|
Les diplômés :
de lÉcole
au bureau du directeur
par Marie Labrecque
Ils ont étudié en jeu, en production ou en conception. Tous ces diplômés de lÉcole
nationale de théâtre dirigent désormais les destinées dun théâtre montréalais. Au doux
temps de leur formation, ils rêvaient de création. Aujourdhui, comment conçoivent-ils leur rôle et leurs
responsabilités face à une relève qui évolue dans des conditions différentes de celles quils ont
connues ?
Sinvestir
au quotidien
| 
Ginette Noiseux
|
« Mon mandat, cest daméliorer le présent, résume Ginette Noiseux.
Par le choix des pièces, le soutien aux démarches des artistes. Je suis entrée à Espace Go dans un projet engagé,
féministe, qui sexprime très différemment aujourdhui. »
La directrice artistique a suivi un parcours un peu particulier. Lauréate dun concours provincial, elle
était destinée à une carrière scientifique, mais faisait du théâtre en cachette. Inscrite à
lÉcole à dix-sept ans, elle se rêvait scénographe. À cause de lhostilité de ce milieu
alors machiste, la protégée de François Barbeau fera plutôt ses classes dans le monde du costume. Il faudra une
chicane « légendaire » avec son mentor pour la précipiter au Théâtre Expérimental
des Femmes, lancêtre de Go.
Vingt-trois ans plus tard, Ginette Noiseux sétonne dy être encore. Elle peut en effet se
projeter facilement ailleurs : diriger un musée en art contemporain, ou redevenir créatrice... « LEspace
Go, cest ma vie. Tant que le projet me passionne, jy reste. Cest mon espace de liberté. Mais si je sens que ma
pensée ne se renouvelle pas, que ce nest plus possible de faire du théâtre comme je veux, je partirai. »
Dautant quelle confesse une lassitude certaine par rapport aux conditions actuelles : « On est écrasés
par le quotidien dans les théâtres. »
Le
touche-à-tout
| 
Jacques Vézina
|
Diplômé en Production en 1972, Jacques Vézina a touché à la conception déclairage,
à la régie, à la direction de production et de tournée. Tout ce qui entourait la scène lintéressait.
Il était encore à lÉcole quil soccupait déjà des demandes de subvention de La Quenouille
bleue (groupe auquel appartenaient aussi Michel Rivard, Serge Thériault, Pierre Huet...). « Jai un goût, et
peut-être une facilité, pour lorganisation », explique-t-il.
À cette époque foisonnante de possibilités, Jacques Vézina rêvait avant tout
de création. Il est bien servi au Théâtre dAujourdhui, dont il est le codirecteur général
et le directeur administratif depuis six ans. « Mon rôle est de mettre en place les meilleures conditions possibles à
la réalisation du théâtre, dessayer de créer un espace favorable à la création, par lattitude
du personnel, laccueil fait aux artistes, au public. » Il entretient aussi un « dialogue constant »
au sujet des orientations du théâtre, et même du choix des textes, avec le directeur artistique sortant, René
Richard Cyr, auquel succède la comédienne Marie-Thérèse Fortin.
Lex-directeur du Centre des auteurs dramatiques est conscient de sa responsabilité envers la dramaturgie
québécoise. « Cest un engagement fondamental. Faire en sorte que le Théâtre dAujourdhui
reste ouvert aux différents types décritures, cest le grand défi. On est obligé de refléter
ce qui sécrit. » Cette aventure toujours renouvelée de la création le comble pour linstant.
Mais qui sait où on retrouvera ensuite ce passionné de politiques culturelles ?
De
la contestation à linstitution
| 
Jean-Denis Leduc
|
Déjà à Valleyfield, où il était collégien, Jean-Denis Leduc avait créé
deux troupes de théâtre : Les Coquillards et Les Clandestins. « Je voulais être plus quinterprète. »
Inscrit en jeu à lÉcole nationale, il fut de la tumultueuse classe de 1968 celle qui allait donner naissance
au mythique Grand Cirque Ordinaire et qui préféra quitter en troisième année plutôt que de se faire imposer
un Molière par la direction.
Directeur de La Manufacture depuis sa fondation en 1975, dabord en collectif puis en solo, lancien contestataire
est aujourdhui à la tête de ce qui est devenu une institution. « Ce qui est dangereux dans un théâtre,
cest dessayer de reproduire les choses, de devenir passéiste. Il faut être à lécoute des créateurs. »
Son but : présenter un théâtre accessible, qui traite des enjeux sociaux avec modernité. « Et je sens
fortement que jai la responsabilité de donner la parole aux plus jeunes. Cest à la fois très stimulant
et très provocant parce quils arrivent avec de nouvelles façons de voir les choses. »
Les finissants des écoles ont notamment la chance de faire leurs premières armes, à coûts
modestes, à La Petite Licorne. « Chaque troupe institutionnelle devrait accueillir au moins une gang de jeunes par an »,
croit ce directeur comblé, qui mijote le projet dagrandir La Licorne.
Issu de lère de la création collective, Jean-Denis Leduc sest dabord étonné
devant ces jeunes qui ne demandent quà être encadrés, quitte à se faire influencer... « Ils
veulent se servir des structures existantes, et quon travaille avec eux. On les aide avec le développement dramaturgique, les
demandes de subventions... De mon temps, on aurait voulu tout faire nous-mêmes, pour préserver notre liberté. »
Et
la génération montante ?
Il faut dire que les conditions sont plus difficiles, les trois directeurs ladmettent volontiers. Les débutants
nont pas le choix de sintégrer aux structures en place. Jacques Vézina estime dailleurs que les théâtres
nen font pas assez, « quils ne sont pas suffisamment encouragés à le faire. Les théâtres
institutionnels devraient avoir une politique vis-à-vis de la relève, être incités à engager de jeunes
acteurs. Il nous a paru très important à, René Richard et moi, douvrir la salle Jean-Claude Germain à
laccueil des jeunes compagnies. Sauf quon souhaite en faire plus. »
Ginette Noiseux, elle, savoue « un peu fâchée » devant certaines généralisations
de la jeune génération. « On narrête pas de dire que les gens qui font le théâtre depuis
20 ans ne se réinventent pas. Cest pas notre job ! Notre boulot, cest dassurer la pérennité
de ce qui a été fait, et de transmettre le savoir. Cest aux jeunes de réinventer le théâtre. Nous,
on a dû arriver avec des propositions très fortes avant de pouvoir mettre le pied dans les institutions. »
Sans vouloir elle-même généraliser, la directrice les trouve aussi « vite récupérés
par lindustrie », en manque de propos. Où sont les projets novateurs, qui pourraient convenir au théâtre
quelle a conçu comme un espace « de recherche de haut niveau ? [
] Cest une génération
dalter-mondialistes capables dintégrer des infos à une vitesse exceptionnelle, de faire trois choses en même
temps. Cette nouvelle manière de concevoir le monde est passionnante. Pourquoi cet univers unique nest-il pas davantage traduit
sur scène ? Pourquoi leur théâtre est-il linéaire ? »
Créateurs en herbe, pensez-y...
Retour au début de l'article
|