NO 23 – AUTOMNE / FALL 2003

L’art de choisir les exercices publics : haute voltige

par Raymond Bertin

Jouer dans un théâtre de 800 places ; concevoir un décor en fonction d’un espace particulier ; organiser une production comme s’il s’agissait d’un travail professionnel : voilà quelques-uns des défis qui attendent les élèves de tous les programmes de l’ÉNT à mi-parcours de leur formation, et ce jusqu’à la graduation. Les activités entourant la préparation et la présentation des exercices publics atteignent des sommets d’intensité toujours surprenants. C’est là que culminent des mois d’apprentissages alors que chaque élève se trouve confronté à la réalité de la scène et à la rencontre avec un public formé de ses professeurs, de ses pairs et d’amateurs de théâtre.

 

Denise Guilbault. Photo : Maxime Côté.

L’ultime responsabilité des décisions concernant les exercices publics et les metteurs en scène qui les dirigent est entre les mains de la directrice artistique de la section française, Denise Guilbault. Gros défi ! Ses choix influencent en effet l’activité générale de l’École et le parcours de formation des élèves de tous les programmes.

« Nos exercices publics ne sont pas des spectacles conçus pour rallier, émouvoir ou absolument toucher un public, bien qu’il ne soit pas rare que ceux et celles qui y assistent soient ravis et même un peu plus ! Dans une école d’art, les objectifs pédagogiques et les préoccupations artistiques sont évidemment indissociables, mais les besoins de la formation ont toujours préséance sur toutes les autres considérations quand vient le temps de faire des choix de programmation. »

Guidés par des metteurs en scène et un entourage de professionnels expérimentés et attentifs à chaque étape de ce processus unique qui les conduit jusqu’à la dernière représentation, les élèves sont mis en situation de découverte et d’expérimentation. « Ils doivent faire appel aux techniques qu’on leur apprend tout en apprivoisant davantage l’instinct et l’intuition dont ils ont besoin pour réussir. »

Des terrains de jeu à élargir

Mais comment trouver et délimiter les terrains de jeu appropriés ? « Nous cherchons à donner accès à toutes sortes de dramaturgies et à différentes approches. Mais ce parti pris en faveur de la diversité n’est pas suffisant. Il faut surtout analyser et décoder les besoins spécifiques des élèves et composer avec les styles, les forces, les faiblesses et les capacités de chacun pour mieux transcender l’état des choses et permettre à ces artistes en émergence d’atteindre de nouveaux horizons, souligne Denise Guilbault. Par exemple, la saison dernière, j’ai invité la metteure en scène Paula de Vasconcelos, reconnue pour son travail théâtral chorégraphié, à travailler avec les étudiants de troisième année du programme d’Interprétation. Cette classe était composée d’artistes sensibles, sachant dire un texte et créer des personnages, mais dont les corps demeuraient trop silencieux. Le résultat a été remarquable : les étudiants ont beaucoup appris... et le spectacle était d’une grande poésie. »

Il faut s’aimer…, exercice public dirigé par Paula de Vasconcelos,
Salle André-Pagé de l’ÉNT, mars 2003. Photo : Alexandre Mongeau.

Entre autres contraintes, se trouve aussi la difficulté de dénicher des textes offrant des rôles consistants à chacun — généralement six gars, six filles —, assez pour que le groupe ait envie de les travailler pendant huit semaines. C’est aussi vrai pour les élèves des programmes de Scénographie et de Production qui font tout — conception des décors et des costumes, conception des éclairages et conception sonore, direction de production et direction technique, assistance à la mise en scène, et régie — et qui doivent avoir de quoi se mettre sous la dent. Par ailleurs, l’École dispose de ressources non négligeables telles que les différentes salles de spectacle de formats variés — du petit Studio Pauline-McGibbon de l’École à la grande Salle Ludger-Duvernay du Monument-National — qui permettent de proposer de multiples défis sur le plan de l’interprétation, de la mise en scène, de l’utilisation de l’espace et de l’équipement scénique.

Patience et rigueur

Le choix des artistes et artisans qui encadrent les étudiants est aussi déterminant. « Ces personnes d’expérience jouent un rôle de premier ordre. Aussi nous assurons-nous que ces professionnels de la scène partagent nos objectifs pédagogiques. Nous cherchons à travailler avec des artistes accomplis, mais qui doivent aussi être capables de transmettre leurs connaissances. Quand ils sont invités à l’École, ils savent qu’ils seront entourés d’étudiants en train d’apprendre le métier. Il faut donc qu’ils soient patients et confiants, et qu’ils acceptent qu’un élève ne réagisse pas aussi vite qu’un professionnel quand il s’agit de résoudre un problème. Ils doivent en même temps communiquer les exigences et la rigueur qu’exige une production professionnelle ! Alors le temps presse inévitablement. Le metteur en scène idéal sait déterminer quand il doit inciter l’étudiant à poser un geste et quand, au contraire, il doit l’encourager à réfléchir avant de prendre des décisions. »

En tout temps, la directrice artistique valorise la souplesse et une diversité d’approches. « Les élèves doivent avoir la possibilité d’élargir leur palette de couleurs, jusque dans les demi-teintes ! L’École est le lieu idéal pour faire des essais, risquer, mais jamais au détriment des élèves. Ces derniers travaillent parfois avec des gens extrêmement précis qui articulent une esthétique définie, et avec d’autres qui, au contraire, laissent aux acteurs et aux concepteurs une très grande liberté d’expression et d’action. Les étudiants sont alors confrontés à différentes façons de faire le métier. Ils sont encouragés à trouver, à travers ces expériences, l’itinéraire qui sera le leur comme artiste de théâtre. »

 



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