NO 24 – HIVER / WINTER 2004

Théâtre autochtone : un espace d’affirmation et de création

par André Lavoie

De la même manière qu’il n’existe pas un mais des théâtres canadiens, le théâtre autochtone ne se résume pas qu’à ses dimensions politiques ou ethnographiques. Et si plusieurs succombent à la tentation d’inclure l’ensemble des nations autochtones au sein d’un seul groupe homogène, les approches explorées par ses artisans depuis son émergence à la fin des années 1960 prouvent bien sa richesse et sa diversité, d’un bout à l’autre du pays.

Alors que les autochtones ont été longtemps les figurants de leurs propres drames, entre autres au cinéma dans les westerns, ils furent, règle générale, exclus des scènes de théâtre. Pendant des décennies, les pouvoirs politiques et religieux ont appliqué l’assimilation à grande échelle ; rien ne favorisait donc l’émergence d’une dramaturgie propre aux Cris, aux Iroquois ou aux Inuits. Cette « colonisation » ainsi que ses séquelles sur l’identité de ces peuples ont cependant inspiré bon nombre de spectacles comme autant de tentatives de reconstruction d’une culture dénigrée, dénaturée.

Une longue tradition théâtrale ?

La Conquête de Mexico, Ondinnok, 1991

Pendant des siècles, la transmission des idées et des mythes propres à la culture autochtone a reposé sur la parole, d’où la fragilité d’une telle culture alors que ses gardiens représentaient autant de bibliothèques vivantes. Pour les autochtones, le théâtre s’incarnait surtout à travers la danse et le conte.

De premières collaborations avec les Blancs à la fin des années 1960 ont permis aux autochtones de se familiariser avec une pratique artistique qui leur était soit inconnue, soit interdite d’accès jusqu’alors. Des metteurs en scène comme Larry Lewis ou George Bloomfield ont encouragé des acteurs autochtones qui, à leur tour, sont devenus dramaturges, metteurs en scène, etc. C’est ainsi que Margo Kane et August Shellenberg ont été de la distribution de The Ecstasy of Rita Joe de George Ryga, mise en scène de George Bloomfield, première pièce montrant la vie d’autochtones bien de leur époque, et où le dramaturge (de descendance ukrainienne, précisons-le) exposait leurs difficultés.

Ce premier grand succès dans l’Ouest canadien ne s’est cependant pas transformé en vague déferlante. Il a toutefois permis à des créateurs comme Margo Kane de transposer sur scène les souffrances des nations autochtones. D’autres, dont le dramaturge Tomson Highway, ont aussi bénéficié de cette main tendue par des créateurs blancs pour mieux s’approprier le théâtre et s’en servir à leur tour autant comme outil de conscientisation qu’instrument d’exploration artistique, de prise de parole individuelle.

Un peu partout au pays, dans les grands centres urbains comme dans les réserves, le théâtre s’est peu à peu implanté. En 1974, James Buller fondait à Toronto l’Association for Native Development in the Performing and Visual Arts ainsi que la Native Theatre School, un programme d’été devenu plus tard le Center for Indigenous Theatre. Dans les années 1980, au Québec, Yves Sioui Durand et Catherine Joncas implantaient la compagnie Ondinnok, toujours la seule troupe autochtone professionnelle de la province. Et dans les Prairies, Winnipeg et Saskatoon représentent des foyers importants de création alors que la Saskatchewan Native Theatre Company possède sa propre salle de spectacle.

Espace de revendication ou de création ?

Certains artistes autochtones se sont servis du théâtre comme d’un porte-voix de leurs revendications, d’un moyen de faire découvrir à leur peuple et aux autres Canadiens leur réalité, leur imaginaire et leurs espoirs. Henning Schäfer, spécialiste du théâtre autochtone au Canada et rattaché à l’Université d’Erlangen en Allemagne, considère que l’aspect « guérison » demeure toujours présent, même après 30 ans de productions théâtrales au pays. « Ce théâtre permet de panser les blessures de la colonisation, souligne-t-il. Pendant longtemps, beaucoup d’études et de représentations de la culture autochtone ont été faites par des Blancs ; ce sont maintenant les autochtones qui se réapproprient leur propre culture, entre autres grâce au théâtre. »

Cette démarche de guérison s’est développée à travers un théâtre très politique, mais il ne faudrait pas le réduire à sa seule dimension contestataire. De plus, selon les régions, les praticiens explorent des manières différentes, axées autant sur la mythologie et la réalité contemporaine que sur le métissage entre les arts.

Le dramaturge et acteur Floyd Favel remarque à quel point la scène théâtrale de Vancouver « tente de briser la suprématie du texte et du réalisme psychologique. On insiste davantage sur la danse, le mouvement, le corps ». Un point de vue que partage Henning Schäfer, qui constate « l’impossibilité d’apposer une étiquette » au théâtre de Vancouver. À Toronto, où la compétition est très forte, les œuvres de figures importantes comme Tomson Highway ou Drew Hayden Taylor « affichent, précise Schäfer, quelques aspects « mainstream », une structure plus linéaire, et permettant un accès plus facile au grand public. Ce qui n’empêche pas Highway, par exemple, d’explorer avec force la dimension spirituelle de la culture autochtone ».

Pour assurer la pérennité d’un théâtre qui, selon Floyd Favel, « a suffisamment exploré les points de vue négatifs », ses fondations doivent être plus solides afin d’éviter de réinventer la roue à chaque décennie. Favel souhaite la fin de « l’apartheid artistique » au Canada, d’une évidente ségrégation raciale, pour permettre aux acteurs autochtones d’être bien formés et de travailler comme n’importe quel acteur. « Créer des ponts, et pas seulement entre les communautés, c’est l’objectif fondamental du théâtre, souligne-t-il. Le théâtre nous permet ainsi de mieux comprendre le monde, pas nécessairement que le monde autochtone. Même chose pour les artistes de race noire : ne doivent-ils traiter sur scène que de leur réalité ? Il faut briser cette impression, fausse, que tous les artistes autochtones abordent la scène comme des travailleurs sociaux. C’est aussi un lieu pour se divertir, s’amuser ! L’important, c’est d’abord de faire de bons spectacles. » Encore là, il s’agit d’un objectif à atteindre qui se révèle parfois périlleux, et pas seulement pour les créateurs autochtones.

 



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