| Cirque du Soleil
- Tour de piste dans une tour de Babel
Par André Lavoie
Ils ont les yeux en amande ou la peau couleur café, l’âme slave ou la fougue latino-américaine. Avec leurs costumes extravagants, leurs maquillages colorés, leurs prouesses à couper le souffle accompagnées de musiques
puisant dans les sonorités des quatre coins du monde, les 600 artistes du Cirque du Soleil ne viennent pas tous de Chine ni d’Ukraine, et encore moins du Québec. Sur scène ou sous le célèbre chapiteau bleu et jaune, ils forment la plus éblouissante
tour de Babel. Et, même après 20 ans, celle-ci ne semble pas en voie de s’écrouler.
On reconnaît au Cirque du Soleil de multiples audaces, dont celle de ne pas utiliser d’animaux dans ses spectacles. Par contre, là où il s’inscrit toujours dans la grande tradition circassienne, c’est dans cette volonté d’accueillir des
artistes venant de partout. Comme aucun pays ne peut se targuer d’abriter à la fois les meilleurs acrobates, trapézistes et équilibristes, les propriétaires de cirques ratissent large, et ce, depuis toujours : qu’importe si la femme à barbe
ou le cracheur de feu parlent une langue incompréhensible !

Michel Laprise en audition à Édimbourg – © Solange Grimard |
Mais alors que dans bon nombre de cirques traditionnels chacun vient faire son petit tour de piste et puis s’en va, les spectacles du Cirque nécessitent de grands efforts collectifs pour en assurer la cohésion. Et il faut beaucoup de créativité pour que
se mélangent des numéros de cerceaux aériens avec des rythmes africains, une danse géorgienne et de la nage synchronisée... Car, si les artistes s’expriment avec le même langage, celui du corps, ou chantent une langue inventée, dans les
coulisses, ils forment à eux seuls une petite « Société des Nations » (40 pays et 25 langues différentes).
La traduction est donc devenue une discipline en soi au Cirque : on dénombrait pas moins de huit traducteurs lors de la préparation de Varekai. Mais, pour atteindre cette remarquable osmose qu’orchestrent les metteurs en scène, le processus est parfois
laborieux... mais toujours stimulant. De quoi donner le vertige, même à ceux qui ne se balancent pas du haut d’un trapèze.
« Les différences sont fascinantes, mais le mélange que cela provoque l’est davantage », soutient Michael Mackenzie, dramaturge et « story editor » auprès de Robert Lepage lors de la conception de Kà. Natif
d’Angleterre, ayant travaillé en Europe et aux États-Unis avant de s’établir à Montréal où il enseigne à l’École, Mackenzie connaît les plaisirs des réunions et des répétitions en plusieurs
langues. Mais, au sein d’une « grosse machine » comme celle du Cirque, il s’agissait d’une première.
Les moyens imposants ne briment pas la liberté des artistes, précise-t-il, et, puisque les spectacles sont davantage axés sur le corps que sur le verbal, « ça aplanit les difficultés ». On peut ainsi recruter des gens de tous les
horizons. Le dramaturge se souvient encore de la présence irradiante de Teuda Bara, une Brésilienne de 60 ans, artiste de rue que Lepage a découverte à Londres. « C’est une véritable force de la nature, souligne Mackenzie, toujours drôle,
toujours motivée, prenant sous son aile de plus jeunes artistes. Pourtant, elle ne parle que le portugais, a passé sa vie dans les rues des grandes villes du Brésil et vient d’un milieu assez pauvre... »
Tous ne s’intègrent pas au Cirque avec la même euphorie. Les sœurs jumelles Svetlana et Tatyana Shenchihina, deux jeunes athlètes originaires d’Ukraine, arrivées au Cirque à l’âge de 16 ans en 1997 pour le spectacle O,
se rappellent encore leurs craintes. « Nous fréquentions une école olympique depuis l’âge de 13 ans, raconte Tatyana. À notre arrivée, on nous demandait de faire des choses que nous jugions totalement ridicules. Comme nous étions
entraînées pour les compétitions sportives, et très peu pour des choses artistiques, ce fut un choc. Et on voit souvent la même réaction d’étonnement sur le visage des nouvelles recrues ! » En outre, précise Svetlana,
« nous ne parlions ni anglais ni français et, en plus, nous ne savions absolument rien sur le Cirque du Soleil, raconte-t-elle. Mais, plutôt que de rester en compagnie d’autres Russes, nous cherchions toutes les occasions de pouvoir parler anglais afin de mieux
nous intégrer ».
Les jumelles Shenchihina, comme tant d’autres, ont aussi développé le langage par signes, version Cirque du Soleil, tout en concédant qu’exprimer leurs émotions de cette manière s’avère parfois frustrant. Un constat que partage
Craig Reid (Technical Production, 2001), technicien ayant participé à la création et à la tournée nord-américaine de Varekai, d’abord chargé de l’éclairage et maintenant de la sécurité des artistes
et des techniciens lors des spectacles. Selon lui, la clé du succès des spectacles du Cirque réside à la fois dans l’organisation... et la patience. « Oui, c’est parfois compliqué, mais tout doit être très bien planifié,
souligne-t-il. En sachant que le processus est plus lent, personne n’a de mauvaises surprises, même s’il faut parfois être diplomate. Je me souviens d’un artiste russe qui ne parlait ni français ni anglais et dont l’épouse traduisait tout.
