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Théâtre et Société
: causes à effets
par Raymond Bertin
Les causes quil peut défendre
sont nombreuses, mais lengagement social et politique, pour
un artiste, ne va pas de soi. Cest parfois laboutissement
dune longue réflexion, qui nécessite souvent
un élément déclencheur dans sa vie personnelle.
Ce fut le cas pour Janine Sutto, doyenne
du théâtre québécois, toujours impliquée
auprès de lAssociation de Montréal pour la
déficience intellectuelle, au conseil dadministration
de laquelle elle a siégé pendant 22 ans. « Javais
37 ans et je voulais des enfants à tout prix. Jai
eu des jumelles, dont lune est trisomique. »
À lépoque, il y avait très peu daide
offerte aux parents dans son cas, peu dinstitutions pouvant
accueillir ces enfants. Sa fille Catherine, qui a 43 ans aujourdhui,
na pu entrer dans une école spécialisée
quà 14 ans seulement. « Je me suis rendu
compte, quand elle est sortie de lécole où
ils lont gardée jusquà 23 ans, quon
ne lui avait offert que des ateliers où elle devait travailler
alors quelle nétait pas apte à ça.
Démunie, jen ai parlé à la radio. LAssociation
ma téléphoné et ma dit : venez
nous voir, nous allons vous aider. Et ils mont beaucoup
aidée. »
Des gens lont persuadée du
bien-fondé de son engagement. « Dautres parents
pouvaient se dire : Ben coutdonc, elle, elle va bien
; elle a un beau métier ; mais elle a les mêmes problèmes
que nous. Beaucoup de gens de théâtre simpliquent
dans des causes quon ne connaît pas nécessairement.
Il y a tant de chemin à faire, qui nous incombe à
tous. »
Un
engagement planétaire
Ce nest pas Jacques Godin qui la
contredira. « Lavenir de la planète est
lié à tant de choses. Il ne faut pas hésiter
à y réfléchir et à sexprimer
si on estime que ça cloche. Les comédiens ne détiennent
pas plus la vérité que les autres, mais ils ont
une tribune. » Lengagement de Jacques Godin pour
lhumanité, lié à son amour pour les
animaux, la amené à changer son alimentation
: « Jai commencé à moccuper
des animaux dans des refuges. Puis je me suis rendu compte de
ce quon leur faisait dans les laboratoires, de lélevage
intensif, de lexploitation animale dans les cirques, de
la chasse pour la fourrure... Je suis devenu végétarien
en réaction envers la cruauté qui leur est faite,
mais ça va plus loin que ça. Cest aussi une
question de santé... Et lélevage est un très
grand pollueur. Jai découvert ces choses petit à
petit. Il faut lire sur ces sujets, car on est leurré par
les multinationales, les gouvernements. Les problèmes que
lon connaît en ce moment avec leau sont épouvantables.
Les comédiens sont bien placés pour révéler
ces réalités au grand jour. »
Le
retour du théâtre engagé ?
Le milieu théâtral, comme
la société dont il est issu, semble fonctionner
par cycles : ainsi, lengagement politique des artistes au
théâtre, sil fut plutôt occulté
durant les décennies 1980 et 1990, semble revenir en force
en cette ère de mondialisation, dattaques terroristes
et de diktats économiques.
Le succès des Zapartistes, inattendu,
semble vouloir le confirmer. Nadine Vincent, la patronne du café
LAparté, situé juste en face de lÉcole
nationale de théâtre, est à lorigine
de ce groupe, avec le comédien Denis Trudel. Elle-même
se définit comme une « spectatrice professionnelle »
: elle a été critique aux Cahiers
de théâtre JEU et à la radio communautaire
CIBL, puis a travaillé au Théâtre de QuatSous.
Laventure a débuté en mars 2000 alors que
Nadine et Denis avaient décidé de faire une semaine
de théâtre politique. « Le succès
a été immédiat. Les gens en redemandaient
et, spontanément, les débats éclataient dans
la salle après les spectacles. » Aux lectures
de pièces, procès politiques et autres soirées,
sest ajouté le cabaret politique, où lhumour
prend une place importante. « Cest un véhicule
qui atteint les gens efficacement : pendant quils rient,
ils souvrent à autre chose. »
Mais à quoi attribue-t-elle le succès
des Zapartistes ? « On dit des choses qui ne peuvent pas
sentendre à la télévision, où
il y a censure : on nomme les gens, on dépeint leurs travers
et tout. Je ne sais pas qui a déclaré que notre
société ne voulait plus entendre parler de politique,
mais ce nest pas vrai. Les gens sont désillusionnés
par rapport aux partis politiques, mais la chose politique
les intéresse encore. Ils sont tannés de se faire
bourrer comme des valises. »
Prendre
position
Pour Raymond Cloutier, comédien,
ancien directeur du Conservatoire dart dramatique de Montréal,
lengagement a aussi ses conséquences, quil
faut assumer. Interviewé après six mois de chômage,
il se demande sil ne vit pas les répercussions de
ses prises de position. « Lengagement est aussi
une question de climat et de génération. Au Conservatoire,
au début des années 90, on se trouvait face à
une génération élevée dans un discours
de peur économique. Les élèves étaient
craintifs face à lavenir. Quand javais le même
âge, cétait plutôt : tout est possible,
nayez peur de rien. Cest aussi le rôle
des institutions dart de faire des artistes des citoyens
responsables, engagés, idéalistes, humanistes. Par
ailleurs, quand on le fait — ça a été
mon cas à plusieurs reprises, jai toujours dit ce
que je pensais —, le prix à payer est lourd. On est
une société fragile, frileuse, inquiète de
son identité ; et, bizarrement, ma génération
(les baby-boomers en poste
partout) ne veut pas entendre parler de débat, ne tolère
pas la critique, ne veut pas changer ses façons de faire.
Comment une génération aussi folle, voulant changer
le monde, prônant limagination au pouvoir,
a-t-elle pu devenir si conservatrice » ? Celui qui
a fait partie du Grand Cirque Ordinaire rêve « quune
nouvelle gang arrive et casse la baraque ; parce que si on ne
peut pas le faire en art, où va-t-on le faire »
?
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