| André Brassard, lauréat du Prix Gascon-Thomas 2002 : déboulonneur de mythes
par Frédérique Doyon

André Brassard.
Photo : Jean-François Leblanc.
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Même s’il représente
une importante partie de l’histoire du théâtre
au Québec, le metteur en scène André Brassard
continue de se dire nain sur les épaules d’un géant : le théâtre le dépasse et le dépassera
toujours infiniment. Même récipiendaire du Prix Gascon-Thomas,
une reconnaissance qui vient d’un milieu qu’il a contribué
à façonner, l’humble maître de la mise
en scène n’en démord pas : « Il y a
des gens que ça rassure de tout savoir. Et il y a des gens
que ça excite de découvrir ; moi, je fais partie
de ces derniers. »
C’est lui qui a guidé les élèves de l’École nationale de théâtre de 1992 à 2000 alors qu’il était à la tête des programmes d’Interprétation et d’Écriture
dramatique. Une longue aventure qui en couronnait une autre plus significative : « Je travaille à l’École comme professeur et metteur en scène invité depuis 1969, raconte-t-il. Ça a été une des premières institutions
à me faire confiance. » Selon lui, il n’y a pas de meilleur endroit pour mettre à l’épreuve son métier et, surtout, sa nature profondément sceptique. « L’École, c’est “une place de questions”…
Les gens te demandent “pourquoi ?”, et là, en essayant de leur expliquer, tu commences à comprendre les questions, ou à avoir l’impression de les comprendre en tout cas… C’est pour ça qu’on y apprend plus qu’on
y enseigne. » Son rôle de transmetteur trouve écho dans les paroles de son auteur fétiche, Jean Genet : « Je ne suis pas là pour t’enseigner, je suis là pour t’enflammer ».
Brassard avoue que son titre de directeur a parfois fait ombrage à sa mission, celle de communiquer non seulement la passion, mais aussi l’humilité du théâtre. « Ma grosse erreur, pense-t-il, a été d’inciter
les gens à trouver leur “moi”, et de s’en contenter. Je n’ai pas été assez vigilant. Il y a eu beaucoup d’éclosions d’ego. Et ça généralement, ça fait obstacle à l’humilité,
à la curiosité et à la création. »
Écouter
le silence
Après quelque 130 mises en scène de son cru, Brassard hésite encore à définir les contours de son art, comme par respect pour cette tâche infinie qui le fait vibrer depuis plus de trente ans. Après réflexion,
il laisse tomber, laconiquement : « Faut que t’écoutes le texte. » Pour lui, les oreilles perçoivent souvent mieux que les yeux ; car elles sont sensibles à une chose bien précieuse dans un texte de théâtre :
le silence. « Dieu sait que c’est ce qu’il faut trouver ! Souvent, il faut travailler sur ce qui pourrait être dit, mais qui ne l’est pas : “Pourquoi ? Pourquoi ce qui pourrait être dit ne l’est pas ?” On est
alors en pleine fantaisie. Ça repose sur l’intuition et une connaissance relative de l’être humain. Le metteur en scène tâtonne là-dedans un peu comme quelqu’un qui avance dans le noir avec une flashlight. »
Les métaphores se bousculent sans cesse dans la bouche de l’homme de théâtre, comme pour jeter un peu de lumière sur les choses sans leur enlever leur part d’ombre. Celle de l’archéologue revient le plus souvent
pour désigner le rôle du metteur en scène : celui « qui trouve des vieilles tablettes d’il y a dix mille ans et qui doit deviner, supposer, sentir ce qu’il y a entre les signes ».
Les belles grandes idées toutes faites
ne sont jamais la source de ses mises en scène : « Des flashs, t’en trouves quatorze au “magasin
à une piastre” ». Il s’agit
plutôt pour lui d’un jeu d’essais et d’erreurs.
À ce titre, il n’y a pas de meilleur exemple que
son En attendant Godot au Théâtre du Nouveau
Monde en 1992. « Une fois dans ma vie j’ai pris des
décisions de production et, en commençant à
répéter, j’ai vu que ça n’allait
pas du tout. J’ai dit : “On jette tout et on recommence”.
Et ça a valu la peine. On ne peut pas avoir un but clair : c’est un mythe que je veux absolument déboulonner. »
Transcendance
théâtrale
Sûr d’une seule chose, de sa grande ignorance, il a confiance en son intuition de metteur en scène, mais est profondément inquiet dans la vie. Grand sage et grand gamin, il se fait volontiers l’humble défenseur de son art
et le plus féroce détracteur de certaines de ses institutions. Éternel insatisfait, il poursuit sa croisade contre l’intrusion excessive de l’économie et des relations publiques dans la création, et contre la fatuité de ceux qui prétendent
savoir. Il reconnaît toutefois que le contexte actuel de désillusion et de crise économique est propice à l’éclosion du théâtre. « Je pense que le théâtre devrait être une espèce de balancier :
plus la société se déshumanise, plus le théâtre devrait s’humaniser. On est là pour passer le feu, pour transmettre une espèce d’exaltation à être vivant malgré tout. »
Pour le metteur en scène, rien n’est tout noir ou tout blanc… À part peut-être sa passion dévorante pour le théâtre qu’il considère encore et toujours comme plus importante
que la vie même. Il le répète encore aujourd’hui, alors que son accident cardiovasculaire d’il y a trois ans l’oblige à ralentir ses activités, ce qui signifie carrément lui couper un peu de son souffle vital. Car c’est dans
l’action qu’André Brassard se sent vivre.
Il essaie donc tant bien que mal de se concentrer
sur une seule mise en scène pour le moment (alors qu’il
en accomplissait normalement cinq ou six dans l’année) :
le nouveau texte de son éternel complice Michel Tremblay,
Le Passé antérieur, présenté
à la Compagnie Jean Duceppe, en février 2003. En
attendant il lit, toujours à l’affût de textes
qui élèvent l’âme… L’époque
où il épinglait son mur de toutes les mises en scène
qu’il rêvait de faire est révolue ; une
part du rêve est donc accomplie. À la fois content
et mécontent de ses réalisations, il regarde surtout
en avant : « J’ai pas mal fait ce que j’avais
envie de faire. Là, ce qui est à venir, ce sont
des découvertes… »
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