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Théâtre
et Société : entre coups de cur et casse-têtes
par André Lavoie
Ils font un boulot
que plusieurs leur envient, multipliant les allers-retours entre
le Québec et le reste du monde, sémerveillant
ou dissimulant quelques bâillements devant le travail des
grands théâtres et des petites troupes. Bien sûr,
ces jet-setters vous diront que le métier de programmateur
pour un festival de théâtre ou dhumour nest
pas de tout repos : il faut savoir composer avec la désorganisation
des transporteurs aériens, le choc des cultures, et les
traversées du désert avant de découvrir le
spectacle coup de cur, qui deviendra parfois un casse-tête
quand, par exemple, un fonctionnaire zélé refuse
démettre un visa
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Endstation Amerika,
Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz (Allemagne). Photo : Thomas Aurin.
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Leur statut dobservateur privilégié
pique la curiosité, et si les programmateurs que nous avons
rencontrés hésitent à établir des
généralisations sur la pratique théâtrale
des pays quils visitent, leur regard ne manque pas dacuité.
Cédant parfois à une légitime jalousie (devant
les budgets faramineux de certaines compagnies, tout particulièrement
en Allemagne) ou à lanalyse sociologique (lexigence
du public new-yorkais par rapport à lagaçante
manie de l'usuel standing ovation au Québec), ces
têtes chercheuses peuvent aussi reconnaître les traits
de génie et les errances qui se manifestent sur les scènes
étrangères.
La mondialisation et leffritement de la diversité culturelle contaminent aussi la pratique théâtrale. La directrice générale et artistique du Festival de théâtre des Amériques, Marie-Hélène
Falcon, constate « que les choses ont tendance à se ressembler, que le répertoire est à peu près le même partout », tandis que Pierre Bernard, metteur en scène et programmateur au Festival Juste pour rire, se désole
de lomniprésence des « divertissements purs, des spectacles bien réglés, où lesthétique est très importante ».
II faut dire que ceux dont la tâche est de dénicher les meilleurs spectacles pour le plaisir des festivaliers québécois ségarent souvent dans les grandes capitales culturelles, là où largent ne manque pas.
Cette opulence provoque parfois dagréables surprises, par exemple, cette Bohème de Puccini dans un grand théâtre de Broadway, une mise en scène accrocheuse du cinéaste australien Baz Luhrmann (Moulin rouge) à faire frémir
les puristes. « Voilà comment dépenser des sommes énormes dargent avec talent et culture », souligne Pierre Bernard, tout en savouant incapable de faire venir un tel spectacle à Montréal.
Le dynamisme et léclectisme du milieu théâtral des grandes villes comme New York, Paris et Berlin font la joie de ces bourlingueurs, qui y trouvent, en concentré, des productions venant de tous les horizons. Comédienne et codirectrice
artistique du Carrefour international de théâtre de Québec, Marie Gignac, elle-même une habituée des festivals après avoir ratissé la planète pendant 12 ans avec les spectacles de Robert Lepage, sémerveille devant leffervescence
de la capitale française et lanticonformisme du théâtre allemand. « À Paris, en deux semaines, on peut voir autant, sinon plus, de productions étrangères que françaises, même en dehors des festivals, précise-t-elle.
Pour les artistes et le milieu théâtral, cette émulation est extraordinaire. En Allemagne, les grandes compagnies font preuve dune réelle audace, soutenues financièrement par lÉtat dans des proportions qui ne sont pas comparables avec
celles d'ici. » Le dynamisme allemand est tel que le Carrefour a voulu lui rendre hommage lan dernier en sélectionnant entre autres Endstation Amerika, ladaptation dUn tramway nommé désir de Tennessee Williams dans une mise
en scène de Frank Castorf; véritable coup de cur, dabord pour Marie Gignac, ensuite pour les festivaliers, et plus tard couronné du Masque de la meilleure production étrangère.
Par ailleurs, les grandes capitales nont pas le monopole de la créativité. Le directeur artistique des Coups de Théâtre, Rémi Boucher, admire la liberté artistique du théâtre jeunesse aux Pays-Bas. « De
plus, ajoute-t-il, les créateurs qui sy impliquent le font avec sérieux et passion, jamais en dilettante. » Pour lui, le théâtre pour enfants ressemble à celui offert aux adultes, et reflète les particularités nationales :
« Les Français proposent un théâtre littéraire, sophistiqué; tandis que les Italiens sont plutôt bon enfant, pleins de fantaisie. En Corée du Sud, on propose de grandes productions très colorées avec beaucoup danimaux
sur scène. » Quant à Marie Gignac, elle admire la créativité des Flamands, petit peuple dans ce petit pays quest la Belgique. Admiration partagée par Marie-Hélène Falcon : « Ce pays possède des théâtres
dont on peut être jaloux, construits exclusivement pour la création théâtrale. En plus, lÉtat a un grand respect pour les arts, et les artistes. » Par ailleurs, ces derniers ont également un statut minoritaire qui les oblige, eux
aussi, à l'originalité.
Vaste continent où la tradition théâtrale est aussi récente que la nôtre, lAmérique latine est la terre de prédilection de Marie-Hélène Falcon, où lon retrouve une « formidable
énergie », où émergent « des créateurs extrêmement polyvalents ». En Argentine, malgré un soutien étatique moins généreux et une crise économique qui narrange pas les choses, le
théâtre est florissant à défaut de nourrir convenablement ceux qui le pratiquent. Là comme ailleurs, les professionnels du théâtre déploient des trésors dimagination pour simposer, et la question politique est très
présente sur scène, surtout chez la relève. « Ces courants sont apparus, précise Marie-Hélène Falcon, bien avant la mouvance antimondialisation ». Cest dailleurs le même phénomène pour la relève
en Europe, comme le constate Marie Gignac : « Les jeunes créateurs se posent beaucoup de questions sur limmigration, le racisme, les défavorisés, la guerre, etc. La diversité des cultures et des langues dans les grandes villes européennes
suscitent des questionnements qui se retrouvent souvent dans leurs spectacles. »
Des préoccupations que les programmateurs
souhaitent grandement faire partager au public qui fréquente
leurs événements, autant de « fenêtres
ouvertes sur le monde » selon Marie Gignac. Et ces
« voyeurs professionnels » (expression doucement
ironique de Rémi Boucher) souhaitent quune fois léblouissement
terminé, la surprise dissipée, on puisse sinspirer
de toutes leurs bonnes idées.
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