NO 25 – PRINTEMPS / SPRING 2004

L’AFTC célèbre ses 20 ans : de la solitude à la solidarité

par André Lavoie

À l’intérieur des frontières de l’« autre solitude », il s’en cache une troisième... Au Canada, dans les grandes villes ou au sein de petites communautés, plus d’une dizaine de troupes francophones offrent aux spectateurs un théâtre de création qui leur ressemble ou les fait réagir. Longtemps isolées les unes des autres, onze compagnies ont décidé, à l’automne 1984, de se rassembler sous la même bannière linguistique. Vingt ans plus tard, elles sont quatorze, réparties d’un océan à l’autre, et, plus que jamais, l’union fait leur force.

Briser l’isolement, obtenir un meilleur soutien des gouvernements, assurer l’épanouissement culturel de leur milieu de vie : tels étaient les buts des fondateurs de l’Association des théâtres francophones du Canada (ATFC). Parmi ces derniers, on retrouvait la metteure en scène Brigitte Haentjens, alors directrice artistique du Théâtre du Nouvel-Ontario de Sudbury, et Jean-Claude Marcus, un des fondateurs du Département d’art dramatique de l’Université de Moncton et à ce moment-là directeur artistique du Théâtre jeunesse du Théâtre français du Centre national des arts d’Ottawa. À cette époque, le constat était facile à établir : mis à part quelques institutions comme le Cercle Molière de Saint-Boniface au Manitoba, fondé en 1925, la plupart des compagnies étaient jeunes, sans moyens et, surtout, sans domicile fixe.

Cette situation de « sans-abri » s’est peu à peu résorbée, plusieurs compagnies ayant réussi à construire ou à rénover un lieu tandis que d’autres, comme les troupes francophones d’Ottawa, partagent tour à tour un même espace, celui de La Nouvelle Scène. Trop souvent dans l’ombre de leurs confrères québécois, négligées par le gouvernement fédéral, carrément ignorées au niveau provincial, elles ont, en quelques années seulement, renversé la vapeur et fait tomber bien des préjugés.

Portrait chinois d'une imposteure de Dominick Parenteau-Lebeuf, production du Théâtre français de Toronto en collaboration avec le Théâtre français du Centre national des arts, février 2004

Ces compagnies contemplent maintenant de nouveaux horizons. Même si « les artistes francophones ne partent jamais avec une longueur d’avance », reconnaît Alain Doom, directeur général de l’ATFC, leur travail est de plus en plus reconnu et respecté. Depuis sept ans à la barre du Théâtre français de Toronto et président de l’ATFC depuis trois ans, Guy Mignault constate lui aussi le chemin parcouru. « L’évolution des compagnies est phénoménale. On m’a souvent dit que le Théâtre français était une compagnie sympathique devenue sérieuse. On peut affirmer la même chose de tous nos membres. Ce professionnalisme, on l’a acquis grâce à notre travail mais aussi aux échanges entre les troupes, aux festivals et aux ateliers qui nourrissent notre pratique théâtrale. »

Et cette effervescence rejaillit sur toutes les scènes, permettant l’émergence de dramaturges comme Jean-Marc Dalpé à Sudbury dans les années 1980 et plus récemment de Marc Prescott à Saint-Boniface ou Stephan Cloutier à Vancouver. Les liens plus étroits entre les directeurs artistiques enrichissent leur programmation, accordant ainsi à certaines productions une durée de vie plus longue et un plus vaste auditoire. C’est ce que Robert Bellefeuille, directeur artistique du Théâtre de la Vieille 17 d’Ottawa, surnomme, avec affection, « la tournée des cousins » !

Même si la situation s’est globalement améliorée depuis 20 ans, les membres de l’ATFC font face à certaines difficultés inhérentes à leur position géographique. « En Saskatchewan, souligne Denis Rouleau, directeur artistique de la Troupe du jour de Saskatoon, nous sommes la seule compagnie francophone. Il faut travailler plus fort pour se faire connaître. Nous devons rédiger nos demandes de subvention en anglais pour que quelqu’un puisse les lire. » Ce « monopole », exercé par défaut !, ne fait pas nécessairement de tous les francophones des spectateurs captifs. « Il n’y a rien d’acquis, selon Roland Mahé du Cercle Molière. Comme partout ailleurs, il est très difficile de joindre les jeunes de moins de 30 ans. De plus, nous sommes en compétition avec beaucoup de choses, dont le théâtre anglophone, puisque tous les francophones de notre région sont bilingues. »

Mais la communauté théâtrale anglophone reconnaît elle aussi le dynamisme de leurs confrères francophones. Depuis peu, Marcia Babineau du Théâtre L’Escaouette de Moncton est ravie de voir des œuvres d’auteurs acadiens traduites en anglais. À Vancouver, Craig Holzschuh du Théâtre La Seizième prépare une production de La Tempête de Shakespeare réécrite en plusieurs langues (le français, l’anglais et des langues autochtones) par John Murrel. Et d’autres compagnies, comme La Troupe du Jour, n’hésitent pas à présenter les pièces d’auteurs anglophones de la région traduites en français et reflétant une réalité que les spectateurs connaissent bien, peu importe leur appartenance linguistique.

Au-delà d’une langue commune et de revendications politiques concrètes, les membres se sentent d’abord liés par leur passion du théâtre. La mise en place des Chantiers-Théâtre, moment privilégié de formation et d’échanges organisé pour les artisans tous les deux ans, et les ateliers offerts par l’École nationale de théâtre depuis cinq ans, nourrissent la démarche artistique des compagnies de l’ATFC, mais servent aussi à consolider leurs acquis. « Il nous faut de nombreux successeurs de Jean-Marc Dalpé, souhaite Alain Doom. Pour ce faire, on doit enrichir le bassin d’artistes dans les communautés, faire en sorte qu’ils puissent vivre, travailler et s’épanouir dans leur milieu. C’est l’un de nos plus grands défis. »

Le directeur général s’active d’ailleurs en ce sens depuis son arrivée en mai 1999. D’autres projets doivent bientôt se concrétiser, comme l’ouverture prochaine d’un bureau à Montréal. Certaines initiatives suscitent même l’envie. « J’ai déjà entendu des compagnies québécoises se plaindre de ne pas pouvoir participer à nos activités ! », raconte Marcia Babineau. Comme quoi l’union fait la force… et parfois aussi des envieux !

N. B. : Un ouvrage relatant les 20 ans de l’ATFC sera publié sous peu, rédigé par Marc Haentjens, consultant en matière culturelle pour la société d’études et de conseil ACORD.

 



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