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Vie étudiante :
l'âge du coeur
par Raymond Bertin
Bien que la majorité des nouveaux
élèves de l’École nationale de théâtre
(ÉNT) soient dans la jeune vingtaine, quelques-uns font
exception à la règle. L’âge a-t-il une
incidence sur l’apprentissage ? Quel impact a-t-il sur la
vie sociale des élèves ?
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Lyne Paquette. Photo : Maxime Côté.
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Lyne Paquette est la doyenne des élèves de l’ÉNT. À 40 ans, cette finissante du programme de Scénographie travaille avec la plus jeune de sa classe, de dix-sept ans sa cadette : « On a beaucoup à apprendre
l’une de l’autre, dit-elle. Ce n’est par contre pas facile parce qu’une génération nous sépare et qu’on a peu de repères communs. En fait, je suis un peu en avance sur certaines choses, et en retard sur d’autres. »
Lyne a un parcours inhabituel. Après avoir fait un baccalauréat en génie mécanique, elle a travaillé pendant dix ans pour un consultant en pâtes et papiers, puis a pris une année sabbatique. Elle en a profité
pour voyager en Amérique du Sud puis, à son retour, elle est tombée sur le site Web de l’École et s’est intéressée au programme de Scénographie : « J’ai le goût de jumeler art et science. Certaines
compagnies comme le Cirque du Soleil ont besoin d’éléments de décor et d’accessoires à la fois mécaniques et esthétiques. » Donc, rien de perdu, tout à gagner. « La réunion de gens qui ont des expériences
différentes est une richesse pour l’art. Et on peut vivre plusieurs carrières… Je pourrais recommencer autre chose à 60 ans ! »
Briser
les certitudes
Patrick Caux, élève de deuxième
année du programme d’Écriture dramatique,
n’a que 27 ans, mais a connu aussi un cheminement singulier : « Dès mon enfance, j’ai eu l’intuition
que ma participation au monde pouvait passer par le théâtre.
J’en ai fait beaucoup dans le contexte scolaire, mais je
voulais faire autre chose avant d’en faire un métier. »
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Patrick Caux.
Photo : Maxime Côté.
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En 1995, il a obtenu un baccalauréat
international en économie et, en 1999, un autre en sciences
politiques de l’Université Laval. Cette même
année, il était élu président de l’association
étudiante. Il s’y est consacré un an, puis
a reçu des offres d’emploi. Il s’est retrouvé
engagé au ministère des Affaires étrangères
et du Commerce international : « J’étais affecté
à un dossier extrêmement litigieux sur les plans
humain et éthique : le Sommet des Amériques, côté
pouvoir. Je n’ai tenu que six mois dans cette entreprise
de récupération où l’on tentait d’acheter
le silence des groupes de pression. »
En 2001, il a fait le saut et a été admis à l’ÉNT. Impressionné par l’esprit de famille de l’École, il était bientôt happé par une remise en question : « Ce
n’était pas tant lié à mon âge qu’au moment de ma vie où je me trouvais. Je me demandais : “Pourquoi suis-je là, maintenant ? Est-ce un luxe que je me paie ? Ai-je envie d’être dans un milieu protégé ?”
Ce questionnement a duré toute l’année passée. La réponse a fini par être : “oui, c’est ma place et c’est formidable ce qui s’offre à l’École”. Quand on travaille dans le milieu politique, il
faut trouver des réponses. Ici, on pose des questions, on travaille dans le doute : réapprendre à briser les certitudes, c’est ce qui pouvait m’arriver de mieux. Bien sûr, j’ai une vie sociale qui ne se limite pas à la vie de l’École,
je ressens moins la soif d’y baigner constamment, d’être de tous les partys, etc. Mais quand on travaille, les différences s’estompent. C’est l’engagement qui compte. »
Marcher
dans ses rêves
À 30 ans, Sonia De Rome, finissante du programme d’Interprétation, compte une différence d’âge de près de dix ans avec le plus jeune de sa classe, mais ne croit pas que ça ait beaucoup d’incidence. Dans son cas aussi, l’appel
du théâtre s’est fait sentir fortement : « J’ai vécu deux, trois ans de questionnements avant d’arriver au théâtre. Je me posais des questions du genre : “Est-ce que c’est vraiment mon cœur qui mène
mes actions ?” J’encourageais les autres, ceux qui avaient du talent. Puis j’ai réalisé que je projetais mes propres désirs sur eux.
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Sonia De Rome.
Photo : Daniel Robillard.
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Je ne voulais pas être spectatrice de ma vie ! C’est naïf, mais j’avais envie de faire la révolution, par les mots et surtout par l’amour, d’utiliser mon expérience de vie, ma “palette d’émotions”
pour dire ce que certaines personnes savent si bien écrire, pour dire aux gens de s’envoler, d’arrêter d’avoir peur, d’être ! »
Sonia a aussi voyagé, a travaillé sur des voiliers ; six mois en mer où elle s’est sentie déchirée entre la voile et le théâtre. Un jour, une comédienne l’a encouragée
à faire le saut : « De la voile, tu pourras en faire toute ta vie. À 50 ans, ce sera peut-être trop tard pour le théâtre. » Finalement, pour elle, les deux se ressemblent beaucoup : « Le théâtre est
aussi une traversée. À mon premier spectacle, quand les gens sont entrés dans la salle, j’ai pensé : “OK, trente nœuds de vent viennent d’entrer dans les voiles !” C’est vraiment ce que j’ai ressenti. »
Tous les trois avouent que,
s’ils ont parfois éprouvé quelque malaise
à cause de leur âge légèrement supérieur,
cela n’est jamais venu du regard des autres, les plus jeunes.
« Pour moi, souligne Sonia, il n’y a pas d’âge
pour rêver et pour marcher dans ses rêves. Bien sûr,
j’ai senti que les gens de ma classe étaient tous
dans le même “trip”, la “gang”,
alors que moi j’ai déjà vécu ça…
Mais l’âge n’a pas vraiment de rapport. Tu parles
à des êtres humains ; c’est le cœur
qui compte. Or, quel âge a le cœur de l’homme ? »
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