NO 24 – HIVER / WINTER 2004

Vie étudiante : Qui a peur de la téléréalité ?

par Valérie Rhême

Que se passe-t-il lorsqu’on réunit, dans une même pièce, trois élèves du programme d’Interprétation de l’École nationale de théâtre (ÉNT), un téléviseur, des épisodes de Star Académie, de Loft Story, d’Occupation double, et un reportage sur la téléréalité signé Enjeux ? Une séance de défoulement où les critiques acerbes fusent ? Une crise de larmes causée par l’angoisse de se retrouver dans un marché surchargé d’étoiles montantes ? Pas du tout ! Regard de trois jeunes artistes sur ce phénomène de société.

« J’ai lu quelque part que ces émissions sont la transposition moderne des arènes de l’époque des Romains. On te jette dans la fosse et tu dois survivre », souligne la finissante Sharon Ibgui. « Ça exploite des vices qui ont toujours existé », ajoute Nicolas Germain-Marchand, qui est à mi-parcours d’une formation de quatre ans. « Les gens se sentent seuls et s’ennuient. La téléréalité, c’est un laboratoire où on observe des êtres humains en relation les uns avec les autres », poursuit Sharon.

Sharon Ibgui

Quand les gens « ordinaires » font des choses « extraordinaires »

En raison de son contenu artistique, c’est Star Académie qui retient surtout l’attention. Bien que les trois élèves de l’ÉNT n’aient rien à leur envier et même s’ils ne prendraient pas leur place pour tout l’or du monde, ils ne peuvent s’empêcher de se questionner.

Nicolas débute : « J’ai l’impression que ce n’est pas nouveau comme phénomène. On a souvent vu des gens que rien ne distinguait à l’origine être projetés au sommet. Ce qui me fâche, c’est que ça renforce l’idée préconçue que n’importe qui peut faire du théâtre alors que chaque jour, je trime dur, je me questionne, ça fait mal... Mais va donc expliquer au monde que tu passes des heures à apprendre à respirer et que tu as enfin réussi à maîtriser une émotion ! »

Tous s’entendent pour dire que le phénomène banalise le métier. Pour la finissante Mélanie Ricard, c’est la participation de personnalités publiques à l’émission qui est choquante : « Dès le départ, ça m’a fait sauter au plafond que des artistes de renom adhèrent à la formule et aillent jusqu’à dire à un candidat qu’une grande carrière d’acteur l’attend si ça ne fonctionne pas pour lui en chanson ! Et pour avoir travaillé dans le milieu de la musique, chez Spectra, je n’en revenais pas que quelqu’un comme Paul Piché, qui a travaillé fort pour bâtir sa carrière, trouve ça fantastique. »

De là à nier le talent des candidats ? Pas tout à fait. D’ailleurs, Sharon s’avoue tout de même impressionnée : « Je trouve qu’ils progressent excessivement vite. Ces gens-là sont toujours sous observation et on dirait que ça les oblige à ouvrir les vannes. Peut-être que ça ne tiendra pas la route, mais c’est quand même fascinant de voir à quel point ils livrent la marchandise. Personne ne s’est effondré, tous ont évolué en tant qu’interprètes. Il faut le reconnaître même si ce qu’ils font ne nous touche pas nécessairement. »

Notre culture menacée ?

Mélanie Ricard

Qu’adviendra-t-il des émissions dramatiques si la téléréalité enregistre des cotes d’écoute de l’ordre de millions de spectateurs ? Qu’est-ce qui permettra aux auteurs et acteurs de gagner leur croûte si la télévision québécoise — en quelque sorte leur vache à lait — les délaisse ? Bien que lucides, Sharon, Nicolas et Mélanie demeurent optimistes.

« J’ai peur qu’on s’y habitue, comme on s’habitue à tout », confie Mélanie. « En même temps, tous les concepts meurent généralement à petit feu, estime Nicolas. Ce succès de masse est basé sur la personnalité des candidats ! C’est Paul, Christine ou Pierre qui interprète des chansons de Plamondon... J’ai du mal à concevoir que chaque année on va adopter de nouveaux prénoms ! C’est très différent d’un chanteur qu’on découvre, qu’on voit évoluer, qui sort un troisième album moins bon, qui se reprend par la suite... Je ne vois pas comment ça peut durer. En même temps, les producteurs ont sans doute plus d’un tour dans leur sac. »

« Je crois, du moins, j’espère qu’il y aura toujours des chaînes dont le mandat sera de produire un contenu autre que de la “téléréalité“ », affirme Mélanie. « Ce n’est pas la prolifération de ce type d’émissions qui m’inquiète le plus : c’est toute la convergence des médias au Québec, fait remarquer Nicolas. Et c’est là que je sens que si je refuse d’embarquer dans ce cirque, je n’aurai jamais de tribune. »

Nicolas Germain-Marchand

« À la limite, je trouve ça stimulant, observe Sharon. Actuellement, on ne voit tellement que ça, que je me dis que tout est possible. À l’École, on se développe en tant qu’artiste : on découvre ce qu’on souhaite dire et apporter à la société. Les gens qui persévèrent et qui ont des carrières intéressantes sont intègres. Qu’on aime ou pas Ginette Reno : elle est entière dans tout ce qu’elle fait ! »

Sur la question du vedettariat, Mélanie souligne : « Tu ne choisis pas de venir à l’École si tu veux être une vedette. Le passage serait trop difficile. Il faut avoir de bonnes raisons pour y entrer, et pour y rester. Pour moi, c’est une passion pour le théâtre ; pour ce que je fais et non pas pour ce que je vais devenir. »

C’est à Nicolas que revient le mot de la fin : « Il faut simplement que chacun ait sa chance. En ce qui nous concerne, on doit se creuser la tête un peu plus fort pour créer des concepts qui seront encore plus attirants ».

 



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