| Formes théâtrales : conte originel
par André Lavoie
Nen déplaise
aux péripatéticiennes qui croyaient exercer le plus
vieux métier du monde, les conteurs revendiquent des origines
plus anciennes alors que tout a commencé à la belle
étoile autour dun feu de bois. Depuis la nuit des
temps, quelquun quelque part utilise la force évocatrice
des mots et le pouvoir hypnotisant de son imagination pour effrayer,
séduire ou émerveiller son auditoire.
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Fred Pellerin
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Dans les sociétés occidentales,
la forte influence du cinéma, de la télévision
et maintenant des jeux vidéo ont vite relégué
le conte au rang de divertissement folklorique, dépoussiéré
à lapproche des fêtes pour être oublié
le reste de lannée. À trop vouloir regarder
vers lavenir, on semblait avoir perdu de vue le passé.
Un
art viable
Longtemps maintenue par quelques figures légendaires tenaces, dont Kim Yaroshevskaya, Jocelyn Bérubé
et Michel Faubert, cette tradition orale refait surface avec une vigueur étonnante depuis environ cinq ans au Québec alors
que se multiplient les soirées de contes, les regroupements de conteurs et les festivals.
« Le conte est toujours vivant et il est porteur de magie », affirme avec conviction Fred
Pellerin, médaillé de bronze aux concours de contes des IVes Jeux de la Francophonie à Hull en 2001 et qui
a fait de son village en Mauricie, St-Élie-de-Caxton, la source intarissable de son inspiration. Alors que la chose apparaissait
impossible il ny a pas si longtemps, Fred Pellerin réussit désormais à vivre de son art et, comme plusieurs conteurs,
on peut autant le retrouver au Québec quen France, dans un bar enfumé, un petit local éclairé aux chandelles
ou une école secondaire, sans compter quil a passé tout lété à ratisser la province à
la recherche de légendes dans le cadre de lémission La
Grande Virée diffusée à Télé-Québec.
La visibilité dun conteur
comme Fred Pellerin, qui sinspire autant des récits
de sa grand-mère que de la réalité de son
auditoire — « Devant un public dadolescents,
je nai aucun problème à faire en sorte quune
princesse samuse à jouer au Nintendo ! »
—, nest possible que grâce à lintérêt
grandissant du public. Car Pellerin est catégorique :
« Un conte nexiste pas tant quil nest
pas dit. Il répond au besoin des gens de partager une aventure,
de stimuler leur imaginaire et, surtout, de communiquer. »
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Bernard Grondin
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Là sans doute réside la force
séduisante du conteur : dans ce rapport direct, chaleureux,
intime avec les autres, quils soient cinq, 20 ou 100, car
« cest tout lêtre humain qui sexprime »,
selon Bernard Grondin, conteur et animateur des soirées
Contes et Légendes au Fou Bar de Québec. Le conteur
ne se cache pas derrière les artifices de lhumoriste
ou les personnages du monologuiste. Cette authenticité
plaît aux gens de tous les âges, surtout les 25-35
ans vivant en milieu urbain, qui, dans des lieux pas toujours
propices à lécoute comme les bars, affichent
une attention qui surprend encore Bernard Grondin alors quil
anime ces soirées depuis décembre 1999.
Antidote
à la globalisation ?
La présence des jeunes a de quoi
surprendre. Pour ceux qui participent à cette renaissance,
ce nest que dans lordre des choses. Entre lémergence
du mouvement « trad » — popularisé
par des groupes de musique traditionnelle comme La Bottine souriante,
Mes Aïeux et Les Charbonniers de lenfer — et
la vitalité des courants antiglobalisation, le conte participe
à cette quête de la parole authentique. « Ces
jeunes spectateurs, souvent les mêmes que lon voit
dans les manifs, recherchent leurs racines, observe
Judith Poirier, fondatrice et animatrice du Cercle des conteurs
de Montréal. La génération précédente
était attirée par le world beat, mais
les jeunes daujourdhui se disent quil faudrait
connaître la musique de chez-nous, la culture de chez-nous ;
les gens réapprivoisent le mot folklore. Cest
une manière de résister à luniformisation. »
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Judith Poirier
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Et comme le démontrent si bien les
manifestations colorées lors des rencontres des grands
de ce monde, le milieu du conte na rien de monolithique.
Certains sinquiètent de la tendance à la « spectacularisation »pour
gagner un plus large public — ajout de musique, décors,
effets visuels, etc. — tandis que dautres voient plutôt
dun bon il le bassin de conteurs sélargir
rapidement. « Une sélection naturelle apparaît
inévitable », reconnaît Bernard Grondin.
Pour André Lemelin, conteur et organisateur des soirées
Mardi-Gras au bar LIntrus à Montréal, le conte
va tout simplement « se fragmenter comme le théâtre.
Il y a plusieurs manières de jouer, comme il y a plusieurs
façons de raconter. La spectacularisation va
aller de pair avec la professionnalisation. Raconter à
la bonne franquette dans des grandes salles de spectacle, des
maisons de la culture, ça ne sera plus possible ».
Et si le conte a tout à gagner à
sinspirer du théâtre, le théâtre
ne se prive pas de lorgner du côté du conte. On le
remarque dailleurs à la popularité des fameux
Contes urbains orchestrés par Yvan Bienvenue, même
si Judith Poirier voit souvent « des acteurs qui veulent
être conteurs, mais qui, en étant formés au
jeu, ont une grande pudeur à être simplement eux-mêmes
sur scène : on narrive pas à découvrir
la personne. Tout le contraire de lapproche de Pol Pelletier,
qui, dans ses derniers spectacles dont Océan, parle directement
au public, puise dans ses propres expériences, se dévoile ».
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Gabriel Lemelin
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Alors que Le Regroupement du conte du Québec
sera légalement constitué au cours de lautomne,
étape déterminante pour la reconnaissance et un
meilleur soutien financier de cet art, et que samorce une
nouvelle saison de festivals et de soirées de contes (plus
dune quinzaine à travers la province), on na
pas fini de sen faire raconter des belles.
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