NO 22 – PRINTEMPS / SPRING 2003

Formes théâtrales : va jouer dehors !

par Valérie Rhême

Il existe un théâtre qui ne connaît pas de conventions. Il prend d'assaut le parvis de l'église, la rue principale ou la vitrine du salon de coiffure. Il s'anime d'une faune bigarrée qui ralentit la course du passant en l'entraînant dans ses péripéties qui sont elles-mêmes souvent tributaires des interventions et des réactions de la foule. Ce théâtre parfois étonnant se tient juste là, au coin de la rue...

Parade Issimo, Les Sages Fous, Festival d'été de Québec, 2002. Photo : Laurence Biron.

D'origines et de formes multiples, le théâtre de rue — ou théâtre forain — a connu un essor considérable en Europe au cours des 25 dernières années. De mai à octobre, des villes — souvent de dimension moyenne — se modifient au gré des représentations, et par la présence de centaines d'artistes et de milliers de spectateurs. Une atmosphère festive accompagne cette réappropriation du lieu commun, lequel se peuple de créatures surprenantes et de machines aux dimensions parfois surhumaines. D'autres troupes misent sur la simplicité et l'imagination du public qui se laisse happer par cette rencontre véritable. Si certains spectacles sont poétiques, voire fantaisistes, d'autres sont carrément déstabilisants. La qualité des prestations est variable bien sûr, mais l'expérience est marquante. On découvre un théâtre libre, qui respire, mais qui n'est pourtant pas sans contraintes et qui étonne tant il peut être bien huilé.

Naissances simultanées

C'est en 1997 que le Festival Juste pour rire, qui avait déjà fait quelques incursions dans le domaine, ancre le théâtre de rue à son volet extérieur, alors que le Festival de théâtre de rue de Shawinigan met sur pied sa première programmation.

« L'idée est venue du frère d'un collègue, qui est journaliste à Paris. On s'est fait venir des magazines, on a voyagé un peu, puis on a invité des artistes à monter des spectacles ! » se souvient le codirecteur artistique du Festival de théâtre de rue de Shawinigan, Rémi-Pierre Paquin. Cinq mille personnes de la région assistent à la première édition. Pour plusieurs il s'agit d'un premier contact avec le théâtre : c'est le choc.

Du côté de Juste pour rire aussi, mais l'accueil est enthousiaste. « À l'origine, nous avions un parti pris pour les spectacles teintés d'humour, mais nous nous sommes aperçus que nous passions à côté de choses fantastiques », souligne le codirecteur artistique du volet arts de la rue du Festival Juste pour rire, André N. Pérusse.

La programmation de ce festival se compose à 80 % de spectacles étrangers — 70 % en 2003 —, tandis qu'à Shawinigan la proportion est inverse : on mise surtout sur la création et on souhaite développer le théâtre de rue au Québec.

Leçon de base

« Quand on nous invite dans un festival, nous demandons toujours un plan de la ville. Il suffit qu'une rue ne tourne pas à 90 degrés pour que ça ne fonctionne pas et que nous ayons à nous ajuster. Il existe à peu près dix versions de Parade Issimo », explique le dompteur de marionnettes sauvages et cofondateur de la troupe Les Sages Fous, Jacob Brindamour.

Le spectacle déambulatoire de cette compagnie est un bon exemple de ce qu'est le théâtre de rue. Il intègre les éléments du paysage urbain, il est souple et s'adapte facilement à l'environnement, en plus de s'adresser directement au public. C'est autour du canevas de départ que s'échafaudent, à chaque représentation, de nouvelles aventures : une oiselière traverse la ville en tirant sa charrette, à la recherche de ses grandes autruches égarées.

« Ce que nous faisons est à des lieux du cinéma, de la télévision, et même du théâtre, car on se retrouve derrière un cadre de scène qui fait penser à un écran. Nos marionnettes hument, mordent, pincent et regardent les gens dans les yeux. Les manipulations se font à vue. En montrant tout, on ne brise pas la magie, au contraire. Ce sont d'ailleurs deux enfants qui nous ont fait découvrir qu'il y avait quelque chose dans l'œuf que l'oiselière transportait. Ils y ont collé leur oreille et nous ont dit : "On entend gratter; il y a quelque chose à l'intérieur" », poursuit Jacob Brindamour.

S'approprier le théâtre

Rémi-Pierre Paquin, André N. Pérusse et Jacob Brindamour, tous trois sont d'accord : le public en redemande. L'an dernier, 90 000 personnes ont assisté au Festival de théâtre de rue de Shawinigan malgré deux jours de pluie sur trois, et des milliers de festivaliers ont foulé le site extérieur de Juste pour rire.

« C'est un art démocratique, à la fois parce qu'il est gratuit et parce que les artistes et la communauté travaillent de pair », souligne Rémi-Pierre Paquin. Aux demandes farfelues de commandites de poules à livrer en pleine rue en passant par la nécessité de trouver une grue pour hisser une voiture avec deux comédiens dedans à quelques mètres au-dessus de la foule, les organisateurs obtiennent souvent un « ma gang de malades ! » comme réponse préliminaire. Mais très vite tout le monde embarque, même le bedeau : « Nous voulions faire sonner les cloches de l'église pour recréer un tableau de mariage. Il nous a dit : "On peut pas faire ça, les gens vont se pointer à la messe !" » raconte Rémi-Pierre Paquin. Le bedeau a finalement accepté et, en prime, a vu sa vieille cloche brisée depuis quatre ans remplacée par une toute neuve.

L'avenir

Le théâtre de rue est encore un phénomène récent au Québec. André N. Pérusse constate la montée des jeunes artistes d'ici, en qualité et en quantité. Rémi-Pierre Paquin confirme que plusieurs se regroupent en collectifs pour mettre sur pied de nouveaux spectacles : 42 artistes ont participé à la première édition du Festival ; ils étaient 200 en 2001.

Bien que plus limitées que celles de leurs acolytes étrangers, les possibilités de faire tourner un spectacle au Québec se multiplient. Par exemple, le Festival d'été de Québec et le service culturel de la Ville de Pointe-Claire ont ajouté du théâtre de rue à leurs activités. « Une compagnie d'ici qui souhaite se développer doit absolument passer par l'Europe », estime cependant André N. Pérusse.

C'est ce qui attend Jacob Brindamour et ses copains qui feront du tourisme à dos d'autruches de mai à octobre lors d'une tournée qui les mènera dans neuf pays européens. Chez nous, Rémi-Pierre Paquin et sa bande mijotent une création qui donnera l'impression d'un unique spectacle regroupant plusieurs compagnies, dont Momentum. Au moment d'écrire ces lignes, André N. Pérusse assistait à une représentation d'Alice au pays des merveilles dans une scénographie d'oranges et de citrons dans le sud de la France… Bande de chanceux ? Le public aussi !

 



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