NO 25 – PRINTEMPS / SPRING 2004

Formes théâtrales
Théâtre chanté : le pari de la qualité

par Raymond Bertin

La comédie musicale à grand déploiement semble parfois envahir le paysage culturel. Pourtant, à côté des mégaproductions, des artisans de théâtre mettent en scène des drames ou spectacles musicaux qui se démarquent par la qualité du texte, la profondeur des thèmes, la richesse des personnages. Alors, si tous les comédiens ont un jour à chanter sur une scène, quelle formation, quelle préparation leur faut-il pour affronter un rôle chanté ? Et quel avantage ont-ils sur les chanteurs ?

Depuis 1987, Catherine Gadouas initie les élèves de l’École nationale de théâtre au chant. Ce qu’elle désire transmettre est simple : « Essentiellement, le plaisir de chanter, lance-t-elle. Comme ce sont des acteurs, on ne les forme pas pour être chanteurs. Parmi ceux qui arrivent, certains chantent déjà pas mal ; ceux dont les parents chantaient ou écoutaient de la musique lorsqu’ils étaient enfants ont plus de facilité ; il faut continuer à les stimuler. Ceux qui ont plus de difficulté doivent apprendre à assumer leur voix, de manière à pouvoir bien interpréter un rôle. »

Catherine Gadouas

« La formation se déroule sur trois ans, explique-t-elle. La première année, on voit la technique de base du chant et la théorie musicale pour que les élèves puissent se débrouiller avec une partition. On fait des chants de chorale, on commence à toucher à l’interprétation des chansons. La deuxième année, on peaufine ça et on fait du scat1 pour qu’ils apprennent à improviser sur des rythmes. On touche un peu à tout pour qu’ils soient à l’aise dans différents répertoires : on choisit des chants bulgares ou italiens, espagnols, allemands, français. On essaie de développer la qualité de l’écoute, de l’oreille. En troisième année, les élèves font du studio pour s’habituer à travailler avec des micros, des écouteurs, car, à la fin de l’année, ils font un spectacle avec un orchestre, un gros band rock and roll, et ils en font un autre en quatrième année. »

Des succès éloquents

Évelyne Gélinas fait partie des anciens élèves de Gadouas ayant connu le succès dans deux spectacles produits par les Productions Libretto au Centre culturel de Joliette : Les Parapluies de Cherbourg et L’Homme de la Mancha, tous deux mis en scène par René Richard Cyr. « René Richard qualifie lui-même son travail de théâtre chanté, note-t-elle. Je pense que c’est une passion et aussi un don qu’on exploite. Il nous a dit, surtout pour Les Parapluies… : « Je ne veux pas de grandes voix ou du chant pop comme on en entend beaucoup présentement. Ça n’a rien à voir avec Star Académie, c’est même le contraire. » On nous demandait de la sobriété et de mettre le texte, l’histoire, les personnages au premier plan. Ça devenait du théâtre : une fois la partition et les chansons intégrées, on travaillait les personnages, celui de Geneviève, celui d’Aldonza... »

Si Les Parapluies… ont rallié le public, L’Homme de la Mancha a été une réussite éclatante et sera repris à Montréal en 2004. Évelyne Gélinas croit que c’est le chef-d’œuvre littéraire qui triomphe : « Les grands thèmes touchent les gens. Et les chansons, les mots de Brel, à la fin, j’en ai encore des frissons même après 100 représentations ! Ce que le public nous renvoie est fabuleux. »

Évelyne Gélinas et Jean Maheu dans L'Homme de la Mancha, Productions Libretto

Le spectacle total

René Richard Cyr ne la contredira pas. « J’ai rarement vu un spectacle susciter autant de réactions que L’Homme de la Mancha, dit-il. C’est sûr qu’il y a le pouvoir de la musique. C’est peut-être pour ça que les comédies musicales marchent autant ; les gens sont prêts à payer jusqu’à 100 dollars, en se disant : je vais avoir de la chanson, de la danse, des décors, des costumes, etc. Je vais en avoir pour mon argent, sous-entendu “même si c’est pas bon”… Il y a cet aspect de “spectacle total”. »

S’il avoue ne pas s’intéresser beaucoup au « musical » à grand déploiement, le metteur en scène est fier d’avoir ouvert un créneau de théâtre musical qu’il entend bien maintenir : « Moi, je travaille avec des comédiens qui chantent, et non avec des chanteurs qu’on essaie de faire jouer, parce que je pense que c’est moins compliqué d’apprendre à chanter que d’apprendre à jouer. Souvent je dis aux acteurs : arrête de chanter, chante pas, parle… chante comme tu parles. C’est l’émotion qui fait lever les gens. À moins que t’aies un organe vocal comme Céline Dion… Alors là, sers-t’en. Mais si tu chantes juste bien, vas-y avec la vérité, avec l’émotion. »

Poursuivre sa formation au privé

Éloi ArchamBaudoin

Finissant de l’École cette année, Éloi ArchamBaudoin est le premier surpris, et heureux, d’avoir été choisi par René Richard Cyr pour sa prochaine production, Frères de sang de Willy Russel : « On m’aurait dit que mon premier contrat professionnel en sortant de l’École allait être une comédie musicale, que j’allais chanter sur scène, je ne l’aurais pas cru. » Lui-même amateur de comédies musicales – plus Fantôme de l’opéra, Cats ou Rent que Roméo et Juliette –, il voit un beau défi dans le rôle du narrateur qu’on lui confie : « C’est un rôle difficile, une espèce de vautour dont l’ombre plane tout au long de la pièce, bon Dieu et Diable à la fois. Un gros défi pour un jeune acteur. Dans les productions précédentes, c’étaient des hommes avec une voix mûre qui chantaient ce rôle. »

« J’ai fait beaucoup de chemin depuis mon entrée à l’École, dit-il, parce qu’on a des spectacles à faire et c’est surtout là qu’on apprend les rudiments de l’art d’interpréter une chanson. Catherine Gadouas m’a encouragé à poursuivre ma formation au privé pour briser certaines habitudes physiques, au niveau du larynx, du diaphragme, comment placer la voix… C’est le travail d’une vie. »

« Les gens aiment engager des comédiens pour les comédies ou les drames musicaux parce qu’ils savent que les comédiens interprètent et qu’ils ne font pas que démontrer une dextérité vocale. Ils vont aller plus loin, vont être plus sensibles à toutes les émotions des personnages. Comme la plupart des chanteurs dans le métier, ils doivent suivre des cours pour continuer à peaufiner leur art. Le plus important est qu’ils prennent le goût de chanter, et, à partir de là, sky is the limit ! », conclut Catherine Gadouas.

1 Scat : style vocal propre au jazz, qui consiste à chanter sur des syllabes arbitraires (et peu nombreuses) ou à déformer les syllabes d’un texte chanté. (définition du Petit Robert) Ella Fitzgerald en était la reine.

 



Retour au début de l'article