NO 03 – printemps 2006

Chocs culturels et dépassement de soi

par Raymond Bertin

La société dans laquelle nous vivons s’est radicalement transformée en quelques années ; sa diversité ethnoculturelle se re?ète pourtant très peu dans le théâtre qu’on voit sur nos scènes. Comment l’École, qui forme une micro-société étonnamment blanche, peut-elle susciter des échanges interculturels qui modifieront le théâtre de demain  ? L’apport de formateurs venus d’ailleurs est une voie qui semble porter ses fruits.



Marcelo Arroyo, Bruno Paradis et Lyne Lefort ont produit un calendrier aux superbes photos, clins d’œil aux thèmes de la mort et du théâtre, pour aider au financement de leur projet.
© Marc-Antoine Zouéki

Lyne Lefort et Bruno Paradis, étudiants de 3e année en Interprétation, ont vécu un ébranlement salutaire à l’automne 2004. Dans un atelier donné par Janet Lopez Pinela, directrice de l’Institut de théâtre de la ville de Colima, et portant sur les aspects théâtral et rituel de la Fête des morts au Mexique, eux qui ont tous deux perdu leur mère découvraient qu’en d’autres cultures, le deuil se vit différemment. Avec Marcelo Arroyo, un diplômé en Interprétation (2000) originaire du Chili et qui, lors de l’atelier, agissait comme traducteur, ils ont mis sur pied un laboratoire de création qui les mènera au Mexique cet été, durant trois semaines, grâce à une bourse du Programme de leadership artistique et culturel (PLAC) de l’École. Ils y travailleront avec les étudiants de Janet Lopez Pinela et se confronteront non seulement à la culture mexicaine en général, mais aussi à celle, ancestrale, des autochtones de la région où ils seront accueillis. De retour à Montréal, ils souhaitent partager leur démarche avec les étudiants québécois lors d’un projet libre à l’automne, puis, à terme, écrire et produire un spectacle conjoint avec les étudiants mexicains.

Défaire les évidences

Pour célébrer le Jour des Morts, le 2 novembre, les Mexicains édifient de petits autels avec les photos de leurs disparus et des objets les rappelant à la mémoire. Ils préparent la nourriture qu’ils aimaient, boivent du vin et célèbrent, par des danses, des chants, leur attachement à ces êtres chers. Ce rite de passage soutient la communauté dans le deuil.

« Dans notre société, il n’y a pas de place pour le deuil, on consacre peu de temps à nos morts, note Lyne. L’atelier de Janet nous donnait l’occasion, par un travail physique basé sur l’instinct, d’exulter, sans que ce soit une thérapie  : de voir le deuil comme une célébration, une communion ». «  À l’École, observe Marcelo avec le recul des ans, on doit vite absorber le plus de choses possible ; durant l’atelier, très riche sur le plan humain, une nouvelle dynamique s’est créée  : les barrières tombaient dans le jeu comme dans les relations interpersonnelles, l’espace-temps devenait moins dense, la vraie nature de chacun se révélait.  » Bruno ajoute  : « On y a vécu la permission dans le dévoilement  : je peux vivre cette peine, cette lourdeur pour moi en tant qu’humain – le fait de l’exprimer, ça allège –, mais aussi, du point de vue artistique, ça vient lier la personne et le créateur. » Les trois complices veulent à présent structurer une démarche théâtrale inspirée de ces rites qui ont changé leur vision de la mort, donc de la vie.

Repousser ses limites

La chorégraphe, danseuse et comédienne italienne Veronica Melis, qui a choisi de vivre à Montréal, créait le spectacle E la vita va, inspiré de l’univers de Federico Fellini, avec la classe de 3e année en Interprétation en novembre 2004. Heureuse d’avoir pu partager avec les étudiants québécois cet héritage fellinien qui a marqué toute sa jeunesse par sa poésie et par son côté dérisoire à la fois évocateur et cru, elle se dit frappée par l’aspect multiethnique, ouvert de Montréal. « En Italie, où c’est très difficile pour les artistes en ce moment, et en Europe en général, je n’ai jamais vu autant d’intégration et de tolérance ; l’intolérance mine les relations humaines, que ce soit à petite ou à grande échelle.  » Si certains étudiants ont vécu difficilement sa méthode de création, la rencontre fut tout de même fertile  : « J’ai une approche qui part du corps  : j’essaie de créer des personnages crédibles et après, le texte viendra de soi. Le texte est arrivé presque à la toute fin et ça a fait incroyablement paniquer les étudiants  ! », lance-t-elle, amusée, avant d’ajouter  : « Ce qui est beau, dans un processus pédagogique, c’est de voir des interprètes se dépasser. Ils l’ont fait avec beaucoup de générosité.  »

S’impliquer comme créateur

Réfugié de Bulgarie au Canada en 1990, le comédien et metteur en scène Peter Batakliev porte en lui un héritage théâtral issu des recherches de Stanislavski et de Meyerhold sur le travail corporel de l’acteur, qu’il enseigne à son tour, depuis quelques années, aux étudiants de 1re année de l’École. Son cours porte sur les « études », mot emprunté par Stanislavski à la langue française, signifiant une «  application méthodique de l’esprit cherchant à apprendre et à comprendre » (Le Robert méthodique)  : « On crée un personnage, une situation, et on voit comment le personnage réagit dans cette situation. Ça ne relève pas de l’improvisation, mais d’une analyse psychologique profonde  : on essaie de trouver la façon physique d’agir, de créer une action sans parole, et de rendre cela théâtral. C’est le plus difficile, car lorsqu’il y a des paroles, souvent les comédiens se cachent derrière les mots. » Plusieurs étudiants sont déstabilisés par ce travail.

Lui qui a bataillé pour se faire une place de créateur au Québec renvoie aux membres des communautés culturelles le devoir de s’imposer  : « Dans la vie, une place ne se cède pas, elle se prend. J’ai vu plein de comédiens de toutes nationalités s’offusquer qu’on ne les invite pas. Ça ne marche pas comme ça ; vas-y, fais ton truc et pète-toi la gueule s’il le faut  ! » Son approche pédagogique et artistique, singulière, a de larges visées.

« Il y a des profs très spécialisés à l’École, qui travaillent la voix, la technique ; moi, j’essaie de faire voir l’avenir aux étudiants  : comment tu te situes comme comédien  ? d’où tu viens  ? Avant de parler, déstabilise-toi, brise ta posture quotidienne, n’attends pas que le metteur en scène te dise quoi faire, vas-y toi-même, provoque le processus  ! J’ai vu des résultats extraordinaires chez ceux qui comprennent ça. C’est ce qu’il y a de plus payant pour le comédien  : se sentir créateur, vraiment impliqué dans le processus de création. Mais c’est clair que pendant les deux premières semaines du cours, c’est le choc total  : de quoi il parle  ? »

S’ouvrir aux différences

Lyne et Bruno sont passés par ce cours, se souviennent du choc ressenti, ajouté à celui de leur entrée à l’École, et se disent aujourd’hui que c’était peut-être tôt pour pouvoir en profiter pleinement. Ils s’entendent toutefois sur les bienfaits de ces échanges. « Il pourrait y avoir un prof d’une autre culture par année de formation, ne serait-ce que pour créer une ouverture », croit Lyne. « Déjà, entre les sections anglophone et francophone de l’École, il y a des différences dans la façon de faire le théâtre qui pourraient être exploitées  ! », conclut Bruno.


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