NO 25 – PRINTEMPS / SPRING 2004

Les diplômés : de l’École… au bureau du directeur

par Marie Labrecque

Ils ont étudié en jeu, en production ou en conception. Tous ces diplômés de l’École nationale de théâtre dirigent désormais les destinées d’un théâtre montréalais. Au doux temps de leur formation, ils rêvaient de création. Aujourd’hui, comment conçoivent-ils leur rôle et leurs responsabilités face à une relève qui évolue dans des conditions différentes de celles qu’ils ont connues ?

S’investir au quotidien

Ginette Noiseux

« Mon mandat, c’est d’améliorer le présent, résume Ginette Noiseux. Par le choix des pièces, le soutien aux démarches des artistes. Je suis entrée à Espace Go dans un projet engagé, féministe, qui s’exprime très différemment aujourd’hui. »

La directrice artistique a suivi un parcours un peu particulier. Lauréate d’un concours provincial, elle était destinée à une carrière scientifique, mais faisait du théâtre en cachette. Inscrite à l’École à dix-sept ans, elle se rêvait scénographe. À cause de l’hostilité de ce milieu alors machiste, la protégée de François Barbeau fera plutôt ses classes dans le monde du costume. Il faudra une chicane « légendaire » avec son mentor pour la précipiter au Théâtre Expérimental des Femmes, l’ancêtre de Go.

Vingt-trois ans plus tard, Ginette Noiseux s’étonne d’y être encore. Elle peut en effet se projeter facilement ailleurs : diriger un musée en art contemporain, ou redevenir créatrice... « L’Espace Go, c’est ma vie. Tant que le projet me passionne, j’y reste. C’est mon espace de liberté. Mais si je sens que ma pensée ne se renouvelle pas, que ce n’est plus possible de faire du théâtre comme je veux, je partirai. » D’autant qu’elle confesse une lassitude certaine par rapport aux conditions actuelles : « On est écrasés par le quotidien dans les théâtres. »

Le touche-à-tout

Jacques Vézina

Diplômé en Production en 1972, Jacques Vézina a touché à la conception d’éclairage, à la régie, à la direction de production et de tournée. Tout ce qui entourait la scène l’intéressait. Il était encore à l’École qu’il s’occupait déjà des demandes de subvention de La Quenouille bleue (groupe auquel appartenaient aussi Michel Rivard, Serge Thériault, Pierre Huet...). « J’ai un goût, et peut-être une facilité, pour l’organisation », explique-t-il.

À cette époque foisonnante de possibilités, Jacques Vézina rêvait avant tout de création. Il est bien servi au Théâtre d’Aujourd’hui, dont il est le codirecteur général et le directeur administratif depuis six ans. « Mon rôle est de mettre en place les meilleures conditions possibles à la réalisation du théâtre, d’essayer de créer un espace favorable à la création, par l’attitude du personnel, l’accueil fait aux artistes, au public. » Il entretient aussi un « dialogue constant » au sujet des orientations du théâtre, et même du choix des textes, avec le directeur artistique sortant, René Richard Cyr, auquel succède la comédienne Marie-Thérèse Fortin.

L’ex-directeur du Centre des auteurs dramatiques est conscient de sa responsabilité envers la dramaturgie québécoise. « C’est un engagement fondamental. Faire en sorte que le Théâtre d’Aujourd’hui reste ouvert aux différents types d’écritures, c’est le grand défi. On est obligé de refléter ce qui s’écrit. » Cette aventure toujours renouvelée de la création le comble pour l’instant. Mais qui sait où on retrouvera ensuite ce passionné de politiques culturelles ?

De la contestation à l’institution

Jean-Denis Leduc

Déjà à Valleyfield, où il était collégien, Jean-Denis Leduc avait créé deux troupes de théâtre : Les Coquillards et Les Clandestins. « Je voulais être plus qu’interprète. » Inscrit en jeu à l’École nationale, il fut de la tumultueuse classe de 1968 – celle qui allait donner naissance au mythique Grand Cirque Ordinaire et qui préféra quitter en troisième année plutôt que de se faire imposer un Molière par la direction.

Directeur de La Manufacture depuis sa fondation en 1975, d’abord en collectif puis en solo, l’ancien contestataire est aujourd’hui à la tête de ce qui est devenu une institution. « Ce qui est dangereux dans un théâtre, c’est d’essayer de reproduire les choses, de devenir passéiste. Il faut être à l’écoute des créateurs. » Son but : présenter un théâtre accessible, qui traite des enjeux sociaux avec modernité. « Et je sens fortement que j’ai la responsabilité de donner la parole aux plus jeunes. C’est à la fois très stimulant et très provocant parce qu’ils arrivent avec de nouvelles façons de voir les choses. »

Les finissants des écoles ont notamment la chance de faire leurs premières armes, à coûts modestes, à La Petite Licorne. « Chaque troupe institutionnelle devrait accueillir au moins une gang de jeunes par an », croit ce directeur comblé, qui mijote le projet d’agrandir La Licorne.

Issu de l’ère de la création collective, Jean-Denis Leduc s’est d’abord étonné devant ces jeunes qui ne demandent qu’à être encadrés, quitte à se faire influencer... « Ils veulent se servir des structures existantes, et qu’on travaille avec eux. On les aide avec le développement dramaturgique, les demandes de subventions... De mon temps, on aurait voulu tout faire nous-mêmes, pour préserver notre liberté. »

Et la génération montante ?

Il faut dire que les conditions sont plus difficiles, les trois directeurs l’admettent volontiers. Les débutants n’ont pas le choix de s’intégrer aux structures en place. Jacques Vézina estime d’ailleurs que les théâtres n’en font pas assez, « qu’ils ne sont pas suffisamment encouragés à le faire. Les théâtres institutionnels devraient avoir une politique vis-à-vis de la relève, être incités à engager de jeunes acteurs. Il nous a paru très important à, René Richard et moi, d’ouvrir la salle Jean-Claude Germain à l’accueil des jeunes compagnies. Sauf qu’on souhaite en faire plus. »

Ginette Noiseux, elle, s’avoue « un peu fâchée » devant certaines généralisations de la jeune génération. « On n’arrête pas de dire que les gens qui font le théâtre depuis 20 ans ne se réinventent pas. C’est pas notre job ! Notre boulot, c’est d’assurer la pérennité de ce qui a été fait, et de transmettre le savoir. C’est aux jeunes de réinventer le théâtre. Nous, on a dû arriver avec des propositions très fortes avant de pouvoir mettre le pied dans les institutions. »

Sans vouloir elle-même généraliser, la directrice les trouve aussi « vite récupérés par l’industrie », en manque de propos. Où sont les projets novateurs, qui pourraient convenir au théâtre qu’elle a conçu comme un espace « de recherche de haut niveau ? […] C’est une génération d’alter-mondialistes capables d’intégrer des infos à une vitesse exceptionnelle, de faire trois choses en même temps. Cette nouvelle manière de concevoir le monde est passionnante. Pourquoi cet univers unique n’est-il pas davantage traduit sur scène ? Pourquoi leur théâtre est-il linéaire ? »

Créateurs en herbe, pensez-y...

 



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