NO 25 – PRINTEMPS / SPRING 2004

Vie étudiante : Montréal, c’est toi ma ville

par Hugo Couturier

Ils vous le diront tous. Les étudiants de l’École nationale de théâtre (ÉNT) se plient à un emploi du temps tel qu’il est quasi impensable pour eux d’aller voir un film, une exposition, un happening. Mais comment résistent-ils aux attraits de Montréal où les manifestations culturelles générées par les 90 000 artistes et travailleurs de ce secteur fourmillent ? Certains succombent inévitablement à la tentation.

De découverte en découverte

Christian Lapointe

« Quand j’habitais à Québec, je profitais encore plus de Montréal. Si je venais pour une fin de semaine, j’allais voir trois shows. Si je venais pour une semaine, j’allais en voir cinq », affirme d’emblée Christian Lapointe, dont la première année au sein du programme de Mise en scène s’achève. « On trouve vraiment de tout ici. Je vais voir énormément de danse, de musique, mais aussi de la performance, des trucs plus en marge, comme on en présente parfois au Studio 303, où, pour dix dollars, six chorégraphes font des shows de 20 minutes. »

Belge d’origine, Aurélie Spooren – qui termine à peine sa formation de comédienne – avait déjà visité Montréal avec ses parents. « Je savais que c’était une ville avec beaucoup de festivals, qui bougeait énormément, et que, culturellement, on proposait beaucoup de choses gratuites, qu’on ne retrouve pas en Europe. « Celle qui connaissait peu le théâtre québécois avant son arrivée n’ignorait pourtant pas que les artistes d’ici vivaient souvent dans leurs valises et que leurs productions tournaient énormément à l’étranger. « C’est d’ailleurs grâce à la visite de Wajdi Mouawad (Interprétation, 1991) au Théâtre de Poche à Bruxelles que j’ai entendu parler de l’École. »

Pour sa part, Carol Eveno, qui habitait à Bordeaux, en France, n’avait aucun a priori à propos de Montréal. « Je suis venue ici, à l’ÉNT, avant tout. » Cette finissante en Scénographie a trouvé la ville dépaysante, sans l’être vraiment… « Mais le premier spectacle que j’ai vu en arrivant au Québec, c’était un Gauvreau, et je n’ai absolument rien compris ! »

Visages multiples

Aurélie Spooren

Tous raffolent de l’éclectisme de Montréal. Selon Christian Lapointe, la diversité culturelle de Montréal est l’un de ses principaux atouts. « Cet été, je voulais aller en Haïti faire du théâtre. J’ai approché l’Alliance théâtrale haïtienne de Montréal. C’est ici, dans la ville. Tout ce potentiel multiculturel, qui fait partie de la ville, peut servir de tremplin pour aller ailleurs dans le monde ou pour recevoir du monde d’ailleurs. C’est très rafraîchissant de ne pas être dans une ville de 500 000 Blancs canadiens-français. Et les Haïtiens étaient emballés ! » raconte-t-il. Ainsi, tous ces artistes de l’étranger qui s’installent à Montréal sont autant de richesses qu’on trouve difficilement ailleurs. Christian Lapointe le confirme : « Ici, le choix des professionnels avec lesquels on peut travailler est multiplié. À l’ÉNT, par exemple, on côtoie des gens avec des parcours distincts, inusités, comme Peter Batakliev, qui vient de Bulgarie. »

L’endroit fétiche du jeune metteur en scène demeure sans conteste le Olympico Café sur la rue Saint-Viateur, « un café italien brun avec des néons et des murs verts, où tout le monde fume alors qu’on sert des cafés au lait à 1,75 $ dans des verres ! » explique-t-il. Pour Carol Eveno, c’est la Plaza Saint-Hubert qui remporte la palme. « Je ne rentre même pas dans les boutiques. Je me promène, je regarde les gens. Il y a vraiment de tout. La Plaza, c’est n’importe qui, n’importe quoi. »

La scénographe, qui a aussi habité à San Francisco durant quelque temps, a vécu l’expérience des tam-tams du Mont-Royal où, chaque dimanche d’été, des centaines de personnes se réunissent spontanément pour vibrer au rythme des percussions africaines. « C’est tellement impressionnant comme rassemblement… De façon aussi simple, des gens de tous les âges se rassemblent, improvisent de la musique et dansent. » Aurélie Spooren ajoute quant à elle, encore un peu abasourdie : « Je suis déjà allée voir un spectacle à la Sala Rossa, un club espagnol du boulevard Saint-Laurent ; une dame mangeait ses moules à côté de moi pendant que je regardais le show de danse ! »

Source d’inspiration

Carol Eveno

Bien sûr, une ville comme Montréal devient elle aussi un lieu de formation en soi. « Ici, je suis “confronté” à toutes sortes de démarches, que ce soit des démarches picturales ou physiques, ainsi qu’à plein de formes d’arts d’autant de cultures différentes. Et ça ne peut faire autrement qu’être enrichissant. Je suis face à la création des autres et, plus il y en a, plus je me questionne par rapport à ce que je fais », révèle Christian Lapointe. Carol Eveno relève le caractère tout à fait inconscient de l’inspiration de Montréal dans sa démarche de créatrice : « On parle beaucoup de sortir dans des trucs vraiment culturels ou des expos, mais aller dans un bar ou dans le port, regarder l’architecture, ça me nourrit aussi. » Elle concède néanmoins qu’elle s’est rapprochée des peintres nord-américains, notamment Edward Hopper, qu’elle affectionne particulièrement. « J’avais jusque-là mal compris leur subtilité, leur monde ; je trouvais ça plat. Là, je découvre une richesse qu’en Europe, je n’avais jamais remarquée. »

Aurélie Spooren, quant à elle, admire la liberté de création qu’on trouve ici. « On fait confiance aux jeunes très vite. Dans ma classe, la plupart d’entre nous ont déjà au moins un contrat en sortant, s’exclame-t-elle. Ici, on n’est pas pris avec le poids du passé, des règles à respecter. On voyage facilement d’un art à l’autre. Les gens sont plus réceptifs à du théâtre hors norme. On peut monter des pièces qui se jouent dans une maison, et les gens ne seront pas déstabilisés parce que la scène n’est pas à l’italienne », remarque la comédienne.

Cet été, Christian Lapointe retournera probablement au Musée d’art contemporain, en quête d’un nouveau choc culturel comme lorsqu’en septembre 2003, il a été littéralement « jeté à terre » par l’exposition consacrée à Nan Goldin. Pour Aurélie Spooren, qui a choisi de s’installer au Québec pour y faire carrière, ce sont le Jardin botanique et le Parc Lafontaine qui l’attendent d’abord, « de véritables îlots en plein milieu de la ville et du bruit ». Carol Eveno, elle, connaîtra – enfin ! – son premier été montréalais. « On m’en a tellement parlé ! » s’excuse-t-elle en souriant. Christian Lapointe la prévient : « À Montréal, ça peut parfois devenir frustrant si tu n’as pas d’argent ! »

 



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