NO 24 – HIVER / WINTER 2004

Formes théâtrales : l’art comme outil de résistance

par Raymond Bertin

En septembre dernier, le Théâtre Parminou et le Centre de théâtre action de Belgique lançaient un grand projet qui se conclura en juin 2004 à Victoriaville. Par le biais de journées-colloques et d’un festival qui accueillera des troupes d’ici et d’ailleurs, les Rencontres internationales du théâtre d’intervention (RITI) font l’état des lieux d’une pratique aux multiples facettes conjuguant art et action sociale.

Qu’on parle de théâtre populaire ou de participation, de théâtre politique, documentaire, thérapeutique ou communautaire, qu’il s’agisse d’œuvrer auprès de groupes particuliers — assistés sociaux, analphabètes, féministes, écologistes, Amérindiens… —, ce ne sont que quelques-unes des voies qu’emprunte le théâtre d’intervention. « Nous avons répertorié 85 groupes et individus liés à ce mouvement au Québec et 77 au Canada anglais, souligne Maureen Martineau, codirectrice artistique du Théâtre Parminou. Avec le Centre de théâtre action de Belgique, nous ouvrons le débat sur le plan international, l’un des objectifs de ces rencontres étant la mise en réseau du mouvement. »

Une pratique inclusive

Pour Maureen Martineau, la pratique du théâtre d’intervention s’organise selon trois grands axes : la finalité sociale du projet théâtral, les processus participatifs de création et les réseaux alternatifs de diffusion hors des circuits culturels traditionnels. « On définit souvent cette discipline par champs d’action, dit-elle, mais, au fil des discussions, les gens en venaient à dire que, peu importe le type d’action, c’est le sens qu’on donne à son travail, son orientation politique, qui le caractérise. Ça se traduit par une résistance aux modèles institutionnels de culture dominante et par des valeurs qui portent le changement social dans une optique de développement de la personne, du groupe ou des structures. »

Ainsi, les débats ont réuni des praticiens de la drama-thérapie et d’autres issus de groupes de solidarité internationale : « Les contextes politiques et culturels ont changé, si on pense par exemple aux mouvements sociaux des années 1970, et diffèrent beaucoup d’un pays à l’autre. Il y a moins de troupes, mais des projets, des individus, des artistes qui s’unissent aux professionnels du milieu communautaire. Plusieurs étudiants intéressés par l’art social posent la question du positionnement politique de l’artiste et de l’appropriation démocratique à travers l’expérience théâtrale », note Maureen Martineau.

Au Canada anglais, on a beaucoup élaboré ce qu’on appelle des Community Plays, qui donnent lieu à des événements festifs réunissant toute la population d’une petite ville, par exemple, autour de thèmes prenant en compte la tradition, l’histoire de la communauté. Cela crée une appartenance chez les participants, selon Edward Little, qui coordonne la spécialisation Theater and Development à l’Université Concordia : « Comme travailleurs du théâtre populaire, nous sommes engagés dans l’éducation populaire ; le défi : imaginer une expression esthétique qui atteint à la fois nos buts artistiques et d’action sociale. »

Son plaidoyer pour la démocratie culturelle veut réconcilier les notions de culture et d’art dans une optique d’avancement social. Cela peut prendre des formes très variées. Si le théâtre-forum ou le théâtre de rue servent le théâtre d’intervention, celui-ci ne s’y limite pas.

Et l’alter-culture ?

Visage à trois faces de Maureen Martineau, Théâtre Parminou, 2002-2003

Le Belge Paul Biot, directeur du Centre de théâtre action, a tenté de dégager une vision internationale du mouvement. En réponse au slogan des alter-mondialistes, « penser global, agir local », il rappelle plusieurs possibilités de collaboration entre groupes et individus partageant les mêmes visions, dans leurs pays respectifs. Comme le théâtre d’intervention consiste à monter des projets de création collective avec des populations en difficulté culturelle, politique ou économique, les échanges sont bienvenus : ateliers de formation, coproduction, codiffusion, alliances stratégiques, manifestes…

En invitant ces populations, souvent exclues du champ culturel, à investir leur expérience dans le processus de création, le théâtre d’intervention leur redonne le pouvoir d’agir sur leur réalité. « Le théâtre doit réapprendre à nommer les choses pour leur rendre leur poids de réalité, mais aussi pour opposer la barrière des mots à la contrainte des faits : nommer les choses permet de n’être pas tout à fait leur jouet », explique Paul Biot, qui plaide pour l’avènement d’une alter-culture qui ferait contrepoids à la mondialisation économique et politique, qui s’impose notamment par le véhicule culturel.

Retrouver la mémoire

Le directeur de la Cie Zigas du Togo, Atavi-G Amedegnato, a raconté son expérience sous la dictature, parlant de théâtre de combat. Pour contourner la censure, sa troupe a voulu réhabiliter la tradition orale en redonnant à la population, qui s’en était désintéressée, le goût du conte. « Nous pensons qu’il faut avoir un comportement responsable, qu’il ne faut pas toujours se plaindre de ce qui nous arrive, a-t-il lancé. En construisant une esthétique du laid où l’on récupérait tout ce qui était rejeté, des formes abandonnées de la culture d’origine, en se réappropriant notre mémoire, nous avons redonné aux gens des repères culturels leur permettant de résister. » Maureen Martineau croit aussi que l’ancrage dans sa propre culture est un outil pour résister au vent de la pensée unique.

Aux termes des RITI, en juin à Victoriaville, un réseau et un forum de discussion en ligne seront mis sur pied, les actes du colloque et une déclaration seront publiés.

 



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