NO 01 – printemps 2005

Une image vaut mille mots

Par Anne-Marie Cloutier

Au sein de l’École nationale de théâtre, le programme de Scénographie se distingue en ce qu’il est le seul à offrir un enseignement entièrement bilingue : les étudiants anglophones et francophones se retrouvent donc ensemble à recevoir un cours et ceux de troisième année peuvent travailler de concert sur une production autant en français qu’en anglais. Si, d’entrée de jeu, ce contexte ajoute au coefficient de difficulté du programme, il s’avère dans l’ensemble fructueux, à en juger par les témoignages recueillis auprès d’étudiants de deuxième et de troisième année.



The Honest Whore – © Maxime Côté

Pierre-Étienne Locas et Katherine Lubienski sont au cœur de leur troisième et dernière année de formation. Le premier est francophone bilingue de Granby en Estrie, la deuxième est anglophone unilingue de Toronto. Du moins, elle l’était. Car trois ans et des centaines d’heures de travail acharné à côtoyer des francophones ont aiguisé sa connaissance de la langue de Molière... et de Michel Tremblay. « C’est le gain le plus évident. Je me suis beaucoup améliorée. D’autant plus que j’étais la seule anglophone ; je devais donc constamment, sinon m’exprimer en français, du moins me faire comprendre des francophones. » Ce qui amenait parfois son lot de frustrations. « Nous sommes toujours ensemble, travaillons de longues heures. Dans les moments de fatigue, c’était plus difficile de trouver le mot juste. Surtout qu’en français on parle beaucoup ! Il en faut, des mots, avant d’arriver à l’essentiel ! D’avoir à écouter les collègues tourner autour du pot pendant plusieurs minutes peut devenir frustrant... Avant de me faire une opinion précise, j’ai besoin de temps pour assimiler tout ce qui a été dit et j’ai parfois du mal à suivre le flot. Tandis que l’anglais est plus concis. Et plus visuel. »

Quête du sens

« Aussi, poursuit Katherine Lubienski, quand il ne s’agit pas de ma langue maternelle, c’est un exercice encore plus exigeant de lire un scénario et de capter l’essence de chaque mot. Mais il ne m’est jamais arrivé de me sentir isolée. Je dois dire que les étudiants ont fait toute la différence du monde et se montrent toujours prêts à m’aider. »

Pierre-Étienne Locas a également vécu des frustrations de cet ordre. « Nous avons travaillé ensemble sur la production de The Honest Whore mise en scène par Peter Hinton. Katherine faisait les costumes et moi, j’étais chargé du décor. Tout le travail se faisait en anglais. Je me débrouille très bien, mais il se trouve que la pièce est écrite par des auteurs contemporains de Shakespeare, et qu’il n’y a aucune traduction française du texte disponible ! J’ai donc dû me charger de ce travail moi-même... Je me retrouvais devant un vocabulaire spécialisé, précis ; trouver les références exactes aux tissus de l’époque, par exemple, était extrêmement ardu. Parfois, dans une seule phrase, je devais rechercher le sens de trois ou quatre mots. Au bout de deux semaines, j’avais hâte de passer à l’étape suivante... »

La recherche fut aride, mais le résultat final de cette production, dont il est manifestement très fier, s’explique aussi par la rigueur du processus. Par ailleurs, cette approche de cours bilingue a favorisé des contacts absolument insoupçonnés de prime abord. « Le fait de rencontrer un metteur en scène de Stratford, de collaborer étroitement avec lui, nous a permis d’établir une amorce de réseau dans un milieu où, au départ, je n’aurais jamais envisagé la possibilité de travailler. J’ai pu aussi mesurer la différence culturelle entre les deux communautés ! C’est vraiment deux mondes ! Tout est différent, la technique, le choix des pièces, les mentalités... »

Une expérience culturelle riche

Katherine Lubienski abonde dans son sens. « Ce sont des conceptions du théâtre sinon opposées du moins très distinctes. De côtoyer les deux cultures et de les connaître de l’intérieur est en soi une expérience enrichissante. Je dirais même que ça peut être très libérateur, sur le plan artistique, de voir d’autres façons de voir et d’autres façons de faire. D’ailleurs, quand je fais le bilan de toute cette expérience, je ne peux pas faire abstraction du contexte. Ma formation professionnelle s’est faite à Montréal, un lieu d’accueil et de diversité culturelle que j’ai aimé découvrir. Elle me donne accès à un réseau de contacts que je ne me serais jamais fait à Toronto. Et il n’y a aucun doute dans mon esprit que, sur un certain plan, cela fera de moi une meilleure scénographe à long terme. »



une peinture de Miriam Braunstein

« Cette approche de cours bilingue a favorisé des contacts absolument insoupçonnés de prime abord. »

Miriam Braunstein, étudiante de deuxième année, partage ce point de vue. Née en Allemagne, elle a étudié l’anglais et le français dans sa jeunesse et apprécie le fait qu’à Montréal « on se sent compris aisément dans les deux langues et qu’on peut passer de l’une à l’autre ». Des difficultés ? « Le seul piège est que, comme je parle avec facilité en anglais ou en français, on a tendance à penser que je comprends tout, alors que, des fois, certaines nuances m’échappent et j’ai besoin de plus de temps pour les assimiler... »

À distance, Miriam avait choisi cette école pour son approche plus pragmatique et plus intensive que la formation équivalente dans son pays natal. Le fait que le programme est bilingue n’avait rien pour la rebuter. « En Allemagne, en comptant les différents cours et stages, on ne peut pas espérer décrocher un réel emploi en scénographie avant neuf ans à la suite de notre formation. Tandis que, quand j’aurai fini ici, je m’exprimerai couramment, ou presque, dans trois langues, je me serai frottée à trois cultures différentes et j’aurai acquis des connaissances globales, que ce soit dans le domaine du cinéma, du théâtre ou des costumes. »

Enfin, quand les mots manquent, quand leur sens glisse et leur échappe, il n’y a à l’École aucun risque que les deux langues du programme se fragmentent en deux solitudes. « En scéno, on s’en sort toujours, dit Miriam. Quand rien ne va plus, on s’explique par des dessins, et la lumière se fait instantanément. Nous parlons un langage universel... »

 

À sa sortie de l’École en 2000, l’étudiante étrangère Kine Liholm Johannessen – qui ne parlait que quelques mots de français à son arrivée au pays – a conçu la scénographie de plusieurs productions francophones du Théâtre de l’Utopie avant de repartir en Norvège.

 

Lors de la dernière édition de la Soirée des Masques, Déline Petrone (Scénographie, 2002) était en nomination dans la catégorie de la Révélation pour son premier décor professionnel pour la pièce The Shape of Things de Neil LaBute, présentée au Centaur Theatre à Montréal.

 

Le 3 janvier 2005, Maroussia Beaulieu, jeune femme originaire de Chicoutimi et fraîchement diplômée du programme de Scénographie, commençait fièrement sa carrière de peintre scénique en anglais au prestigieux Festival de Stratford en Ontario.

 

 


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