| Pour des directions artistiques ouvertes sur le monde
Par Christian Saint-Pierre
La société québécoise d’aujourd’hui est plus multiculturelle et ouverte
sur le monde qu’elle ne l’a jamais été. Du terme « étranger », nous sommes passés
à celui d’« immigrant », puis à celui de « néo-Québécois ».
Pourtant, dans la plupart des institutions théâtrales montréalaises, les changements commencent à peine à
se faire sentir. Curieux de savoir si l’offre et la demande, en matière de théâtre, reflète cette évolution,
curieux également de savoir comment nos artistes cohabitent et collaborent, nous avons rencontré des hommes et des femmes de
théâtre, pour la plupart d’origine étrangère, dont les choix ont une influence marquante sur le caractère
interculturel du théâtre québécois.

Tova Roy et Aparna Sindhoor dans Bhopal de Rahul
Varma, mise en scène de Philippe Soldevila, coproduction
du Théâtre Teesri Duniya et de Sortie de secours,
présentée en septembre 2005 au Théâtre
Périscope à Québec et en janvier 2006
à Espace Libre à Montréal. © Idra
Labrie
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Faire entendre des nouvelles voix
L’élargissement du répertoire est une preuve probante de l’ouverture de nos directeurs artistiques sur le monde.
À la tête du Groupe de la Veillée depuis bientôt 25 ans, Teo Spychalski nous rappelle qu’il n’en a
pas toujours été ainsi. « Au départ, nous voulions combler un manque. Autrement dit, faire ce que les autres
ne faisaient pas. Comme c’était courant en Europe de l’Est, j’ai commencé à adapter des œuvres
russes, polonaises, scandinaves, allemandes et tchèques ; des textes qui étaient peu ou pas du tout connus au Québec
à cette époque. » Un quart de siècle plus tard, le metteur en scène d’origine polonaise considère
que la situation a considérablement changé. « Aujourd’hui, tout le monde est ouvert aux dramaturgies étrangères.
Il y a du choix et de la diversité. On monte Dürrenmatt, Müller, Koltès… Comparé à d’autres
pays, je ne peux pas dire que le Québec soit spécialement fermé. Il est le reflet de ce qui se passe ailleurs dans le
monde. Les proportions de chaque type de théâtre sont les mêmes ici qu’en Roumanie ou en Pologne. Petit à
petit, les horizons s’élargissent. »
Selon Theodor Cristian Popescu, metteur en scène d’origine roumaine installé au Québec depuis près de
trois ans, Montréal est une ville privilégiée. « Le répertoire joué à Montréal
est beaucoup plus diversifié et international que tout ce que j’ai pu voir ailleurs en Amérique du Nord. En 2003, alors
que j’assistais au Festival de théâtre des Amériques, j’ai réalisé que le public montréalais
correspondait davantage au genre de théâtre et de dramaturgie que j’affectionne. De ce point de vue, il me semble que Montréal
est la seule ville en Amérique du Nord qui réponde à mes attentes. » Si les metteurs en scène osent
de plus en plus souvent se mesurer à des univers dramaturgiques peu connus chez nous, il n’en reste pas moins que les néo-Québécois
ont une longueur d’avance dans le domaine. Pour Teo Spychalski, cette volonté est même devenue un mandat. «
Un texte sud-africain, australien ou japonais, pour nous, c’est bien mieux qu’une œuvre française. C’est l’origine
du matériau qui m’influence le plus, et non celle des artistes. Si un metteur en scène québécois propose
de monter un texte estonien, ça me convient parfaitement. »
« Le répertoire joué à Montréal est beaucoup plus diversifié et international
que tout ce que j’ai pu voir ailleurs en Amérique du Nord » – Theodor Cristian Popescu »
S'ancrer

Éric Paulhus dans Visage de feu de Marius Von Mayenburg, mise en scène de Theodor Cristian Popescu, présenté
au Théâtre Prospero en mai 2005. © Adrian Armanca