Elle s’est absentée lors d’une tournée, et nous voulions qu’il utilise un nouveau harnais, beaucoup plus sécuritaire. Non seulement il ne comprenait pas, mais il ne voulait rien entendre ! »
Du
rêve à la réalité
Se retrouver au sein de la « multinationale du divertissement », voilà un rêve que bien des artistes caressent. Michel Laprise (Interprétation, 1991), dépisteur artistique au Cirque depuis cinq ans (au départ, il n’était
là que pour six mois !), se charge non pas de les décourager, mais d’aller au-delà des idées reçues. « Quand je leur demande leur perception du Cirque, ils répondent : magie, poésie, émotion, etc. Mais j’ajoute
toujours : travail ! » Pour le prouver, le dépisteur n’hésite pas à les déstabiliser. Car les spectacles du Cirque s’enrichissent de la culture de ceux qui en font partie. « Je préconise les auditions de groupe,
poursuit Laprise. À Paris, je regroupe des artistes de toute l’Europe de l’Ouest et je reproduis le contexte de travail du Cirque. Ils doivent faire preuve d’une certaine autonomie, me montrer de quelle manière ils se servent de la liberté que je leur
accorde. Vont-ils me donner quelque chose qu’ils pensent que je cherche ou ce qu’eux ont envie de me donner ? »

Zumanity – © Tomasz Rossa |
Michel Laprise reconnaît à quel point la croissance du Cirque est phénoménale, mais il demeure catégorique : non seulement le credo de Guy Laliberté (« Évoquer, provoquer, invoquer ») est-il toujours intact, mais
sa spécificité québécoise, à travers cette grande célébration des expressions artistiques du monde entier, ne s’est pas altérée au fil des années. « L’ambiance du Cirque tient au fait, souligne-t-il,
que nous sommes Québécois, des gens accueillants et capables de travailler en équipe. Il y a une hiérarchie au sein de l’organisation, mais pas de système de classes : les gens se tutoient, peu importe la fonction qu’ils occupent. Il y
a beaucoup d’exigence, mais aussi beaucoup d’ouverture : on n’accorde pas mille chances aux artistes de faire leurs preuves, mais on leur en donne plus qu’une ! »
« Les différences sont fascinantes, mais le mélange que cela provoque l'est davantage.»
Bien sûr, au sein de la grande famille du Cirque du Soleil, le rêve des artistes fait place à la réalité (celle des numéros aux grandes exigences physiques), à la routine des spectacles et aux tournées. Craig Reid reconnaît qu’en
tournée être avec la même équipe, « c’est à la fois une bénédiction et une difficulté ». Il a constaté très vite que la communication, ce n’est pas qu’une question de langue, mais
« d’ouverture et de partage ». Un point de vue soutenu aussi par Michel Laprise : « Mon objectif, ce n’est pas seulement de dénicher le talent, mais de comprendre le parcours de l’artiste. Il faut non seulement que je sache si
c’est un bon chanteur ou un bon comédien, mais aussi que je puisse percevoir si c’est le bon moment pour lui d’être au Cirque du Soleil. Parce que quelqu’un ne vient pas juste chanter ou bouger, mais s’exprimer, en tant qu’artiste, sur une
de nos scènes. » Comme quoi la créativité et l’authenticité, peu importe sa couleur ou son accent, peuvent facilement se passer de traducteur.Quelques faits complémentaires
La première représentation du Cirque du Soleil eut lieu le 16 juin 1984 à Gaspé, lors des fêtes du 450e anniversaire de l’arrivée de Jacques Cartier
au Québec. Fondé par des artistes issus de la troupe Les Échassiers de Baie-Saint-Paul, dont Guy Laliberté et Gilles Ste-Croix, ce qui ne devait durer qu’un été s’est transformé en véritable multinationale du divertissement.
En 1984, le Cirque comptait 73 travailleurs ; 21 ans plus tard, on dénombre 3000 employés, incluant plus de 600 artistes, et 1300 employés se trouvent au siège social du Cirque, situé à Montréal.
Au fil des années, le Cirque du Soleil a créé plus d’une quinzaine de spectacles, dont cinq sont présentement en tournée sur trois continents (Varekai,
Dralion, Quidam, Alegria et Saltimbanco). Cinq autres spectacles ont été conçus pour des théâtres fixes, un à Orlando, Floride (La Nouba) et quatre à Las Vegas (O, Mystère, Zumanity et, depuis peu, Kà).
Les chemins de l’École et ceux du Cirque du Soleil se croisent depuis des années. En effet, plusieurs des créateurs réguliers du Cirque sont issus de notre
institution, notamment la conceptrice des costumes Dominique Lemieux (Scénographie, 1986), les scénographes Michel Crête (1984) et Stéphane Roy (1988), le metteur en scène Dominic Champagne (Écriture dramatique, 1987) ainsi qu’un nombre sans
cesse grandissant de travailleurs de l’ombre qui réussissent des tours de force incroyables, dont le directeur de production de Kà, Stéphane Mongeau (Production, 1988).
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