NO 23 – AUTOMNE / FALL 2003

Formes théâtrales : conte originel

par André Lavoie

N’en déplaise aux péripatéticiennes qui croyaient exercer le plus vieux métier du monde, les conteurs revendiquent des origines plus anciennes alors que tout a commencé à la belle étoile autour d’un feu de bois. Depuis la nuit des temps, quelqu’un quelque part utilise la force évocatrice des mots et le pouvoir hypnotisant de son imagination pour effrayer, séduire ou émerveiller son auditoire.

 

Fred Pellerin

Dans les sociétés occidentales, la forte influence du cinéma, de la télévision et maintenant des jeux vidéo ont vite relégué le conte au rang de divertissement folklorique, dépoussiéré à l’approche des fêtes pour être oublié le reste de l’année. À trop vouloir regarder vers l’avenir, on semblait avoir perdu de vue le passé.

Un art viable

Longtemps maintenue par quelques figures légendaires tenaces, dont Kim Yaroshevskaya, Jocelyn Bérubé et Michel Faubert, cette tradition orale refait surface avec une vigueur étonnante depuis environ cinq ans au Québec alors que se multiplient les soirées de contes, les regroupements de conteurs et les festivals.

« Le conte est toujours vivant et il est porteur de magie », affirme avec conviction Fred Pellerin, médaillé de bronze aux concours de contes des IVes Jeux de la Francophonie à Hull en 2001 et qui a fait de son village en Mauricie, St-Élie-de-Caxton, la source intarissable de son inspiration. Alors que la chose apparaissait impossible il n’y a pas si longtemps, Fred Pellerin réussit désormais à vivre de son art et, comme plusieurs conteurs, on peut autant le retrouver au Québec qu’en France, dans un bar enfumé, un petit local éclairé aux chandelles ou une école secondaire, sans compter qu’il a passé tout l’été à ratisser la province à la recherche de légendes dans le cadre de l’émission La Grande Virée diffusée à Télé-Québec.

La visibilité d’un conteur comme Fred Pellerin, qui s’inspire autant des récits de sa grand-mère que de la réalité de son auditoire — « Devant un public d’adolescents, je n’ai aucun problème à faire en sorte qu’une princesse s’amuse à jouer au Nintendo ! » —, n’est possible que grâce à l’intérêt grandissant du public. Car Pellerin est catégorique : « Un conte n’existe pas tant qu’il n’est pas dit. Il répond au besoin des gens de partager une aventure, de stimuler leur imaginaire et, surtout, de communiquer. »

Bernard Grondin

Là sans doute réside la force séduisante du conteur : dans ce rapport direct, chaleureux, intime avec les autres, qu’ils soient cinq, 20 ou 100, car « c’est tout l’être humain qui s’exprime », selon Bernard Grondin, conteur et animateur des soirées Contes et Légendes au Fou Bar de Québec. Le conteur ne se cache pas derrière les artifices de l’humoriste ou les personnages du monologuiste. Cette authenticité plaît aux gens de tous les âges, surtout les 25-35 ans vivant en milieu urbain, qui, dans des lieux pas toujours propices à l’écoute comme les bars, affichent une attention qui surprend encore Bernard Grondin alors qu’il anime ces soirées depuis décembre 1999.

Antidote à la globalisation ?

La présence des jeunes a de quoi surprendre. Pour ceux qui participent à cette renaissance, ce n’est que dans l’ordre des choses. Entre l’émergence du mouvement « trad » — popularisé par des groupes de musique traditionnelle comme La Bottine souriante, Mes Aïeux et Les Charbonniers de l’enfer — et la vitalité des courants antiglobalisation, le conte participe à cette quête de la parole authentique. « Ces jeunes spectateurs, souvent les mêmes que l’on voit dans les “manifs”, recherchent leurs racines, observe Judith Poirier, fondatrice et animatrice du Cercle des conteurs de Montréal. La génération précédente était attirée par le “world beat”, mais les jeunes d’aujourd’hui se disent qu’il faudrait connaître la musique de chez-nous, la culture de chez-nous ; les gens réapprivoisent le mot “folklore”. C’est une manière de résister à l’uniformisation. »

Judith Poirier

Et comme le démontrent si bien les manifestations colorées lors des rencontres des grands de ce monde, le milieu du conte n’a rien de monolithique. Certains s’inquiètent de la tendance à la « spectacularisation »pour gagner un plus large public ajout de musique, décors, effets visuels, etc. tandis que d’autres voient plutôt d’un bon œil le bassin de conteurs s’élargir rapidement. « Une sélection naturelle apparaît inévitable », reconnaît Bernard Grondin. Pour André Lemelin, conteur et organisateur des soirées Mardi-Gras au bar L’Intrus à Montréal, le conte va tout simplement « se fragmenter comme le théâtre. Il y a plusieurs manières de jouer, comme il y a plusieurs façons de raconter. La “spectacularisation” va aller de pair avec la professionnalisation. Raconter à la bonne franquette dans des grandes salles de spectacle, des maisons de la culture, ça ne sera plus possible ».

Et si le conte a tout à gagner à s’inspirer du théâtre, le théâtre ne se prive pas de lorgner du côté du conte. On le remarque d’ailleurs à la popularité des fameux Contes urbains orchestrés par Yvan Bienvenue, même si Judith Poirier voit souvent « des acteurs qui veulent être conteurs, mais qui, en étant formés au jeu, ont une grande pudeur à être simplement eux-mêmes sur scène : on n’arrive pas à découvrir la personne. Tout le contraire de l’approche de Pol Pelletier, qui, dans ses derniers spectacles dont Océan, parle directement au public, puise dans ses propres expériences, se dévoile ».

Gabriel Lemelin

Alors que Le Regroupement du conte du Québec sera légalement constitué au cours de l’automne, étape déterminante pour la reconnaissance et un meilleur soutien financier de cet art, et que s’amorce une nouvelle saison de festivals et de soirées de contes (plus d’une quinzaine à travers la province), on n’a pas fini de s’en faire raconter des belles.

 

 



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