| Le leader malgré lui
Par Christian Saint-Pierre
Diplômé du programme d’Interprétation
en 1991, Wajdi Mouawad 1 est rapidement devenu un personnage
phare de la scène théâtrale d’ici et d’ailleurs,
notamment à titre d’auteur et de metteur en scène.
En abordant des thèmes cruciaux, et par le biais de projets
novateurs, il a fait de son intégrité sa marque de
commerce. De toute évidence, l’homme de théâtre
possède les qualités d’un leader artistique,
culturel, social et politique.

Wajdi Mouawad – © Maryse Warda ? À droite : Patrick Drolet, Olivier Kemeid et Stéphanie Capistran-Lalonde |
Une appellation à laquelle, on s’en doute, l’artiste s’avère pour le moins réfractaire. « Les mots sont des objets radioactifs, et les utiliser finit par influencer notre esprit. En ce sens, j’ai toujours senti que le mot “leader” appartenait
au monde des affaires, de la politique. C’est un mot auquel je ne voudrais surtout pas être associé. J’ai une impression intérieure beaucoup plus égarée, beaucoup plus incertaine et beaucoup plus fragile. Je parlerais davantage d’aventurier,
de chercheur, et d’artisan. »
« J’ai passé quatre ans [à l’École] à avoir peur de me faire mettre à la porte et à trouver tous mes camarades bien meilleurs que moi. »
Toutefois, de la fondation du Théâtre Ô Parleur (1990) à la direction artistique du Théâtre de Quat’Sous (2000-2004), Wajdi Mouawad a prouvé qu’il possédait, hors de tous doutes, l’envergure d’un leader. Selon
le principal intéressé, cette réputation repose en partie sur l’exceptionnelle liberté dans laquelle il œuvre. « Le fait d’écrire et de mettre en scène mes propres textes au sein de ma compagnie donne une impression de liberté.
Je fais ce que je veux quand je veux et j’essaie toujours de le faire comme je le veux. Alors, les gens ont l’impression que je mène mon affaire. Mais, sincèrement, je n’ai pas du tout le sentiment d’être un leader en quoi que ce soit. » Et,
lorsqu’on insiste jusqu’à lui demander si son séjour à l’École a contribué à faire de lui le leader qu’il est devenu, il rétorque : « Vous voulez rire ? J’ai passé quatre ans à avoir peur
de me faire mettre à la porte et à trouver tous mes camarades bien meilleurs que moi. » DANS LE VENTRE DU TIGRE
En réalité, Wajdi Mouawad est tout absorbé par son travail de créateur. « Le matin, au réveil, lorsque je dois répéter, ou écrire, ou les deux, je me demande toujours ce qui est en moi et dont je ne suis
que la parure. Tenter de déchirer la parure, de me rendre à l’infirmité, pour la dévorer, avec des mots et grâce aux gestes des comédiens, voilà ce à quoi je suis surtout occupé. » Ainsi, plutôt que d’endosser
les habits d’une
figure investie d’une quelconque autorité, l’auteur-metteur en scène a choisi de livrer combat à ses démons en transformant sa colère en créativité. « Le leader, c’est un tigre à dents de sabre qui un jour m’a
dévoré. Depuis, je vis dans son ventre et je suis devenu, dans le ventre du tigre, le tigre. Un tigre qui doit demeurer en colère sans devenir esclave de cette colère. » Au cours des dernières années, le créateur a maintes fois pris position sur des questions relatives à la place de l’art dans notre société. En 1999, il déclenche une vaste polémique autour de la fonction des commandites au théâtre.
En mai 2005, il refuse le Molière du meilleur auteur francophone vivant afin de protester contre l’indifférence des directeurs de théâtre à l’égard de la création contemporaine. Pour faire un clin d’œil aux entretiens
qu’il a récemment réalisés avec André Brassard — Je suis le méchant ! —, disons que l’artiste a souvent dû endosser le rôle du méchant. « Certains me considèrent comme idiot, prétentieux, orgueilleux
et compagnie ; et j’aurais beaucoup de difficulté à leur donner tort. Ils ont raison. C’est le prix que je paie pour quelques instants de lumineuse inspiration. » Force est d’admettre que Wajdi Mouawad a jusqu’ici démontré un cran
indéniable, une intégrité qui l’honore. « Ce n’est pas l’intégrité qui est lourde à porter, l’intégrité est une légèreté formidable. Ce qui est lourd à porter, c’est la
trahison de cette intégrité. »
Parmi l’œuvre déjà abondante de Wajdi Mouawad, on compte notamment Littoral (1997), Rêves (1999) Incendies (2003), et bientôt Forêts. En janvier
2006, son roman
Visage retrouvé (Leméac Éditeur, 2002) sera adapté pour la scène au Théâtre d’Aujourd’hui; Marcel Pomerlo y dirigera Marc Béland.
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