NO 03 – printemps 2006

Quand l’avenir de l’art, et du monde, passe par le métissage

Par André Lavoie



Pierre Anctil © Université d’Ottawa,
Amir Ali Alibhai © Peter Mey

Le concept surgit au hasard des conversations branchées, devenu pour certains une évidence, pour d’autres une simple joute verbale. Pourtant, le métissage culturel est un fait indéniable, et ce dans toutes les grandes villes canadiennes traversées par d’importantes vagues d’immigration — une condition essentielle pour en assurer la vitalité. Mais de quoi parle-t-on lorsqu’on évoque le métissage culturel, que d’autres nomment l’interculturalité  ?

« Comprendre d’abord, et ainsi, peut-être aimer l’autre, dans ses zones d’ombre comme dans ses éclats de lumière.  » – Gandhi

Si le métissage renvoie à l’idée de « mélange », « d’union féconde de différences », voire de « fusion », s’il est depuis longtemps documenté sur le plan génétique, il en va autrement dans la sphère culturelle et sociale. Pourtant, ce n’est pas d’hier que les civilisations se nourrissent et s’inspirent de leurs voisines comme de leurs rivales ; il en va de même pour la mondialisation des échanges économiques, un concept déjà bien en vogue à l’époque de l’Antiquité… Plus près de nous, il n’y a qu’à regarder l’effervescence du boulevard Saint-Laurent à Montréal, et ce, depuis près d’un siècle, pour comprendre à quel point le métissage culturel n’a pas attendu d’être clairement défini pour se mettre à l’ouvrage  !

Mais si le métissage est bien visible sur les trottoirs de Montréal, de Toronto ou de Vancouver, quel impact peut-il avoir sur la culture de la société d’accueil  ? S’agit-il d’un phénomène naturel ou d’une action concertée par le pouvoir politique  ? « Le métissage culturel, ça ne s’achète pas, ça ne se transige pas sur les marchés, précise l’anthropologue et historien Pierre Anctil, directeur de l’Institut des études canadiennes à l’Université d’Ottawa. Bien sûr, les gouvernements, les grandes institutions et les acteurs sociaux peuvent soutenir ce mouvement, le financer, mais cela ne remplacera jamais la démarche de tous ces créateurs qui passent à travers les barrières de la culture. Quand des artistes de différents horizons créent, ensemble, une même œuvre sur une même scène, il y a métissage. Il ne faut pas confondre cela avec le fait d’entendre de la musique africaine à la radio ; c’est valable, mais on parle ici d’autre chose. » Par exemple, Pierre Anctil a participé à l’aventure des Belles-sœurs, de Michel Tremblay, non pas en joual… mais en yiddish. À titre de traducteur de cette langue qu’il maîtrise très bien, ce passage au yiddish, à la demande d’artistes juifs, était pour lui une évidence. « La pièce possède un sens culturel semblable à ce que l’on retrouve dans la culture yiddish  : un peuple isolé, opprimé, victime de l’Histoire, mais affichant aussi une vitalité, une force, et une volonté de produire du nouveau. »

« L’interculturalité constitue souvent un puissant moyen d’accorder une place aux nouveaux arrivants, tout en enrichissant la culture canadienne, vivante parce que sans cesse en redéfinition, en questionnement. »

Le franchissement de ces barrières, le désir d’aller à la découverte de l’autre et de ses formes d’expression artistique se différencie bien sûr de la politique du multiculturalisme — « louée à travers le monde, souligne Pierre Anctil, quand on considère qu’il y a tant de régions peu ouvertes aux différences  » —, qui tend à faire côtoyer des cultures différentes plutôt que de favoriser le dialogue entre elles. Or, du métissage culturel jaillissent plutôt « de nouvelles formes artistiques, de nouvelles sources d’inspiration  ».

Le métissage culturel est considéré comme une sorte de fusion, d’osmose, entre le travail des artistes dits «  de souche » dans un milieu donné et ceux qui y sont venus pour toutes sortes de raisons, souvent douloureuses et déchirantes. Sur ce point, Aïda Kamar, vice-présidente du Festival du monde arabe, émet quelques réserves  : selon elle, le métissage n’a rien de fusionnel. « Cette notion a fait suffisamment de dégâts, lance-t-elle avec conviction. Cela voudrait dire que nous nous ressemblons. Comme s’il fallait mettre de côté nos différences et ne garder que ce qui nous unit. Tant que ces différences ne sont pas reconnues, ce sont des potentialités qui ne sont pas assumées. Le créateur en ressent de la frustration. » Or, vouloir jeter des ponts avec l’Autre, c’est sans aucun doute une marque de respect, d’ouverture, de tolérance. Justement, en ce qui concerne la tolérance, Aïda Kamar y voit «  une déviation » d’un concept « riche et important »  : « La tolérance s’accompagne d’indifférence. Cela signifie que l’on met un terme à son agressivité. Mais cette agressivité n’est-elle pas le signe d’un quelconque intérêt, une plate-forme pour une découverte  ? »

