NO 21 – HIVER / WINTER 2003

Théâtre et Société : sang nouveau

par André Lavoie

La relève : un mauvais moment à passer, une position révolutionnaire ou un simple passage obligé ? Cela dépend du point de vue. Plusieurs jeunes professionnels considèrent qu’ils ont tout intérêt à ne pas se laisser dicter les limites de leur « aire de jeu ».

Jean-Guy Legeault

Faire valoir et reconnaître les idées et les besoins des jeunes artistes qui composent la relève, c’est à cela que s’applique Jean-Guy Legeault, metteur en scène et cofondateur du Théâtre Les Ventrebleus impliqué au sein de l’organisme Culture Montréal. Selon lui, ces jeunes professionnels doivent se manifester, faire entendre leurs doléances et éviter d’adopter une position passive ou défaitiste. Prendre sa place sur l’échiquier théâtral signifie souvent explorer de nouvelles avenues : « On ne peut se le cacher : Montréal produit un grand nombre de spectacles de théâtre, lesquels s’efforcent de séduire environ 5 % de la population, précise-t-il. Les gens de la relève ne peuvent pas attirer les spectateurs de la même façon que le Théâtre du Nouveau Monde : c’est impossible. Il ne faut pas nécessairement repenser la façon de faire du théâtre, mais réinventer la manière de se vendre. » Ces chemins peu fréquentés, les jeunes créateurs les empruntent avec un mélange d’enthousiasme et d’appréhension, se butant à divers obstacles, pas toujours liés à leur condition d’artistes de la relève. Acteur, dramaturge et metteur en scène, Vincent Brillant-Giroux (Interprétation, 1999) « ne croit pas que ce soit le regard de l’autre qui définit si tu fais partie ou non de la relève ». Son but se résume simplement : « Ce qui m’importe, c’est de trouver ma voie tout en demeurant le plus intègre possible et en essayant de capter le plus large public. »

Vincent Brillant-Giroux. Photo : Robert Etcheverry.

Ce double objectif, plusieurs artistes le partagent, reconnaissant du même souffle qu’il n’est jamais simple à concrétiser. Jean-Guy Legeault regrette que contrairement aux théâtres institutionnels, « les jeunes compagnies prennent plus de risques, mais n’ont pas droit à l’erreur : si tu te “plantes” plus d’une fois, tu peux oublier les subventions. Le public aussi pardonne moins à la relève qu’au Théâtre du Nouveau Monde par exemple, même quand l’abonné n’apprécie que deux spectacles sur cinq... ».

La metteure en scène Caroline Marois, aussi directrice artistique du Théâtre de L’Exigu à Québec, reconnaît que la même dynamique se retrouve dans la Capitale. Représentante des intérêts de la relève au sein du Conseil de la culture de Québec, elle désire corriger les fausses perceptions. « La relève ne cherche pas à être “menaçante”, souligne la diplômée en théâtre de l’Université Laval. Elle est là pour déstabiliser les pratiques artistiques, pas pour remettre en question l’existence du Trident. Ce qu’il faut, c’est établir des collaborations, obtenir sa juste part de moyens. Beaucoup de jeunes compagnies de Québec dites “professionnelles” en “arrachent” tandis que d’autres existant depuis huit ans avec l’étiquette “relève” sont soutenues financièrement à chaque année... »

Toutes ces inégalités minent parfois le moral des troupes, même si l’on ne cherche pas à trop noircir le tableau. Travailler dans des conditions « fragiles et chaotiques » semble indissociable d’une pratique théâtrale basée sur la recherche et le risque pour la comédienne et codirectrice artistique du Théâtre du Grand Jour, Céline Brassard (Interprétation, 1997).

Caroline Marois

Et ce risque doit être partagé, de toutes les façons. Comme Caroline Marois, elle juge que les directeurs de théâtres et les metteurs en scène établis doivent s’intéresser aux efforts de la relève : « On voit bien qui sont les gens du métier qui s’intéressent au travail des jeunes compagnies : ça se reflète dans leur propre démarche artistique... et dans leur choix d’acteurs. Aussi, dans notre profession, plus tu es vu, plus on va te voir. Et plus tu joues, meilleur tu deviens. »

Réussir à susciter un minimum d’intérêt auprès des pairs et des aînés d’un milieu que l’on juge tour à tour fermé ou relativement sensible à la relève n’a rien de simple. Les écueils à surmonter sont nombreux, allant de la difficulté à faire reconnaître sa formation universitaire — pour Caroline Marois — à celle de sentir « une certaine méfiance » des metteurs en scène établis — pour Céline Brassard. Pour tirer son épingle du jeu et réussir à s’imposer, personne ne connaît de recettes miracles, mais certains font des rencontres déterminantes avant la fin de leurs études, qui débouchent sur des collaborations soutenues.

Par ailleurs, au sein même de cette relève, la définition du terme varie d’une personne à l’autre. Quand cesse-t-on d’être affublé de ce qualificatif ? Les artistes interrogés préfèrent se donner des objectifs personnels à atteindre plutôt que d’attendre l’assentiment de leurs pairs pour s’en défaire.

Céline Brassard. Photo : Marc Dussault.

L’objectif de Caroline Marois est limpide : « J’espère qu’à 30 ans je ne ferai plus partie de la relève, non pas sur le plan de ma démarche artistique, mais grâce à un rayonnement plus large auprès du public : c’est là que se situe la différence pour moi. » Vincent Brillant-Giroux abonde dans ce sens, considérant son théâtre accessible au grand public, mais ne bénéficiant pas encore d’une couverture médiatique adéquate pour l’attirer. Quant à Jean-Guy Legeault, cette notion de relève lui apparaît aléatoire, trop floue et trop large pour signifier vraiment quelque chose. « Après dix ans de carrière, ironise-t-il, Robert Lepage devait faire partie des courants émergents lorsqu’il a travaillé en Allemagne parce que sa réputation le précédait, mais, en Australie, où personne ne le connaissait, on devait dire qu’il était de la relève ! » Peu importe l’âge, serait-on toujours un peu la relève de quelqu’un d’autre ?

 

 



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