NO 23 – AUTOMNE / FALL 2003

Théâtre et Société : proche parenté

par Frédérique Doyon

Si la pratique professionnelle est la fine fleur du théâtre, il ne faut pas oublier qu’elle plonge ses racines dans l’univers foisonnant du théâtre amateur. Historiquement, la démonstration n’est plus à faire : la scène professionnelle du théâtre québécois est née d’artistes et d’artisans qui, mus par la passion du jeu et des rencontres, ont fait leur propre théâtre. Or, encore aujourd’hui, et on l’oublie souvent, la flamme naît d’abord à l’école primaire et secondaire, ou au centre communautaire du coin. « Peu de comédiens peuvent dire qu’ils n’ont pas fait de théâtre amateur », remarque le directeur général de la Fédération québécoise du théâtre amateur (FQTA), Yoland Roy.

Une autre illusion est de croire que le théâtre professionnel domine la scène, alors que sa prédominance dépasse rarement les frontières des grands centres urbains. « Il y a beaucoup d’endroits au Québec où il n’y a pas de théâtre professionnel, souligne Danielle Thibault de la direction des sports et loisirs de la Ville de Montréal. Le théâtre avec lequel les gens sont principalement en contact, c’est le théâtre amateur. » Quelque 50 troupes sont répertoriées dans la métropole, mais « ce n’est pas représentatif », juge celle qui mène annuellement le Festival de théâtre amateur de l’île de Montréal. Elle estime la réalité plus près de 200 troupes, car plusieurs ne s’inscrivent pas à l’événement ou naissent le temps d’une production.

Douze Hommes en colère de Réginald Rose, Théâtre Double-Défi, Mont-Laurier, 1997

Prendre racine

On imagine facilement le théâtre amateur comme une réalité très « locale », de qualité inégale, et d’existence brève. Mais ce milieu est plus organisé et viable qu’on ne le croit, et il rayonne parfois bien au-delà de nos frontières. « Les Cabotins de Thetford Mines sont établis depuis plus de 30 ans et fonctionnent avec un abonnement de saison », fait remarquer Yoland Roy. Avec leurs quelque 75 membres, ils figurent parmi les cinq ou six « habitués » qui participent périodiquement à des festivals canadiens et internationaux. Mais le secret du théâtre amateur consiste d’abord à s’ancrer dans la communauté. La troupe Double-Défi de Mont-Laurier en est l’exemple le plus flagrant : « C’est une compagnie qui a pour mission de faire participer des gens d’affaires, par exemple un pharmacien ou un avocat, à chaque production, et de ramasser des fonds pour des organismes de la communauté, d’où le nom de Double-Défi. »

Centre nerveux du milieu, la FQTA a vu le jour en 1958, d’abord sous le nom d’Association canadienne de théâtre amateur. À ce jour, elle compte environ 500 membres collectifs et individuels, allant du théâtre scolaire à celui des aînés. Un chiffre qui laisse présager une pratique réelle beaucoup plus vaste. Selon une étude1, qui remonte toutefois à 1990, environ 100 000 personnes pratiquent ce théâtre au Québec, et 300 000 spectateurs assistent annuellement à des représentations de théâtre amateur.

« La FQTA aide au démarrage des troupes », explique Yoland Roy. Grâce à un bottin de formateurs, les débutants peuvent apprendre à prix modique les rouages du métier — cours de voix, de mime, etc. Entremetteuse, la Fédération facilite la création et le maintien de liens avec la municipalité ; favorise l’accessibilité aux textes de théâtre (vente, emprunt de livres, droits d’auteur) ; et surtout, encourage la collaboration entre les troupes, qui partagent ainsi leurs ressources souvent limitées (décors, costumes). L’organisme a aussi mis sur pied diverses activités, accréditant notamment le tout nouveau Festival international de Mont-Laurier, où seront présentées, en septembre, pas moins de 22 productions, dont 17 venues de divers pays (Arménie, Bulgarie, Burkina Faso, Turquie...).

Une passion qui perdure

De ses mises en scène de petite fille jusqu’au cours de théâtre du cégep, Caroline Bouffard avait sans conteste la « piqûre » du théâtre. Devenue responsable du contenu du site Internet d’une grande compagnie, « pour des raisons de sécurité financière », avoue-t-elle, elle a renoué, à la veille de ses 30 ans, avec ce qu’elle « aimait vraiment faire », en joignant la troupe Production de l’Histrion, fondée en 1994 et structurée en saisons de trois productions annuelles. « J’ai beaucoup plus de curiosité pour le jeu depuis que je suis avec Histrion », affirme celle qui fréquente surtout les spectacles des petites compagnies (plus « inspirants » pour sa troupe à petit budget). « Mais les autres [comédiens de l’Histrion] sont des spectateurs assidus ; ils sont abonnés à différents endroits et vont au théâtre au moins une fois par mois. »

« J’ai remarqué que le théâtre amateur amenait au théâtre des gens qui n’y vont jamais », fait valoir Richard Émond, 57 ans, journaliste à Radio-Canada et membre du Théâtre sans fin. Fasciné par les acteurs qui « ont l’art de dire les choses avec presque rien », il joue depuis 10 ans et fut de la première mouture de la Troupe des abonnés du TNM2.

« Créer une habitude, un besoin de voir du théâtre, est un de nos buts », explique Yoland Roy. Même son de cloche chez Danielle Thibault, qui souligne que les prix octroyés à la fin du festival montréalais viennent de collaborations avec des théâtres professionnels (Denise-Pelletier, Prospero, NTE).

Malgré des signes d’essoufflement ces dernières années à cause du manque de temps à investir — « un phénomène de société », selon Danielle Thibault —, « la pratique amateur est toujours très vivante », affirme-t-elle encore. Et il n’y a pas lieu ni d’en douter ni de craindre sa disparition. Car « c’est la passion qui l’anime », rappelle le président de la FQTA, Pierre Boucher, dont le cœur bat pour le théâtre depuis plus de 40 ans.

1 - PRONOVOST, G. Plan de développement de l’Association québécoise de théâtre amateur. Université du Québec à Trois-Rivières, Département des sciences du loisir, avril 1990.

2 - Mise sur pied en 1994 par la directrice générale et artistique du Théâtre du Nouveau Monde, Lorraine Pintal, cette troupe permet aux abonnés du TNM de vivre une expérience qui leur fait découvrir les différents aspects d’une production théâtrale.

 



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