Plutôt que d’agressivité, Amir Ali Alibhai préfère parler de respect. Programmateur artistique au centre Roundhouse à Vancouver, il considère l’interculturalité comme un « formidable dialogue, et non un débat  ». En fait, « dans un débat, il y a toujours un gagnant et un perdant ; jamais dans un dialogue. » Et à ce jeu, précise-t-il, « tout le monde y gagne. Par exemple, on pourrait s’inspirer davantage des Premières Nations — loin de former un groupe homogène  ! —, qui se considèrent comme les gardiennes, les protectrices, de la nature, et non pas ses propriétaires  : nous verrions sûrement les problèmes environnementaux sous un autre angle. » La culture, et les tentatives de métissages, peuvent elles aussi faire jaillir un échange nécessaire. Par exemple, en favorisant une conversation, même s’ils ne parlent pas la même langue, entre des derviches tourneurs et des moines bénédictins, comme l’a fait Aïda Kamar ; en multipliant les rencontres, autour d’un feu et à l’aide de contes, entre des non-autochtones et des membres de la nation squamish, à Vancouver ; de grands moments de communion, selon Amir Ali Alibhai.

De plus, l’interculturalité constitue souvent un puissant moyen d’accorder une place aux nouveaux arrivants, tout en enrichissant la culture canadienne, vivante parce que sans cesse en redéfinition, en questionnement. « C’est une chance que le Canada soit une petite société, souligne Pierre Anctil, elle-même issue de l’immigration, et moins marquée par la rigidité idéologique. En Europe, par exemple, il n’y a pas une ouverture aussi grande à la diversité.  » Un point de vue que partage entièrement Aïda Kamar. « Chaque fois que la France doit bouger, elle affronte des mentalités qui sont ancrées depuis des centaines d’années. Ici, nous sommes encore en construction, en développement. Cette identité flottante peut représenter un risque, mais pourquoi ne pas en faire un enrichissement  ? »

Cet enrichissement n’est jamais aussi éclatant que sur les scènes, les grandes mais surtout les petites. «  Le théâtre est un lieu propice pour le métissage, selon Pierre Anctil. La scène demeure un lieu vivant, moins institutionnalisé, surtout chez les petites troupes. »

Les grandes deviennent-elles imperméables à ces influences  ? « C’est une des particularités de notre monde, ajoute l’historien. Il y a une distance entre les grandes institutions et les milieux créateurs. Les élites en place dans les premières prennent plus de temps à se renouveler ; les gens sont souvent nommés en fin de carrière, donc plus âgés. Et c’est plus difficile d’ouvrir au métissage un grand musée ou un orchestre symphonique qu’une petite compagnie théâtrale. »

Aïda Kamar voit tout de même là un danger de marginalisation trop systématique, même si elle reconnaît le dynamisme exceptionnel des compagnies aux grandes ambitions, mais aux moyens modestes. « Plusieurs compagnies théâtrales, petites ou grandes, affirment qu’elles ont atteint un maximum en termes de publics ; elles devraient peut-être examiner leur programmation. Car la diversité, ce n’est pas qu’une belle source de richesse et de développement culturels. En termes commerciaux et économiques, on y gagne, et c’est surtout valable, à long terme, pour les institutions établies. »

De toute manière, alors que les créateurs multiplient les expériences originales, le métissage culturel ne doit pas être perçu comme une simple évolution des démarches artistiques ou un effet de mode. D’autant plus que certains l’assimilent à la mondialisation des produits culturels, dont la « world music » n’est qu’un des avatars. Le métissage apparaît, en ces temps troublés, comme une nécessité. Pour Aïda Kamar, dans l’interculturalité réside l’espoir de lendemains meilleurs, et pas seulement pour les salles de spectacles ou les festivals. « L’interculturalité est nécessaire si on ne veut pas que l’Autre devienne un ennemi  », dit-elle. Amir Ali Alibhai abonde dans le même sens, estimant que dans un monde comme le nôtre, « aussi connecté », il en va de notre avenir. Qu’on se le dise  : le XXIe siècle sera non seulement spirituel, mais métissé…


PIERRE ANCTIL
Originaire de Québec, Pierre Anctil est directeur de l’Institut des études canadiennes de l’Université d’Ottawa. Diplômé en anthropologie sociale et en management international, spécialiste de la culture juive, il a écrit de nombreux ouvrages à ce sujet ainsi que sur le caractère multiethnique de Montréal.

 

AÏDA KAMAR
Diplômée en philosophie et en communication, Aïda Kamar a débuté sa carrière à Beyrouth au Liban et l’a poursuivie à Montréal. Elle est rédactrice en chef du journal L’Avenir et vice-présidente du Festival du monde arabe.

 

AMIR ALI ALIBHAI
Artiste des arts visuels, conservateur et écrivain, Amir Ali Alibhai est aussi programmateur artistique du centre communautaire Roundhouse à Vancouver. Diplômé en beaux-arts, il a également complété une maîtrise en arts sur l’élaboration des programmes d’études, sa thèse portant sur la collaboration interculturelle. Chocs culturels et dépassement de soi

 


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