| Dhier à aujourdhui : Monumental
par Valérie Rhême
Le Monument-National, aujourdhui propriété de lÉcole nationale de théâtre,
a été un important centre de création et de diffusion fréquenté par des figures mythiques dici
et dailleurs tels Édith Piaf, Charles Trenet, Gratien Gélinas et Molly Picon. Si bien des gens connaissent cette facette
du Monument, ils seront peut-être surpris de découvrir, en visitant lexposition Monument-National : lieu dengagements
inaugurée en février dernier, quil a été, entre autres, une université populaire, le foyer de grands
mouvements sociaux et politiques et le point de ralliement de nombreuses minorités.
« Le Monument-National a joué un rôle marquant pour le Québec et Montréal, souligne
lhistorien Jean-Marc Larrue, maître duvre de lexposition. Ce lieu est devenu monumental, mais pas à
cause de sa vocation dorigine. Ce sont les nombreux événements imprévus qui sy sont déroulés
qui rendent son parcours si remarquable. »
Destinée
multiculturelle
Il est vrai quau moment de son ouverture,
lAssociation Saint-Jean-Baptiste (aujourdhui Société
Saint-Jean-Baptiste SSJB) souhaite offrir aux francophones,
majoritaires à Montréal depuis 1861, un centre communautaire
et culturel denvergure. À lépoque, la
métropole du Canada compte une dizaine de monuments à
la gloire de héros britanniques alors que rien ne rappelle
le courage des fondateurs de la Nouvelle-France.
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Monument-National,
vers 1930
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Or, la situation géographique du
Monument-National le place à la jonction historique de
la ville française (à lest du boulevard Saint-Laurent)
et de la ville anglaise (à louest), et, bien vite,
en raison des vagues dimmigration qui déferlent sur
Montréal, il se retrouve au cur des quartiers juif
et chinois. Ses portes laissent entrer non seulement la population
de ces deux communautés, mais aussi les Irlandais, la grande
bourgeoisie anglophone montréalaise et des gens issus dautres
minorités. Tous se mêlent aux francophones qui le
fréquentent. Le Monument-National simpose alors comme
un important foyer communautaire et culturel multiethnique.
« Cette cohabitation était
probablement unique au monde, souligne Jean-Marc Larrue. Elle
illustre bien lambivalence des Canadiens français
de lépoque, lesquels étaient nationalistes
et avaient une certaine appréhension de ce qui était
étranger, tout en faisant preuve douverture et de
charité chrétienne. Les Juifs, démunis, arrivaient
ici par milliers et demeuraient [en général] au
sein de leur communauté [pour protéger leur culture].
Les francophones de ce temps se sentaient aussi menacés.
De la même manière quils ont accueilli les
Juifs [et pour les mêmes raisons], ils ont aidé les
Chinois, les Italiens... »
La diversité des activités juives tenues au Monument démontre bien toute limportance du
lieu pour cette communauté : il est la plus importante scène de théâtre yiddish en Amérique, à
lexception de New York, et ce jusquà la fin des années 1940 ; les offices religieux du nouvel an juif se
déroulent en ces murs de 1903 jusquau milieu des années 1930 ; cest aussi là quont lieu le 1er
Congrès juif canadien en 1919 et bien dautres événements marquants pour la communauté.
Cur
des débats politiques
Cette cohabitation culturelle donne parfois lieu à détranges rendez-vous. Cest ainsi quà
quelques jours dintervalle, en 1930, le chef du Parti social chrétien (groupe antisémite canadien français),
Adrien Arcand, y dénonce limpérialisme et le matérialisme juifs, alors que le premier chef du gouvernement israélien,
David Ben Gourion, vient y fouetter les ardeurs nationalistes des Juifs montréalais.
