NO 23 – AUTOMNE / FALL 2003

Les diplômés : air de famille

par André Lavoie

Dans le milieu théâtral, comme dans presque toutes les disciplines artistiques, des familles se forment et des affinités se traduisent en spectacles éphémères ou en événements marquants. Ces liens puisent souvent leur origine au hasard des rencontres, au gré des productions, mais rien ne remplace la bonne vieille camaraderie des salles de répétition d’école.

À la fin de leur formation, beaucoup de diplômés sont appelés à se donner entre eux la réplique, à frayer sur les mêmes scènes ou à patienter ensemble de longues heures sur les plateaux de tournage. Et tous ceux formés au sein d’une même institution partagent, parfois sans même le savoir, bien plus qu’un diplôme : un héritage théâtral commun et des expériences similaires, entre autres choses.

Cette synergie créée notamment à l’École nationale de théâtre entre élèves ne résiste pas toujours aux réalités de la profession, mais se prolonge parfois d’heureuse façon, et pas toujours uniquement entre gens d’une même promotion, d’une même génération. Ainsi, depuis sa première au Festival de théâtre des Amériques en 1997 jusqu’à son adaptation cinématographique filmée l’été dernier à Montréal et en Albanie, sans compter ses triomphes au Festival international des francophonies en Limousin et au Festival d’Avignon en France, la création de Littoral de Wajdi Mouawad (Interprétation, 1991) aura été portée jusqu’au bout par des diplômés de l’ÉNT. L’histoire de ce périple d’un jeune Montréalais voulant enterrer la dépouille de son père au Liban constitue d’ailleurs un bel exemple de cette connivence porteuse des plus grandes réussites artistiques.

À parts égales

Gilles Renaud. Photo : Monic Richard.

Diplômé du programme d’Interprétation en 1967, puis directeur de la section Interprétation française de 1987 à 1992 et directeur des études en 2000-2001 à l’ÉNT, temporairement à la barre du Théâtre d’Aujourd’hui au moment d’écrire ces lignes, Gilles Renaud se souvient encore du coup de fil de Wajdi Mouawad pour lui proposer le rôle du père défunt : « Nous étions en août 1996 — je ne pourrai jamais l’oublier, c’était le jour du décès de Robert Gravel… — et Wajdi m’a demandé de jouer dans cette pièce qui n’était pas encore écrite, mais déjà programmée au Festival de théâtre des Amériques le printemps suivant. J’ai dit oui immédiatement, à sa grande surprise ! »

Gilles Renaud était très présent à l’École au moment où plusieurs membres de l’équipe — Manon Brunelle, Claude Despins et Pascal Contamine (Interprétation, 1995) — y faisaient leurs classes : « À leurs yeux, je représentais une sorte de “père de théâtre”, celui qui les avait aidés et encouragés lors de leur passage à l’École. »

Steve Laplante

De son côté, Steve Laplante (Interprétation, 1996) a aussi participé à la naissance, au succès et au rayonnement international de Littoral, interprétant le rôle de Wilfrid, celui qui porte son défunt père sur ses frêles épaules. Comme ses camarades de classe et de scène Miro et David Boutin, également de l’aventure, Steve Laplante n’a pas connu Gilles Renaud lors de sa formation. Mais, le jeune comédien ne manque pas de souligner la précieuse contribution de ce dernier : « C’était une bonne idée de l’inviter à jouer avec nous, à cause du rapport chaleureux et naturel qu’il a réussi à établir au sein du groupe. Comme nous étions à peu près tous en début de carrière, son expérience et son leadership ont été très précieux. » Cependant pour Gilles Renaud, pas question de prendre le rôle de directeur ou de professeur : il était d’abord et avant tout un membre à part entière de l’équipe. « Littoral, on l’a tous dans le corps ; on a répété cette pièce pendant des mois ; et, comme j’ai dû quitter pendant un moment, je suis celui qui l’a jouée le moins : environ 79 fois. »

Caractère distinct ?

Malgré les angoisses et les détours inhérents à toute création en gestation, la cohésion de la troupe s’est rapidement établie. « Dans d’autres spectacles, constate Steve Laplante, on ne sait même pas de quelles écoles viennent nos partenaires, parfois même au bout de quelques semaines de répétitions. » Un phénomène qui n’étonne pas Gilles Renaud : « Après quelques années de pratique, les particularités des diplômés des différentes institutions s’estompent. Comme certains professeurs et metteurs en scène vont d’une école à l’autre, les approches peuvent aussi être similaires. »

Ce qui distingue les diplômés de l’École par rapport aux autres, c’est « la chance d’avoir goûté à l’atmosphère extraordinaire et à la liberté qui règnent dans cette institution, note Gilles Renaud. Quand on examine la situation des autres écoles de formation théâtrale, ici comme à l’étranger, les étudiants de l’ÉNT peuvent se considérer privilégiés d’avoir autant de ressources et de pouvoir mettre les techniques et les connaissances acquises en pratique dans des salles comme celles du Monument-National ». Un constat partagé par Steve Laplante, qui ajoute : « Puisque l’École forme des professionnels de tous les métiers du théâtre, c’est aussi facile de trouver des scénographes et des techniciens si tu décides de monter un spectacle ou de fonder une petite compagnie. »

Pour ces deux comédiens, l’aventure de Littoral va se terminer sur grand écran l’an prochain. Ils sont tout à fait conscients qu’une telle synergie entre diplômés d’une même institution est exceptionnelle et ne risque pas de se reproduire de si tôt. « Souvent, après notre sortie de l’École, de nouveaux clans se forment, et c’est normal, explique Gilles Renaud. Avec la fin du tournage de Littoral, l’équipe est maintenant allée au bout de cette grande aventure : la boucle est bouclée. »

 



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