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Pourtant, il faut bien admettre qu’il s’est créé autour du Prospero une famille d’artistes aux affinités
communes. Plusieurs metteurs en scène d’origines diverses, spécialement de l’Europe de l’Est, y trouvent un
lieu d’accueil pour pratiquer leur art. Parmi eux : Cristina Iovita (Roumanie), Teodor Cristian Popescu (Roumanie), Dragan Milinkovic (Serbie), Oleg Kisseliov (Russie), Peter Batakliev (Bulgarie), Liliana Komorowska (Pologne), Elizabeth Albahaca (Venezuela) et d’autres
encore. Le directeur artistique nous apprend pourquoi, à ce chapitre, l’endroit a en quelque sorte fait figure de pionnier. «
Si nous sommes parmi les premiers au Québec à avoir accueilli des créateurs immigrants, c’est que dans les années
80, on leur disait : “C’est chez Teo qu’on accepte les gens d’Europe de l’Est”. C’était comme
une échappatoire. » Aujourd’hui, le Prospero continue d’agir comme un aimant sur la plupart des créateurs
étrangers installés à Montréal. Teo Spychalski ne croit pas que ses racines polonaises suffisent à expliquer
son penchant pour les artistes immigrants. « Si c’est le cas, c’est inconscient. Chose certaine, ça incite les autres
à envoyer ces personnes vers moi. Pour ma part, je suis objectif, je ne fais aucune discrimination positive. En fait, le plus important,
c’est de croire en l’artiste, croire qu’il peut faire quelque chose de bien. Finalement, peut-être que je trouve simplement
les artistes d’origine étrangère meilleurs que les Québécois ! »
Theodor Cristian Popescu, dont les premières productions ont été accueillies au Prospero, avait des attentes bien précises
en s’installant à Montréal. « J’espérais trouver, et il me semble que je l’ai trouvé,
un système assez ouvert pour que je puisse y travailler, assez curieux pour accepter des manières différentes de voir
le théâtre. » Selon le metteur en scène, pour rendre cela possible, il faut parvenir à créer
un réseau, que des relations se tissent entre les artistes d’ici et d’ailleurs. « Un metteur en scène
a tout le temps peur, parce que chacun de ses collaborateurs peut tout casser, tout détruire, ou encore changer le goût de ce
qu’il a fait. Ce qui simplifie les choses, c’est la confiance qui se bâtit au sein de l’équipe. Si quelqu’un
accepte de s’engager et de découvrir avec toi, c’est comme un ou deux piliers qui soutiennent tes fondations, il faut les
garder. » Malgré ses assises, le créateur anticipe le momentoù son travail cessera d’intriguer. «
Quand un artiste étrangerarrive, les deux ou trois premières années, il bénéficie de ceque j’appelle
un capital d’exotisme, il suscite la curiosité. Probablement qu’au printemps 2007, unefois que mon capital se seraépuisé,
je saurai qui veut encore travailler avec moi. »
Franchir les barrières
Le Groupe de la Veillée n’est pas la seule compagnie montréalaise à avoir défini son mandat par rapport
à une lacune dans le paysage théâtral. D’autres sont nées pour combler un vide, pour donner une voix à
ceux qui n’en avaient pas. Rahul Varma, qui a imaginé le Théâtre Teesri Duniya en 1981 pour répondre aux
besoins exprimés par les artistes immigrants du Sud-Est asiatique, considère que sa compagnie est plus pertinente que jamais.
« À l’époque où elle a été fondée, les artistes immigrants et la communauté
étaient mal servis, et ils le sont toujours. Nous avons encore beaucoup de travail à faire pour corriger cela. »
Tyrone Benskin, depuis peu directeur du Black Theatre Workshop, une troupe fondée en 1972 pour encourager et promouvoir le développement
d’un théâtre noir et canadien, estime également que sa compagnie n’a pas perdu une once de sa raison d’être.
