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Théâtre autochtone :
un espace daffirmation et de création
par André Lavoie
De la même manière quil nexiste pas un mais des théâtres
canadiens, le théâtre autochtone ne se résume pas quà ses dimensions politiques ou ethnographiques. Et
si plusieurs succombent à la tentation dinclure lensemble des nations autochtones au sein dun seul groupe homogène,
les approches explorées par ses artisans depuis son émergence à la fin des années 1960 prouvent bien sa richesse
et sa diversité, dun bout à lautre du pays.
Alors que les autochtones ont été longtemps les figurants de leurs propres drames, entre autres au cinéma
dans les westerns, ils furent, règle générale, exclus des scènes de théâtre. Pendant des décennies,
les pouvoirs politiques et religieux ont appliqué lassimilation à grande échelle ; rien ne favorisait donc
lémergence dune dramaturgie propre aux Cris, aux Iroquois ou aux Inuits. Cette « colonisation »
ainsi que ses séquelles sur lidentité de ces peuples ont cependant inspiré bon nombre de spectacles comme autant
de tentatives de reconstruction dune culture dénigrée, dénaturée.
Une
longue tradition théâtrale ?
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La Conquête
de Mexico, Ondinnok, 1991
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Pendant des siècles, la transmission des idées et des mythes propres à la culture autochtone
a reposé sur la parole, doù la fragilité dune telle culture alors que ses gardiens représentaient
autant de bibliothèques vivantes. Pour les autochtones, le théâtre sincarnait surtout à travers la danse
et le conte.
De premières collaborations avec les Blancs à la fin des années 1960 ont permis aux autochtones
de se familiariser avec une pratique artistique qui leur était soit inconnue, soit interdite daccès jusqualors.
Des metteurs en scène comme Larry Lewis ou George Bloomfield ont encouragé des acteurs autochtones qui, à leur tour,
sont devenus dramaturges, metteurs en scène, etc. Cest ainsi que Margo Kane et August Shellenberg ont été de
la distribution de The Ecstasy of Rita Joe de George Ryga, mise en scène de George Bloomfield, première pièce
montrant la vie dautochtones bien de leur époque, et où le dramaturge (de descendance ukrainienne, précisons-le)
exposait leurs difficultés.
Ce premier grand succès dans lOuest canadien ne sest cependant pas transformé en vague déferlante.
Il a toutefois permis à des créateurs comme Margo Kane de transposer sur scène les souffrances des nations autochtones.
Dautres, dont le dramaturge Tomson Highway, ont aussi bénéficié de cette main tendue par des créateurs
blancs pour mieux sapproprier le théâtre et sen servir à leur tour autant comme outil de conscientisation
quinstrument dexploration artistique, de prise de parole individuelle.
Un peu partout au pays, dans les grands centres urbains comme dans les réserves, le théâtre sest
peu à peu implanté. En 1974, James Buller fondait à Toronto lAssociation for Native Development in the Performing
and Visual Arts ainsi que la Native Theatre School, un programme dété devenu plus tard le Center for Indigenous Theatre.
Dans les années 1980, au Québec, Yves Sioui Durand et Catherine Joncas implantaient la compagnie Ondinnok, toujours la seule
troupe autochtone professionnelle de la province. Et dans les Prairies, Winnipeg et Saskatoon représentent des foyers importants
de création alors que la Saskatchewan Native Theatre Company possède sa propre salle de spectacle.
Espace
de revendication ou de création ?
Certains artistes autochtones se sont servis du théâtre comme dun porte-voix de leurs revendications,
dun moyen de faire découvrir à leur peuple et aux autres Canadiens leur réalité, leur imaginaire et leurs
espoirs. Henning Schäfer, spécialiste du théâtre autochtone au Canada et rattaché à lUniversité
dErlangen en Allemagne, considère que laspect « guérison » demeure toujours présent,
même après 30 ans de productions théâtrales au pays. « Ce théâtre permet de panser les
blessures de la colonisation, souligne-t-il. Pendant longtemps, beaucoup détudes et de représentations de la culture
autochtone ont été faites par des Blancs ; ce sont maintenant les autochtones qui se réapproprient leur propre
culture, entre autres grâce au théâtre. »
Cette démarche de guérison sest développée à travers un théâtre
très politique, mais il ne faudrait pas le réduire à sa seule dimension contestataire. De plus, selon les régions,
les praticiens explorent des manières différentes, axées autant sur la mythologie et la réalité contemporaine
que sur le métissage entre les arts.
Le dramaturge et acteur Floyd Favel remarque à quel point la scène théâtrale de Vancouver
« tente de briser la suprématie du texte et du réalisme psychologique. On insiste davantage sur la danse, le mouvement,
le corps ». Un point de vue que partage Henning Schäfer, qui constate « limpossibilité dapposer
une étiquette » au théâtre de Vancouver. À Toronto, où la compétition est très
forte, les uvres de figures importantes comme Tomson Highway ou Drew Hayden Taylor « affichent, précise Schäfer,
quelques aspects « mainstream », une structure plus linéaire, et permettant un accès plus facile au
grand public. Ce qui nempêche pas Highway, par exemple, dexplorer avec force la dimension spirituelle de la culture autochtone ».
Pour assurer la pérennité
dun théâtre qui, selon Floyd Favel, « a
suffisamment exploré les points de vue négatifs »,
ses fondations doivent être plus solides afin déviter
de réinventer la roue à chaque décennie.
Favel souhaite la fin de « lapartheid artistique »
au Canada, dune évidente ségrégation
raciale, pour permettre aux acteurs autochtones dêtre
bien formés et de travailler comme nimporte quel
acteur. « Créer des ponts, et pas seulement
entre les communautés, cest lobjectif fondamental
du théâtre, souligne-t-il. Le théâtre
nous permet ainsi de mieux comprendre le monde, pas nécessairement
que le monde autochtone. Même chose pour les artistes de
race noire : ne doivent-ils traiter sur scène que
de leur réalité ? Il faut briser cette impression,
fausse, que tous les artistes autochtones abordent la scène
comme des travailleurs sociaux. Cest aussi un lieu pour
se divertir, samuser ! Limportant, cest dabord
de faire de bons spectacles. » Encore là, il
sagit dun objectif à atteindre qui se révèle
parfois périlleux, et pas seulement pour les créateurs
autochtones.
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