Il faut dire que le Monument est alors
le témoin de tous les débats politiques qui marquent
le Québec jusquau début des années
1960. DHonoré Mercier, qui prononce son dernier discours
en 1893, en passant par Wilfrid Laurier, Henri Bourassa et Lionel
Groulx, jusquà Pierre Bourgault en 1966, les voix
de tous les orateurs de Québec et du Canada retentissent
dans la grande salle.
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Marie Gérin-Lajoie
(au centre) entourée de membres de la Fédération
nationale Saint-Jean-Baptiste, vers 1925
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Foyer
du féminisme
Avant même que ne soit posée la première pierre du Monument-National, les « Dames
de la Société » qui deviennent plus tard les « Dames patronnesses » puis la Fédération
Saint-Jean-Baptiste jouent un rôle majeur dans lédification du Monument. Elles travaillent assidûment à
amasser les fonds nécessaires, car elles voient dans ce projet la possibilité daméliorer les conditions de vie
des Canadiennes françaises en instaurant notamment les premiers cours publics destinés aux femmes et en revendiquant pour
ces dernières laccès aux études postsecondaires. Les Marie Gérin-Lajoie véritable leader
de la Fédération et Idola Saint-Jean militante de la première heure et figure emblématique des
suffragettes québécoises francophones créent également des réseaux dentraide féminine
et luttent pour lobtention du droit de vote pour les femmes. Pendant près de 40 ans, le Monument-National est donc le foyer
du féminisme canadien français.
Éducation
populaire et mouvements ouvriers
Quand on demande à Jean-Marc Larrue
comment le Monument a pu être à la source dautant
de mouvements marquants, il répond simplement : « La
Société Saint-Jean-Baptiste voyait aux affaires
sociales dont le gouvernement dalors ne soccupait
pas ». Léducation populaire est au cur
des préoccupations des dirigeants de la Société,
qui mettent en place les « cours publics du Monument »,
des cours techniques destinés aux adultes. Des milliers
de personnes sont ainsi formées au cours dune soixantaine
dannées. Les matières enseignées sont
variées et évoluent avec la société
québécoise : génie, droit, comptabilité,
hygiène, physique, arts, histoire, littérature sont
au programme. « Le Monument a fait office duniversité
populaire. On peut dire que lÉcole Polytechnique,
que lÉcole des Hautes Études Commerciales
et que le Conservatoire dart dramatique y ont leurs racines »,
fait remarquer Jean-Marc Larrue.
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Jewish and French Canadian
amateur performers in the cantata Ruth, in front
of the Monument-National in 1914
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Cest également le cas du syndicalisme et du mutualisme montréalais. Par les actions de la SSJB,
le Monument favorise laction ouvrière en abritant une multitude dassociations de travailleurs : commis marchands, employés
dusine, « demoiselles des magasins », etc. En raison de la présence de ces ouvriers et parce que les
banques refusent de prêter de largent aux moins nantis, le Monument se trouve à abriter la première caisse mutuelle
montréalaise, à peu près au même moment où Alphonse Desjardins fonde sa première Caisse populaire
à Québec.
Léchappée
belle
À partir des années 50, la popularité du Monument-National décline en même
temps que celle du boulevard Saint-Laurent, qui est envahi par la pègre et la prostitution. Le Monument échappe au pic des
démolisseurs par trois fois et devient « bien culturel classé » en 1976. LÉcole en prend
possession en 1978 et le rénove entièrement de 1991 à 1993.
Depuis, le Monument se distingue de nouveau comme lieu de formation et de création. Cest là que
les exercices publics des étudiants francophones et anglophones de lÉNT sont produits et présentés. Cet
important centre de diffusion accueille aussi des artistes professionnels de toutes les disciplines ainsi que des événements
de renommée internationale comme le Festival international de jazz et le Festival de théâtre des Amériques. « Léclectisme
dantan se perpétue. Le Monument-National continue dêtre un lieu de création, de formation et de diffusion,
souligne Jean-Marc Larrue. Cest la meilleure chose qui pouvait lui arriver ! »
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