« La mission première du BTW était de donner à la communauté noire caribéenne un espace théâtral
où se reconnaître. Avec les années, la vocation s’est élargie à toutes les communautés noires
anglo-montréalaises. Notre but est surtout de développer une dramaturgie, d’inciter les auteurs à écrire
et de faire connaître leur travail. Je pense que le BTW est aussi important que dans les années 70 : le monde s’ouvre,
mais il reste encore beaucoup à faire. »
Avec de tels mandats et de tels contextes de création, on pourrait croire que les membres de ces compagnies se replient sur eux-mêmes,
abordant des thèmes proprement ethniques. Tyrone Benskin ne voit d’autre possibilité que de rire lorsqu’on lui dit
que le BTW procède à une certaine ghettoïsation de la culture noire. « Sur les scènes de tous les théâtres
de Montréal, on ne voit pratiquement que des Blancs. Pourrait-on dire que les Blancs se replient sur eux-mêmes ? En fait,
on ne sait pas comment les autres vivent, on ne connaît pas leur réalité, voilà pourquoi nos spectacles sont aussi
importants pour les Noirs de Montréal que pour le reste des Montréalais. » Le point de vue de Rahul Varma s’inscrit
dans la même lignée. « Soyons honnêtes, hormis les Premières Nations, toute la population du Nouveau
Monde est ethnique. Les minorités non blanches représentent une tranche importante de la démographie canadienne et, pourtant,
elles sont sous-représentées sur les scènes dirigées par les groupes dominants. » Ainsi, en procédant
à des coproductions et en favorisant la mixité au sein des équipes de création, le Théâtre Teesri
Duniya fait preuve d’audace. Avec sa plus récente réalisation, Bhopal, la compagnie a engendré un véritable
métissage entre des artistes venus de partout. Non seulement la pièce a bénéficié de trois productions –
en anglais, en hindi (en Inde) et en français –, mais elle a réuni des acteurs et des concepteurs aux bagages culturels
les plus divers. « Bien que nous ayons débuté en tant que compagnie sud-asiatique, nous sommes aujourd’hui
l’une des rares compagnies au Canada où des artistes de toutes les couleurs et cultures, incluant les cultures dominantes, travaillent
ensemble. En fait, les spectacles du Théâtre Teesri Duniya sont un véritable reflet de notre tissu social. »
Vers une création interculturelle

Montréal la blanche de Bachir Bensaddek, mise en scène de Philippe Ducros, production de Porte Parole présentée au Monument-National en mai 2004. © Maxime Côté |
En mai 2004, la compagnie Porte Parole, dont les œuvres explorent des questions sociopolitiques criantes d’actualité,
a orchestré une collaboration entre des artistes québécois « pure laine » et d’autres,
venus du Maghreb. Montréal la blanche, un spectacle écrit par Bachir Bensaddek et mis en scène par Philippe Ducros, offrait
la chance aux spectateurs, quelles que soient leurs origines, d’entrer dans la réalité des immigrants algériens.
Ici, comme dans les productions du Théâtre Teesri Duniya, le potentiel artistique du projet réside à même
sa nature interculturelle. Avant d’entreprendre la création de ce spectacle, Annabel Soutar ne connaissait presque rien de la
communauté algérienne de Montréal. La codirectrice artistique de Porte Parole explique que c’est l’existence
d’un programme gouvernemental qui a contribué à la naissance de Montréal la blanche. « Il s’agit
du premier projet de la compagnie où les ressources ont inspiré le choix du sujet. Nous nous sommes rendu compte que le ministère
des Relations avec les citoyens et de l’Immigration avait une enveloppe à consacrer aux projets qui créent un dialogue
avec les immigrants de Montréal. Sachant que le ministère était très intéressé par la communauté
maghrébine, Porte Parole a lancé le projet, et ce dernier a plu. » Fructueuse à de nombreux points de vue,
cette expérience a permis à des créateurs qui, bien qu’habitant la même ville, ne s’étaient
jamais professionnellement croisés, de le faire. « Nous sommes très heureux d’avoir exploré ces thèmes.
D’abord, ça a permis à Bachir Bensaddek d’écrire une pièce fantastique. Ensuite, nous avons vécu
une expérience extraordinaire en travaillant pour la première fois avec tous ces artistes de la communauté maghrébine.
