NO 25 – PRINTEMPS / SPRING 2004

D’hier à aujourd’hui : Monumental

par Valérie Rhême

Le Monument-National, aujourd’hui propriété de l’École nationale de théâtre, a été un important centre de création et de diffusion fréquenté par des figures mythiques d’ici et d’ailleurs tels Édith Piaf, Charles Trenet, Gratien Gélinas et Molly Picon. Si bien des gens connaissent cette facette du Monument, ils seront peut-être surpris de découvrir, en visitant l’exposition Monument-National : lieu d’engagements inaugurée en février dernier, qu’il a été, entre autres, une université populaire, le foyer de grands mouvements sociaux et politiques et le point de ralliement de nombreuses minorités.

« Le Monument-National a joué un rôle marquant pour le Québec et Montréal, souligne l’historien Jean-Marc Larrue, maître d’œuvre de l’exposition. Ce lieu est devenu monumental, mais pas à cause de sa vocation d’origine. Ce sont les nombreux événements imprévus qui s’y sont déroulés qui rendent son parcours si remarquable. »

Destinée multiculturelle

Il est vrai qu’au moment de son ouverture, l’Association Saint-Jean-Baptiste (aujourd’hui Société Saint-Jean-Baptiste – SSJB) souhaite offrir aux francophones, majoritaires à Montréal depuis 1861, un centre communautaire et culturel d’envergure. À l’époque, la métropole du Canada compte une dizaine de monuments à la gloire de héros britanniques alors que rien ne rappelle le courage des fondateurs de la Nouvelle-France.

Monument-National, vers 1930

Or, la situation géographique du Monument-National le place à la jonction historique de la ville française (à l’est du boulevard Saint-Laurent) et de la ville anglaise (à l’ouest), et, bien vite, en raison des vagues d’immigration qui déferlent sur Montréal, il se retrouve au cœur des quartiers juif et chinois. Ses portes laissent entrer non seulement la population de ces deux communautés, mais aussi les Irlandais, la grande bourgeoisie anglophone montréalaise et des gens issus d’autres minorités. Tous se mêlent aux francophones qui le fréquentent. Le Monument-National s’impose alors comme un important foyer communautaire et culturel multiethnique.

« Cette cohabitation était probablement unique au monde, souligne Jean-Marc Larrue. Elle illustre bien l’ambivalence des Canadiens français de l’époque, lesquels étaient nationalistes et avaient une certaine appréhension de ce qui était étranger, tout en faisant preuve d’ouverture et de charité chrétienne. Les Juifs, démunis, arrivaient ici par milliers et demeuraient [en général] au sein de leur communauté [pour protéger leur culture]. Les francophones de ce temps se sentaient aussi menacés. De la même manière qu’ils ont accueilli les Juifs [et pour les mêmes raisons], ils ont aidé les Chinois, les Italiens... »

La diversité des activités juives tenues au Monument démontre bien toute l’importance du lieu pour cette communauté : il est la plus importante scène de théâtre yiddish en Amérique, à l’exception de New York, et ce jusqu’à la fin des années 1940 ; les offices religieux du nouvel an juif se déroulent en ces murs de 1903 jusqu’au milieu des années 1930 ; c’est aussi là qu’ont lieu le 1er Congrès juif canadien en 1919 et bien d’autres événements marquants pour la communauté.

Cœur des débats politiques

Cette cohabitation culturelle donne parfois lieu à d’étranges rendez-vous. C’est ainsi qu’à quelques jours d’intervalle, en 1930, le chef du Parti social chrétien (groupe antisémite canadien français), Adrien Arcand, y dénonce l’impérialisme et le matérialisme juifs, alors que le premier chef du gouvernement israélien, David Ben Gourion, vient y fouetter les ardeurs nationalistes des Juifs montréalais.

Il faut dire que le Monument est alors le témoin de tous les débats politiques qui marquent le Québec jusqu’au début des années 1960. D’Honoré Mercier, qui prononce son dernier discours en 1893, en passant par Wilfrid Laurier, Henri Bourassa et Lionel Groulx, jusqu’à Pierre Bourgault en 1966, les voix de tous les orateurs de Québec et du Canada retentissent dans la grande salle.

Marie Gérin-Lajoie (au centre) entourée de membres de la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, vers 1925

Foyer du féminisme

Avant même que ne soit posée la première pierre du Monument-National, les « Dames de la Société » – qui deviennent plus tard les « Dames patronnesses » puis la Fédération Saint-Jean-Baptiste – jouent un rôle majeur dans l’édification du Monument. Elles travaillent assidûment à amasser les fonds nécessaires, car elles voient dans ce projet la possibilité d’améliorer les conditions de vie des Canadiennes françaises en instaurant notamment les premiers cours publics destinés aux femmes et en revendiquant pour ces dernières l’accès aux études postsecondaires. Les Marie Gérin-Lajoie – véritable leader de la Fédération – et Idola Saint-Jean – militante de la première heure et figure emblématique des suffragettes québécoises francophones – créent également des réseaux d’entraide féminine et luttent pour l’obtention du droit de vote pour les femmes. Pendant près de 40 ans, le Monument-National est donc le foyer du féminisme canadien français.

Éducation populaire et mouvements ouvriers

Quand on demande à Jean-Marc Larrue comment le Monument a pu être à la source d’autant de mouvements marquants, il répond simplement : « La Société Saint-Jean-Baptiste voyait aux affaires sociales dont le gouvernement d’alors ne s’occupait pas ». L’éducation populaire est au cœur des préoccupations des dirigeants de la Société, qui mettent en place les « cours publics du Monument », des cours techniques destinés aux adultes. Des milliers de personnes sont ainsi formées au cours d’une soixantaine d’années. Les matières enseignées sont variées et évoluent avec la société québécoise : génie, droit, comptabilité, hygiène, physique, arts, histoire, littérature sont au programme. « Le Monument a fait office d’université populaire. On peut dire que l’École Polytechnique, que l’École des Hautes Études Commerciales et que le Conservatoire d’art dramatique y ont leurs racines », fait remarquer Jean-Marc Larrue.

Jewish and French Canadian amateur performers in the cantata Ruth, in front of the Monument-National in 1914

C’est également le cas du syndicalisme et du mutualisme montréalais. Par les actions de la SSJB, le Monument favorise l’action ouvrière en abritant une multitude d’associations de travailleurs : commis marchands, employés d’usine, « demoiselles des magasins », etc. En raison de la présence de ces ouvriers et parce que les banques refusent de prêter de l’argent aux moins nantis, le Monument se trouve à abriter la première caisse mutuelle montréalaise, à peu près au même moment où Alphonse Desjardins fonde sa première Caisse populaire à Québec.

L’échappée belle

À partir des années 50, la popularité du Monument-National décline en même temps que celle du boulevard Saint-Laurent, qui est envahi par la pègre et la prostitution. Le Monument échappe au pic des démolisseurs par trois fois et devient « bien culturel classé » en 1976. L’École en prend possession en 1978 et le rénove entièrement de 1991 à 1993.

Depuis, le Monument se distingue de nouveau comme lieu de formation et de création. C’est là que les exercices publics des étudiants francophones et anglophones de l’ÉNT sont produits et présentés. Cet important centre de diffusion accueille aussi des artistes professionnels de toutes les disciplines ainsi que des événements de renommée internationale comme le Festival international de jazz et le Festival de théâtre des Amériques. « L’éclectisme d’antan se perpétue. Le Monument-National continue d’être un lieu de création, de formation et de diffusion, souligne Jean-Marc Larrue. C’est la meilleure chose qui pouvait lui arriver ! »

 



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