| La Société des loisirs
- Chronique d’un succès
qui déménage
par Raymond Bertin
L’enthousiasme fut immédiat : dès sa création en mars 2003, par le Théâtre de la Manufacture, la plus récente pièce de François Archambault (Écriture dramatique, 1993) eut un impact coup-de-poing
sur le public et la critique. Reprise à guichet fermé à Montréal en janvier 2005, puis en tournée pour cinquante représentations de Moncton à Vancouver, La Société des loisirs fait maintenant l’objet de deux productions
en anglais à Calgary et à Toronto, avant Vancouver à l’automne, dans la traduction de Bobby Theodore (Playwriting, 1998). Rencontre avec les artisans d’un succès qui se poursuivra sans doute encore longtemps...

François Archambault – © Rolline Laporte |
Pour l’auteur, l’écriture de cette pièce fut un long processus. Il avait accepté d’écrire pour le Théâtre de la Manufacture, dans le cadre d’une résidence d’écriture, à l’invitation du directeur
artistique Jean-Denis Leduc (Interprétation, 1969). C’était il y a trois ans, à la naissance de son premier enfant. Sa compagne, la comédienne Marie-Hélène Thibault (Interprétation, 1994), reprenant son travail à la télévision,
il s’est dit : « C’est facile, je vais m’occuper de la petite et écrire en même temps. Une belle grande naïveté ! » reconnaît-il.
Résistance et fragilité
« Comme nouveau parent, observe François Archambault, tu passes de l’extase totale à des moments de déprime où tu te dis : est-ce que ce sera ça toute ma vie ? Tu perds la perspective que l’enfant va grandir, que ce sera
plus facile. Je suis parti de ce sentiment et me suis demandé : comment les gens “normaux”, qui n’ont pas le luxe de pouvoir faire une pause dans leur vie professionnelle, abordent-ils cette nouvelle réalité ? J’ai imaginé le
cauchemar d’un couple qui a tout : les deux travaillent, ils ont chacun leur voiture, une grosse maison, tout ce qu’ils ont voulu dans leur plan de vie, mais sont insatisfaits, car ils n’arrivent pas à savourer ce qu’ils ont. »
Deux difficultés se présentèrent à l’auteur : « Je voyais une parenté avec Cul sec, j’avais peur de me répéter. J’ai beaucoup résisté à aborder toute la dimension de la sexualité.
Je suis très pudique et j’avais déjà écrit là-dessus. Puis je me suis dit : c’est l’histoire d’un couple qui ne va pas, il y a une tension que je dois dénouer, il faut que j’y aille. Par ailleurs, j’étais
ébranlé dans ma confiance, ça faisait un an que je n’avais pas écrit, et ma dernière pièce, La Nostalgie du paradis, pour diverses raisons, n’avait pas très bien marché. »
Vers la création
Il a écrit une première ébauche, suite de moments dans la vie de ce couple « où il ne se passait rien ». « Je ne faisais qu’exprimer le malaise sans l’amener dans une action dramatique. » Il a donc remis
son ouvrage sur le métier : « J’ai réécrit avec les mêmes personnages : il doit rester 15 % de la première version (le début, que j’ai retravaillé), puis j’ai eu l’idée de ramasser ça
dans une soirée et de pousser l’action. Le trip à trois, la présence du bébé par le biais du moniteur, tout ça s’est mis en place. » Un atelier de vérification avec les comédiens permit d’éliminer
deux scènes où arrivaient deux nouveaux personnages... inutiles. Nouvelle réécriture, avant la production à la scène.
« Dans le français montréalais, il y a un rythme, qui n’a pas d’équivalent en anglais ; on ne peut pas l’imiter, il faut inventer. »
L’auteur salue le metteur en scène proposé par Jean-Denis Leduc : « Michel Monty est entré très vite dans cet univers ; ça lui parlait beaucoup, il est arrivé avec des idées, des flashs. Sa mise en scène
a rendu les choses plus concrètes, et, dans l’action, il a gardé le ton : sa mise en scène est aussi impudique, ironique et cynique que l’écriture. Même dans la mise en place, il y a des petits détails très brillants ! »
Les critiques, unanimes, ne le contrediront pas. L’attribution par l’Académie québécoise du théâtre, en février 2004, du Masque du meilleur texte original à François Archambault et du Masque du meilleur interprète
masculin à Christian Bégin pour le rôle de Pierre-Marc confirmait la réussite. Marie-Hélène Thibault fut aussi mise en nomination pour le rôle de Marie-Pierre.
L’effet coup-de-poing

