NO 20 – AUTOMNE / FALL 2002

Formation théâtrale : l'individu... collectif

par Raymond Bertin

Le Journal poursuit ici une série d’articles sur l’histoire de l’enseignement du théâtre au Québec et au Canada français. Ce texte clôt le survol général amorcé dans les deux numéros précédents.


Alors que l’effervescence théâtrale atteint Montréal dans les années 40, de courageux pionniers tentent de vivre leur passion de la scène à l’autre bout du pays. Le Cercle Molière, la plus ancienne compagnie de théâtre au Canada, fondée en 1925 à Saint-Boniface au Manitoba, a dû, de par sa situation géographique, miser tôt sur la formation des comédiens pour se développer. « Dès les années 1940, rappelle le directeur artistique, Roland Mahé, des comédiens du Cercle Molière reçoivent des bourses pour aller étudier ailleurs. La plupart du temps, ils suivent une formation en anglais, qu’il faut ensuite adapter. Plusieurs boursiers fréquentent l’École des Beaux-Arts de Banff, comme Henri Bergeron ; Léon Rémillard, lui, suit une formation chez René Simon à Paris. » Au milieu des années 60, Roland Mahé va étudier à l’École nationale de théâtre, au programme de Production. Bien d’autres Franco-Manitobains suivent ses pas.

Le Cercle Molière accueille aussi des formateurs : « Gratien Gélinas vient donner des ateliers de jeu au début des années 60. Yvon Thiboutôt, Michelle Rossignol et plusieurs autres comédiens du Québec viendront par la suite offrir des ateliers ou faire des mises en scène ici. On offre des cours, constamment depuis les années 70. Les comédiens formés sur le tas accèdent à une “formation continue” à travers des productions. On fait venir des professeurs, des gens de théâtre réputés ; c’est intensif et de haute qualité. »

Un rapport controversé

Dans les années 1970, on assiste à un éclatement tous azimuts de la création théâtrale au Québec. Ce sont les années fastes de la création collective : le théâtre s’engage dans un mouvement d’émancipation sociale, politique et culturelle plus large. Les institutions sont remises en question.

Elles doivent s’ouvrir davantage au théâtre d’ici. Au Conservatoire d’art dramatique de Montréal (CADM) — et par ricochet à celui de Québec —, ces années sont marquées par des réformes artistiques et administratives : en 1967, on y introduit l’improvisation (déjà au programme de l’ÉNT depuis 1960) ; Paul Hébert en devient le directeur en 1970 et redéfinit l’institution comme « école technique de théâtre » ; cette année-là, Yvon Thiboutôt est le premier à monter un texte québécois au CADM : Manon, Last Call de Jean Barbeau… Commence alors le règne du Grand Cirque Ordinaire, du Parminou, du Théâtre Euh ! et d’autres troupes socialisantes, dont plusieurs membres sont issus des grandes écoles. On conteste les rôles de l’auteur et du metteur en scène pour ouvrir grand les portes à l’acteur-créateur !

En 1977, le Comité d’enquête sur la formation théâtrale au Canada dépose son rapport. Le rapport Black provoque certains remous. En gros, on lui reproche un manque d’ouverture aux débats de l’heure ; une volonté de clivage entre, d’une part, les institutions reconnues par les pouvoirs publics et les autres, universités et options-théâtre des cégeps, alors vues comme des écoles préparatoires ; et enfin quelques ambiguïtés dans ses recommandations. Certains le jugent décevant, réducteur, relevant d’une « conception hautement élitaire, idéaliste et apolitique de l’art comme de la culture », tel que l’écrit Lorraine Hébert(1), qui conclut son analyse ainsi : « Tout compte fait, la question de la formation théâtrale et du rôle que l’école doit y jouer reste entière et le restera aussi longtemps qu’on évitera de l’aborder à la lumière de ces questions essentielles : de quel théâtre avons-nous envie ? de quel théâtre avons-nous besoin ? et quel théâtre avons-nous les moyens de nous offrir ? »

Des modèles affirmés

Dorénavant, les choses se feront différemment. À la direction des conservatoires, la collégialité devient mot de passe, on cède la parole aux professeurs et aux élèves. Raymond Cloutier, qui a été à la tête du Conservatoire d’art dramatique de Montréal de 1983 à 1995, tente de cerner le modèle de cette école par rapport aux autres. « Le mieux est de se comparer à l’ÉNT, car la plupart des autres écoles, comme les cégeps,ont un peu adopté ce modèle. La classe y forme une troupe fréquentée pendant quatre ans par toutes sortes de metteurs en scène, qui vont en tirer partie, la développer tout en s’occupant des élèves un par un. La formation offerte au Conservatoire est, en principe, une formation individuelle qui doit être une relation intense de maître à élève jusqu’à ce que l’élève soit mûr, prêt à participer à un concours de sortie. Cette conception [personnaliser l’enseignement] s’est un peu déglinguée avec les années, mais quand j’y étais, et je pense que c’est encore comme ça. »

…en constante évolution

L’enseignement du théâtre s’est ainsi diversifié, fragmenté. Dans les différentes institutions, la réflexion sur comment et pourquoi se font les choses est en constante évolution. L’équipe de direction de l’ÉNT explore différentes orientations, tente d’enrichir certains manques, comble des vides, notamment par la fondation d’un programme permanent de Mise en scène ou la mise sur pied de spécialisations en peinture scénique ou en confection d’accessoires. Le CADM vit, quant à lui, une situation précaire qui l’oblige pour l’instant à former ses artistes dans un environnement mal adapté. Et c’est sans parler des autres programmes de formation théâtrale qui sont aussi en constante évolution. Toutes ces variations sur un même thème et ces rebondissements se nourrissent de la pratique actuelle autant qu’ils contribuent à l’enrichir. D’ailleurs, il faudra attendre quelques années pour constater comment la formation théâtrale d’aujourd’hui aura nourri le théâtre de demain.

1) Lorraine Hébert. « Un rapport à l’image de la profession : ambigu et fuyant », JEU, Cahiers de théâtre, numéro 9, automne 1968.

 



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