| Les diplômés : air de famille
par André Lavoie
Dans le milieu théâtral,
comme dans presque toutes les disciplines artistiques, des familles
se forment et des affinités se traduisent en spectacles
éphémères ou en événements
marquants. Ces liens puisent souvent leur origine au hasard des
rencontres, au gré des productions, mais rien ne remplace
la bonne vieille camaraderie des salles de répétition
décole.
À la fin de leur formation, beaucoup de diplômés sont appelés à se donner entre
eux la réplique, à frayer sur les mêmes scènes ou à patienter ensemble de longues heures sur les plateaux
de tournage. Et tous ceux formés au sein dune même institution partagent, parfois sans même le savoir, bien plus
quun diplôme : un héritage théâtral commun et des expériences similaires, entre autres choses.
Cette synergie créée notamment à lÉcole nationale de théâtre entre
élèves ne résiste pas toujours aux réalités de la profession, mais se prolonge parfois dheureuse
façon, et pas toujours uniquement entre gens dune même promotion, dune même génération. Ainsi,
depuis sa première au Festival de théâtre des Amériques en 1997 jusquà son adaptation cinématographique
filmée lété dernier à Montréal et en Albanie, sans compter ses triomphes au Festival international
des francophonies en Limousin et au Festival dAvignon en France, la création de Littoral de Wajdi Mouawad (Interprétation,
1991) aura été portée jusquau bout par des diplômés de lÉNT. Lhistoire de ce
périple dun jeune Montréalais voulant enterrer la dépouille de son père au Liban constitue dailleurs
un bel exemple de cette connivence porteuse des plus grandes réussites artistiques.
À
parts égales
|

Gilles Renaud. Photo : Monic Richard.
|
Diplômé du programme dInterprétation
en 1967, puis directeur de la section Interprétation française
de 1987 à 1992 et directeur des études en 2000-2001
à lÉNT, temporairement à la barre du
Théâtre dAujourdhui au moment décrire
ces lignes, Gilles Renaud se souvient encore du coup de fil de
Wajdi Mouawad pour lui proposer le rôle du père défunt :
« Nous étions en août 1996 — je ne
pourrai jamais loublier, cétait le jour du
décès de Robert Gravel
— et Wajdi ma
demandé de jouer dans cette pièce qui nétait
pas encore écrite, mais déjà programmée
au Festival de théâtre des Amériques le printemps
suivant. Jai dit oui immédiatement, à sa grande
surprise ! »
Gilles Renaud était très
présent à lÉcole au moment où
plusieurs membres de léquipe — Manon Brunelle,
Claude Despins et Pascal Contamine (Interprétation, 1995)
— y faisaient leurs classes : « À
leurs yeux, je représentais une sorte de père
de théâtre, celui qui les avait aidés
et encouragés lors de leur passage à lÉcole. »
|

Steve Laplante
|
De son côté, Steve Laplante
(Interprétation, 1996) a aussi participé à
la naissance, au succès et au rayonnement international
de Littoral, interprétant le rôle de Wilfrid,
celui qui porte son défunt père sur ses frêles
épaules. Comme ses camarades de classe et de scène
Miro et David Boutin, également de laventure, Steve
Laplante na pas connu Gilles Renaud lors de sa formation.
Mais, le jeune comédien ne manque pas de souligner la précieuse
contribution de ce dernier : « Cétait
une bonne idée de linviter à jouer avec nous,
à cause du rapport chaleureux et naturel quil a réussi
à établir au sein du groupe. Comme nous étions
à peu près tous en début de carrière,
son expérience et son leadership ont été
très précieux. » Cependant pour Gilles
Renaud, pas question de prendre le rôle de directeur ou
de professeur : il était dabord et avant tout
un membre à part entière de léquipe.
« Littoral, on la tous dans le corps ;
on a répété cette pièce pendant des
mois ; et, comme jai dû quitter pendant un moment,
je suis celui qui la jouée le moins : environ
79 fois. »
Caractère
distinct ?
Malgré les angoisses et les détours inhérents à toute création en gestation, la
cohésion de la troupe sest rapidement établie. « Dans dautres spectacles, constate Steve Laplante, on
ne sait même pas de quelles écoles viennent nos partenaires, parfois même au bout de quelques semaines de répétitions. »
Un phénomène qui nétonne pas Gilles Renaud : « Après quelques années de pratique,
les particularités des diplômés des différentes institutions sestompent. Comme certains professeurs et
metteurs en scène vont dune école à lautre, les approches peuvent aussi être similaires. »
Ce qui distingue les diplômés de lÉcole par rapport aux autres, cest « la
chance davoir goûté à latmosphère extraordinaire et à la liberté qui règnent
dans cette institution, note Gilles Renaud. Quand on examine la situation des autres écoles de formation théâtrale,
ici comme à létranger, les étudiants de lÉNT peuvent se considérer privilégiés
davoir autant de ressources et de pouvoir mettre les techniques et les connaissances acquises en pratique dans des salles comme celles
du Monument-National ». Un constat partagé par Steve Laplante, qui ajoute : « Puisque lÉcole
forme des professionnels de tous les métiers du théâtre, cest aussi facile de trouver des scénographes
et des techniciens si tu décides de monter un spectacle ou de fonder une petite compagnie. »
Pour ces deux comédiens, laventure de Littoral va se terminer sur grand écran lan
prochain. Ils sont tout à fait conscients quune telle synergie entre diplômés dune même institution
est exceptionnelle et ne risque pas de se reproduire de si tôt. « Souvent, après notre sortie de lÉcole,
de nouveaux clans se forment, et cest normal, explique Gilles Renaud. Avec la fin du tournage de Littoral, léquipe est
maintenant allée au bout de cette grande aventure : la boucle est bouclée. »
Retour au début de l'article
|