NO 22 – PRINTEMPS / SPRING 2003

Théâtre et Société : entre coups de cœur et casse-têtes

par André Lavoie

Ils font un boulot que plusieurs leur envient, multipliant les allers-retours entre le Québec et le reste du monde, s’émerveillant ou dissimulant quelques bâillements devant le travail des grands théâtres et des petites troupes. Bien sûr, ces jet-setters vous diront que le métier de programmateur pour un festival de théâtre ou d’humour n’est pas de tout repos : il faut savoir composer avec la désorganisation des transporteurs aériens, le choc des cultures, et les traversées du désert avant de découvrir le spectacle coup de cœur, qui deviendra parfois un casse-tête quand, par exemple, un fonctionnaire zélé refuse d’émettre un visa…

Endstation Amerika, Volksbühne am Rosa-Luxemburg-Platz (Allemagne). Photo : Thomas Aurin.

Leur statut d’observateur privilégié pique la curiosité, et si les programmateurs que nous avons rencontrés hésitent à établir des généralisations sur la pratique théâtrale des pays qu’ils visitent, leur regard ne manque pas d’acuité. Cédant parfois à une légitime jalousie (devant les budgets faramineux de certaines compagnies, tout particulièrement en Allemagne) ou à l’analyse sociologique (l’exigence du public new-yorkais par rapport à l’agaçante manie de l'usuel standing ovation au Québec), ces têtes chercheuses peuvent aussi reconnaître les traits de génie et les errances qui se manifestent sur les scènes étrangères.

La mondialisation et l’effritement de la diversité culturelle contaminent aussi la pratique théâtrale. La directrice générale et artistique du Festival de théâtre des Amériques, Marie-Hélène Falcon, constate « que les choses ont tendance à se ressembler, que le répertoire est à peu près le même partout », tandis que Pierre Bernard, metteur en scène et programmateur au Festival Juste pour rire, se désole de l’omniprésence des « divertissements purs, des spectacles bien réglés, où l’esthétique est très importante ».

II faut dire que ceux dont la tâche est de dénicher les meilleurs spectacles pour le plaisir des festivaliers québécois s’égarent souvent dans les grandes capitales culturelles, là où l’argent ne manque pas. Cette opulence provoque parfois d’agréables surprises, par exemple, cette Bohème de Puccini dans un grand théâtre de Broadway, une mise en scène accrocheuse du cinéaste australien Baz Luhrmann (Moulin rouge) à faire frémir les puristes. « Voilà comment dépenser des sommes énormes d’argent avec talent et culture », souligne Pierre Bernard, tout en s’avouant incapable de faire venir un tel spectacle à Montréal.

Le dynamisme et l’éclectisme du milieu théâtral des grandes villes comme New York, Paris et Berlin font la joie de ces bourlingueurs, qui y trouvent, en concentré, des productions venant de tous les horizons. Comédienne et codirectrice artistique du Carrefour international de théâtre de Québec, Marie Gignac, elle-même une habituée des festivals après avoir ratissé la planète pendant 12 ans avec les spectacles de Robert Lepage, s’émerveille devant l’effervescence de la capitale française et l’anticonformisme du théâtre allemand. « À Paris, en deux semaines, on peut voir autant, sinon plus, de productions étrangères que françaises, même en dehors des festivals, précise-t-elle. Pour les artistes et le milieu théâtral, cette émulation est extraordinaire. En Allemagne, les grandes compagnies font preuve d’une réelle audace, soutenues financièrement par l’État dans des proportions qui ne sont pas comparables avec celles d'ici. » Le dynamisme allemand est tel que le Carrefour a voulu lui rendre hommage l’an dernier en sélectionnant entre autres Endstation Amerika, l’adaptation d’Un tramway nommé désir de Tennessee Williams dans une mise en scène de Frank Castorf; véritable coup de cœur, d’abord pour Marie Gignac, ensuite pour les festivaliers, et plus tard couronné du Masque de la meilleure production étrangère.

Par ailleurs, les grandes capitales n’ont pas le monopole de la créativité. Le directeur artistique des Coups de Théâtre, Rémi Boucher, admire la liberté artistique du théâtre jeunesse aux Pays-Bas. « De plus, ajoute-t-il, les créateurs qui s’y impliquent le font avec sérieux et passion, jamais en dilettante. » Pour lui, le théâtre pour enfants ressemble à celui offert aux adultes, et reflète les particularités nationales : « Les Français proposent un théâtre littéraire, sophistiqué; tandis que les Italiens sont plutôt bon enfant, pleins de fantaisie. En Corée du Sud, on propose de grandes productions très colorées avec beaucoup d’animaux sur scène. » Quant à Marie Gignac, elle admire la créativité des Flamands, petit peuple dans ce petit pays qu’est la Belgique. Admiration partagée par Marie-Hélène Falcon : « Ce pays possède des théâtres dont on peut être jaloux, construits exclusivement pour la création théâtrale. En plus, l’État a un grand respect pour les arts, et les artistes. » Par ailleurs, ces derniers ont également un statut minoritaire qui les oblige, eux aussi, à l'originalité.

Vaste continent où la tradition théâtrale est aussi récente que la nôtre, l’Amérique latine est la terre de prédilection de Marie-Hélène Falcon, où l’on retrouve une « formidable énergie », où émergent « des créateurs extrêmement polyvalents ». En Argentine, malgré un soutien étatique moins généreux et une crise économique qui n’arrange pas les choses, le théâtre est florissant à défaut de nourrir convenablement ceux qui le pratiquent. Là comme ailleurs, les professionnels du théâtre déploient des trésors d’imagination pour s’imposer, et la question politique est très présente sur scène, surtout chez la relève. « Ces courants sont apparus, précise Marie-Hélène Falcon, bien avant la mouvance antimondialisation ». C’est d’ailleurs le même phénomène pour la relève en Europe, comme le constate Marie Gignac : « Les jeunes créateurs se posent beaucoup de questions sur l’immigration, le racisme, les défavorisés, la guerre, etc. La diversité des cultures et des langues dans les grandes villes européennes suscitent des questionnements qui se retrouvent souvent dans leurs spectacles. »

Des préoccupations que les programmateurs souhaitent grandement faire partager au public qui fréquente leurs événements, autant de « fenêtres ouvertes sur le monde » selon Marie Gignac. Et ces « voyeurs professionnels » (expression doucement ironique de Rémi Boucher) souhaitent qu’une fois l’éblouissement terminé, la surprise dissipée, on puisse s’inspirer de toutes leurs bonnes idées.

 



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