Bobby Theodore – © Kate Westbrook |
Pour Bobby Theodore, un nouveau long processus s’enclenche. Dès sa sortie de l’ÉNT, en 1998, il avait fait sa première traduction d’un texte de François Archambault, celle de 15 secondes. Succès au Québec (couronné par le
Prix du Gouverneur général), la pièce connaîtra six productions au pays. Début d’une collaboration marquée par l’amitié. Cinq ans et douze traductions plus tard, Bobby Theodore aborde La Société des loisirs :
« J’ai vu la pièce en français, raconte-t-il, et j’étais complètement étonné, distrait : normalement, les pièces de François ouvrent sur la possibilité d’un espoir. Cette fois, je n’en
sentais aucun, ça me déprimait. Après la pièce, fâché, je suis allé voir François et lui ai dit : “Et puis ? Qu’est-ce que tu me dis avec ça ?” J’étais vraiment en c... Ça,
c’est la beauté du théâtre : il y avait un impact incroyable, et j’étais paniqué, je ne savais pas quoi faire du feeling que ça causait en moi. »
La poussière retombée, Bobby Theodore admet qu’il aime la pièce et souhaite qu’elle soit exportée : « Comme j’ai été agent d’artistes, je sais comment pousser pour qu’une pièce soit produite ou
publiée, lance-t-il. J’ai fait parvenir la pièce à deux personnes, l’une à l’Alberta Theatre Project (ATP) de Calgary et l’autre au Factory Theatre de Toronto. Six mois plus tard, je reçois deux appels à deux jours d’intervalle :
on veut produire la pièce ! »
Traduire pour tous
La traduction fut commandée par l’ATP de Calgary. La première version vite bouclée, une lecture publique là-bas, où la réaction fut très positive, décida le directeur artistique et metteur en scène, Bob White, à
programmer la pièce au Enbridge playRites Festival, consacré aux nouvelles pièces canadiennes. Lors d’un atelier à Banff, une nouvelle version fut élaborée. Des changements de détails importants, selon Theodore : « Avant
de traduire La Société..., François et moi, on s’est demandé s’il fallait la situer à Montréal ou si c’était assez universel pour être joué partout. Il y a peu de références à Montréal,
et la situation n’est pas particulière aux Québécois. En accord avec l’auteur, j’ai changé les noms des personnages. Quand tu entends un comédien anglophone dire un nom français, ça t’extrait du monde fictif pour te
remettre dans ton siège de théâtre : je ne veux pas que les gens aient conscience qu’ils sont en train d’écouter une traduction. Peut-être qu’on perd quelque chose, mais j’essaie de conserver la spécificité de la
langue et du style de l’auteur. Je n’ai pas essayé de rendre les choses plus lisses, il faut que ce soit rough. Dans le français montréalais, il y a un rythme, qui n’a pas d’équivalent en anglais ; on ne peut pas l’imiter, il
faut inventer. Je veux créer une traduction qui sera bonne pour toutes les productions. » Il pense aux États-Unis, à Londres où la pièce pourrait être lue bientôt...
Au cœur de la vie contemporaine
À entendre Vanessa Porteous, conseillère dramaturgique à l’ATP, l’impact est aussi fort en anglais : « Ce qui nous frappe, c’est comment l’auteur entre dans le cœur de notre situation contemporaine : la solitude intérieure
des personnages, en crise profonde sous la surface du succès. C’est un aspect de la vie actuelle captée de façon très théâtrale et très aiguë. Le voyage est intéressant du point de vue dramaturgique. Souvent, on a des pièces
où on est d’abord attirés par les personnages, pour découvrir qu’ils sont moins attirants qu’on pensait. Ici, c’est l’inverse : on est repoussés par ces gens et on voit peu à peu qu’ils nous ressemblent. C’est
étonnant de voir à quel point ces personnages sont typiques des gens de Calgary : ce sont les yuppies d’içi, mais à fond ! »
Après Calgary, la pièce est créée au Factory Theatre, dès le 19 mars, dans une mise en scène de Ken Gass et, selon son conseiller, Bill Lane, « elle a une bonne chance de faire un très grand éclat dans le monde du théâtre
à Toronto : François a réussi à évoquer, avec une sorte de sympathie mordante, dit-il, le malaise – ou la maladie – de notre époque, cette façon de vivre à distance de son propre désir qui caractérise
la société des loisirs, qui est en fait une société de représentation des loisirs où les citoyens se représentent eux-mêmes comme des chanceux profitant d’un niveau de vie élevé, mais sans que ça se traduise
en vraie “joie de vivre” ou en “bonheur”, dans le sens où l’entendaient les philosophes grecs, les premiers à énoncer cette idée de “loisir”. »
Plus tard, le Ruby Slippers Theatre de Vancouver la produira. Un metteur en scène allemand s’y intéresse, un traducteur doit s’y attaquer bientôt. La pièce a été lue à Édimbourg, en Écosse. Et François Archambault
travaille avec Michel Monty à une adaptation cinématographique... Histoire à suivre.

François Archambault est l’auteur d’une douzaine de pièces, dont Cul sec (1993), Les Gagnants (1994), Si la tendance se maintient (1995), 15 secondes (1997), Adieu Beauté (1998), Code 99
(1999) et La Nostalgie du paradis (2000).
Bobby Theodore a traduit notamment Crime contre l’humanité de Geneviève Billette, Le Mouton et la Baleine d’Ahmed Ghazali, Bureaux d’Alexis
Martin et traduit en ce moment Aux hommes de bonne volonté de Jean-François Caron.
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