond Cloutier, comédien, ancien directeur du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, l’engagement a aussi ses conséquences, qu’il faut assumer. Interviewé après six mois de chômage, il se demande s’il ne vit pas les répercussions de ses prises de position. « L’engagement est aussi une question de climat et de génération. Au Conservatoire, au début des années 90, on se trouvait face à une génération élevée dans un discours de peur économique. Les élèves étaient craintifs face à l’avenir. Quand j’avais le même âge, c’était plutôt : “tout est possible, n’ayez peur de rien”. C’est aussi le rôle des institutions d’art de faire des artistes des citoyens responsables, engagés, idéalistes, humanistes. Par ailleurs, quand on le fait — ça a été mon cas à plusieurs reprises, j’ai toujours dit ce que je pensais —, le prix à payer est lourd. On est une société fragile, frileuse, inquiète de son identité ; et, bizarrement, ma génération (les baby-boomers en poste partout) ne veut pas entendre parler de débat, ne tolère pas la critique, ne veut pas changer ses façons de faire. Comment une génération aussi folle, voulant changer le monde, prônant “l’imagination au pouvoir”, a-t-elle pu devenir si conservatrice » ? Celui qui a fait partie du Grand Cirque Ordinaire rêve « qu’une nouvelle gang arrive et casse la baraque ; parce que si on ne peut pas le faire en art, où va-t-on le faire » ?

 



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