| Théâtre et Société : proche parenté
par Frédérique Doyon
Si la pratique professionnelle
est la fine fleur du théâtre, il ne faut pas oublier
quelle plonge ses racines dans lunivers foisonnant
du théâtre amateur. Historiquement, la démonstration
nest plus à faire : la scène professionnelle
du théâtre québécois est née
dartistes et dartisans qui, mus par la passion du
jeu et des rencontres, ont fait leur propre théâtre.
Or, encore aujourdhui, et on loublie souvent, la flamme
naît dabord à lécole primaire
et secondaire, ou au centre communautaire du coin. « Peu
de comédiens peuvent dire quils nont pas fait
de théâtre amateur », remarque le directeur
général de la Fédération québécoise
du théâtre amateur (FQTA), Yoland Roy.
Une autre illusion est de croire que le
théâtre professionnel domine la scène, alors
que sa prédominance dépasse rarement les frontières
des grands centres urbains. « Il y a beaucoup dendroits
au Québec où il ny a pas de théâtre
professionnel, souligne Danielle Thibault de la direction des
sports et loisirs de la Ville de Montréal. Le théâtre
avec lequel les gens sont principalement en contact, cest
le théâtre amateur. » Quelque 50 troupes
sont répertoriées dans la métropole, mais
« ce nest pas représentatif »,
juge celle qui mène annuellement le Festival de théâtre
amateur de lîle de Montréal. Elle estime la
réalité plus près de 200 troupes, car plusieurs
ne sinscrivent pas à lévénement
ou naissent le temps dune production.
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Douze Hommes en colère
de Réginald Rose, Théâtre Double-Défi,
Mont-Laurier, 1997
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Prendre
racine
On imagine facilement le théâtre amateur comme une réalité très « locale »,
de qualité inégale, et dexistence brève. Mais ce milieu est plus organisé et viable quon ne le croit,
et il rayonne parfois bien au-delà de nos frontières. « Les Cabotins de Thetford Mines sont établis depuis
plus de 30 ans et fonctionnent avec un abonnement de saison », fait remarquer Yoland Roy. Avec leurs quelque 75 membres, ils figurent
parmi les cinq ou six « habitués » qui participent périodiquement à des festivals canadiens et
internationaux. Mais le secret du théâtre amateur consiste dabord à sancrer dans la communauté. La
troupe Double-Défi de Mont-Laurier en est lexemple le plus flagrant : « Cest une compagnie qui a pour
mission de faire participer des gens daffaires, par exemple un pharmacien ou un avocat, à chaque production, et de ramasser
des fonds pour des organismes de la communauté, doù le nom de Double-Défi. »
Centre nerveux du milieu, la FQTA a vu le jour en 1958, dabord sous le nom dAssociation
canadienne de théâtre amateur. À ce jour, elle compte environ 500 membres collectifs et individuels, allant du théâtre
scolaire à celui des aînés. Un chiffre qui laisse présager une pratique réelle beaucoup plus vaste. Selon
une étude1, qui remonte toutefois à 1990, environ 100 000 personnes pratiquent ce théâtre
au Québec, et 300 000 spectateurs assistent annuellement à des représentations de théâtre amateur.
« La FQTA aide au démarrage des troupes », explique Yoland Roy. Grâce à
un bottin de formateurs, les débutants peuvent apprendre à prix modique les rouages du métier — cours de voix,
de mime, etc. Entremetteuse, la Fédération facilite la création et le maintien de liens avec la municipalité ;
favorise laccessibilité aux textes de théâtre (vente, emprunt de livres, droits dauteur) ; et surtout,
encourage la collaboration entre les troupes, qui partagent ainsi leurs ressources souvent limitées (décors, costumes). Lorganisme
a aussi mis sur pied diverses activités, accréditant notamment le tout nouveau Festival international de Mont-Laurier, où
seront présentées, en septembre, pas moins de 22 productions, dont 17 venues de divers pays (Arménie, Bulgarie, Burkina
Faso, Turquie...).
Une
passion qui perdure
De ses mises en scène de petite
fille jusquau cours de théâtre du cégep,
Caroline Bouffard avait sans conteste la « piqûre » du
théâtre. Devenue responsable du contenu du site
Internet dune grande compagnie, « pour des raisons
de sécurité financière », avoue-t-elle,
elle a renoué, à la veille de ses 30 ans, avec
ce quelle « aimait vraiment faire »,
en joignant la troupe Production de lHistrion, fondée
en 1994 et structurée en saisons de trois productions
annuelles. « Jai
beaucoup plus de curiosité pour le jeu depuis que je suis
avec Histrion », affirme celle qui fréquente
surtout les spectacles des petites compagnies (plus « inspirants » pour
sa troupe à petit budget). « Mais les autres
[comédiens de lHistrion] sont des spectateurs assidus ;
ils sont abonnés à différents endroits
et vont au théâtre au moins une fois par mois. »
« Jai remarqué que le théâtre amateur amenait
au théâtre des gens qui ny vont jamais », fait valoir Richard Émond, 57 ans, journaliste à Radio-Canada
et membre du Théâtre sans fin. Fasciné par les acteurs qui « ont lart de dire les choses avec presque
rien », il joue depuis 10 ans et fut de la première mouture de la Troupe des abonnés du TNM2.
« Créer une habitude, un besoin de voir du théâtre, est un de nos buts »,
explique Yoland Roy. Même son de cloche chez Danielle Thibault, qui souligne que les prix octroyés à la fin du festival
montréalais viennent de collaborations avec des théâtres professionnels (Denise-Pelletier, Prospero, NTE).
Malgré des signes dessoufflement ces dernières années à cause du manque de temps
à investir — « un phénomène de société », selon Danielle Thibault —,
« la pratique amateur est toujours très vivante », affirme-t-elle encore. Et il ny a pas lieu ni den
douter ni de craindre sa disparition. Car « cest la passion qui lanime », rappelle le président de
la FQTA, Pierre Boucher, dont le cur bat pour le théâtre depuis plus de 40 ans.
1 - PRONOVOST, G. Plan de développement
de lAssociation québécoise de théâtre amateur. Université du Québec à Trois-Rivières,
Département des sciences du loisir, avril 1990.
2 - Mise sur pied en 1994 par la directrice générale
et artistique du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal, cette troupe permet aux abonnés du TNM de vivre une expérience
qui leur fait découvrir les différents aspects dune production théâtrale.
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