| Façonner
l'imaginaire : un portrait de Danièle Lévesque
par André
Lavoie et Valérie Rhême
Lorsqu’elle
évoque avec admiration les cinéastes Alfred Hitchcock
et Brian De Palma, qu’elle parle de la difficulté
de créer un suspens ou celle de jongler avec des images
fortes, on se demande s’il n’y a pas erreur sur la
personne. S’agit-il de la scénographe Danièle
Lévesque ? Celle qui dirige, depuis le mois d’août,
le programme de Scénographie ?
Eh oui ! Très
« cinématographique » dans son approche
du théâtre, Danièle Lévesque s’anime
lorsqu’on la questionne sur son art. Ses mains s’emballent
et les mots lumière, mouvement, espace, matière
et volume colorent son discours. Elle souligne l’importance,
pour le concepteur, du regard qu’il porte sur les choses,
de la capacité à décoder ce qui l’entoure
et de percevoir le détail qui fait que l’ensemble
prend tout son sens. « Elle a des yeux qui voient »,
voilà ce qu’avait dit le peintre Pierre Gauvreau
à son égard alors qu’elle travaillait à
la scénographie de la pièce Les Oranges sont
vertes et ce qui constitue probablement la qualité
première que les élèves de son programme
doivent chercher à développer.
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Danièle Lévesque.
Photo : Maxime Côté.
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Elle image ses explications en évoquant la séquence où, dans le film Le Silence des agneaux, un personnage met des lunettes qui lui permettent de découvrir des éléments imperceptibles autrement. « Lorsqu’on
aborde une œuvre, il faut entrer totalement dans son univers afin de le questionner, de le disséquer et d’en extraire une matière à imaginer. Il faut pouvoir saisir le détail incisif, le magnifier pour mieux le confronter à la réalité. »
Danièle Lévesque rappelle qu’il faut également tenir compte des contraintes techniques et du fait que le décor s’inscrit dans un tout plus vaste, qui se veut d’abord un espace de jeu habité par des corps et de la lumière. Car,
comme l’exprime aussi le scénographe grec Yannis Kokkos auquel elle fait souvent référence, l’acteur est la mesure constante dont il faut tenir compte dans l’espace. Tout s’architecture autour de lui, et par lui.
Si Danièle Lévesque parle beaucoup de décors et d’espace — son métier et sa passion première —, le programme qu’elle dirige forme aussi des concepteurs de costumes. Les élèves sont
tous initiés et appelés à maîtriser les composantes techniques de la profession : ils peignent, travaillent la couleur, dessinent des plans techniques, réalisent des maquettes et des accessoires, font de la couture… Au cours de leur dernière
année, ils ont à concevoir les décors ou les costumes des exercices publics présentés à l’École et au Monument-National. Ils sont alors plongés dans une réalité très proche de la pratique professionnelle.
L’équipe à diriger, le budget à respecter, les idées des autres concepteurs à concilier… font partie intégrante de l’apprentissage.
Danièle Lévesque,
qui a elle même fait ses premières armes à
l’ÉNT alors que le concepteur de costumes François
Barbeau dirigeait le programme Décoration et que Michelle
Rossignol assumait la direction artistique des programmes français,
estime que les élèves devraient être mis en
contact plus rapidement avec les autres éléments
scéniques. D’où le désir, lors des
ateliers portant par exemple sur le décor, de les faire
travailler non seulement avec un metteur en scène, mais
aussi avec un directeur technique et un éclairagiste qui
amèneront d’emblée une dimension concrète
aux exercices.
« Un espace scénique
constitue une architecture d’images vivantes. Il appelle
la lumière : c’est elle qui dirige le regard,
dessine l’atmosphère, fait apparaître les plans.
Le costume, c’est l’espace intime physique de l’acteur,
c’est un volume dans l’environnement, il ponctue la
géométrie du tableau. L’environnement sonore
contribue à créer l’ambiance. La mise en scène
révèle le tout. C’est de ces différents
éléments que naît le mouvement et que se crée
l’espace réel. »
Bénéficier jour après jour de l’expérience et des connaissances d’une scénographe de renom comme Danièle Lévesque est une chance inouïe non seulement pour les élèves francophones
et anglophones du programme de Scénographie — le seul programme bilingue de l’ÉNT —, mais aussi pour tous ceux des autres disciplines. Sa vision artistique, son travail avec des metteurs en scène aux démarches aussi variées que Lorraine
Pintal, Brigitte Haentjens, Alice Ronfard, René Richard Cyr, Martine Beaulne, Claude Poissant et Guillermo de Andrea, et son expérience des petites et grandes scènes font d’elle une interlocutrice de premier choix tant pour les autres directeurs que pour les
scénographes, les directeurs techniques ou les éclairagistes en devenir.
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Les Troyennes,
scénographie : Danièle Lévesque, Théâtre
du Nouveau Monde, 1993. Photo : Pierre Desjardins.
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Peu d’artistes possèdent une expérience aussi globale du théâtre. Depuis ses débuts en 1983, Danièle Lévesque a travaillé sur la majorité des scènes québécoises
et a exploré le théâtre de répertoire, de création et d’avant-garde, et a aussi créé des décors pour l’opéra et la danse. Le public français a apprécié son travail alors que la production de
L’Hiver de force du Théâtre du Nouveau Monde était présentée à l’Odéon de Paris en février 2002. Il s’agissait pour elle d’une nouvelle incursion en Europe : l’exposition Femmes, corps
et âme II du Musée de la civilisation du Québec, dont elle a conçu la scénographie, a été sélectionnée dans le cadre du Printemps du Québec à Paris en 1998 et a remporté le prix d’excellence dans
la catégorie Présentation de l’Association des musées canadiens. Au cours des dix dernières années, elle a souvent accepté les invitations de Michael Eagan et de Guido Tondino, qui l’ont précédée à la tête
du programme de Scénographie, et a ainsi transmis son savoir et sa passion à plusieurs générations de créateurs. Elle sait très bien l’impact qu’ont ces mois d’apprentissage sur les jeunes artistes. Elle s’installe à
l’ÉNT avec toute la fougue qui l’anime comme devant un nouveau défi artistique. Pour cette architecte de l’imaginaire, le rideau peut se lever et la lumière se diriger sur sa conquête de nouveaux espaces.
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