Et, en fin de compte, le spectacle a obtenu une réception très enthousiaste de la part des Algériens, des Marocains et
des Tunisiens de Montréal. »
« Sur les scènes de tous les théâtres de Montréal, on ne voit pratiquement
que des Blancs. Pourrait-on dire que les Blancs se replient sur eux-mêmes ? » – Tyrone Benskin
Somme toute, ces différents points de vue démontrent que la scène théâtrale évolue, peut-être
pas toujours aussi rapidement que nous le souhaiterions, mais la définition du terme « collaboration » change
manifestement. Avec des initiatives comme celles du Teesri Duniya et de Porte Parole, la situation ne peut que progresser. Après tout,
c’est en créant ensemble, en fusionnant les savoirs et les sensibilités que nous pulvériserons les préjugés
et que nous nous emprunterons des voies artistiques auxquelles Québécois et néo-Québécois ne pourraient
avoir accès autrement qu’en partenariat. Comme le formule Rahul Varma : « La collaboration est une manière
concrète et toute désignée de rompre les barrières et de partager les connaissances. »
En réalité, Wajdi Mouawad est tout absorbé par son travail de créateur. « Le matin, au réveil, lorsque je dois répéter, ou écrire, ou les deux, je me demande toujours ce qui est en moi et dont je ne suis
que la parure. Tenter de déchirer la parure, de me rendre à l’infirmité, pour la dévorer, avec des mots et grâce aux gestes des comédiens, voilà ce à quoi je suis surtout occupé. » Ainsi, plutôt que d’endosser
les habits d’une
figure investie d’une quelconque autorité, l’auteur-metteur en scène a choisi de livrer combat à ses démons en transformant sa colère en créativité. « Le leader, c’est un tigre à dents de sabre qui un jour m’a
dévoré. Depuis, je vis dans son ventre et je suis devenu, dans le ventre du tigre, le tigre. Un tigre qui doit demeurer en colère sans devenir esclave de cette colère. » Au cours des dernières années, le créateur a maintes fois pris position sur des questions relatives à la place de l’art dans notre société. En 1999, il déclenche une vaste polémique autour de la fonction des commandites au théâtre.
En mai 2005, il refuse le Molière du meilleur auteur francophone vivant afin de protester contre l’indifférence des directeurs de théâtre à l’égard de la création contemporaine. Pour faire un clin d’œil aux entretiens
qu’il a récemment réalisés avec André Brassard — Je suis le méchant ! —, disons que l’artiste a souvent dû endosser le rôle du méchant. « Certains me considèrent comme idiot, prétentieux, orgueilleux
et compagnie ; et j’aurais beaucoup de difficulté à leur donner tort. Ils ont raison. C’est le prix que je paie pour quelques instants de lumineuse inspiration. » Force est d’admettre que Wajdi Mouawad a jusqu’ici démontré un cran
indéniable, une intégrité qui l’honore. « Ce n’est pas l’intégrité qui est lourde à porter, l’intégrité est une légèreté formidable. Ce qui est lourd à porter, c’est la
trahison de cette intégrité. »
TÉO SPYCHALSKI
Né en Pologne en 1944, Teo Spychalski obtient en 1967 une maîtrise en littérature et en science théâtrale.
La même année, il devient membre du Théâtre Laboratoire. D’abord assistant de Jerzy Grotowski, entre 1966
et 1971, il dirige, à partir de 1972, le Studio International du Théâtre Laboratoire. En 1982, le metteur en scène
immigre au Canada et se joint au Groupe de la Veillée, à Montréal, en tant que codirecteur artistique. Depuis 1993, il
assure la direction générale et artistique de la compagnie.
THEODOR CRISTIAN POPESCU
Né en Roumanie en 1968, Theodor Cristian Popescu a étudié la mise en scène à Bucarest. Parallèlement
à ses activités de metteur en scène résidant ou invité dans de grands théâtres, il fonde la
Compagnie 777, dédiée à la nouvelle dramaturgie. Des stages à l’étranger, notamment au Royal Court
Theatre de Londres, lui donnent le goût de l’ailleurs. En 2003, il s’établit à Montréal. Depuis octobre
2004, il a signé deux spectacles remarqués : Histoires de famille de Biljana Srbljanovic, et Visage de feu de Marius Von
Mayenburg. À l’ÉNT, il a mis en scène les textes d’Étienne Lepage, étudiant de 2e année
en Écriture dramatique.
RAHUL VARMA Né en Inde, Rahul Varma a immigré au Canada en 1976. Il fonde le Théâtre Teesri Duniya en 1981 et en assure la
direction artistique depuis 1986. La compagnie a pour mandat d’offrir une voix aux artistes dont le travail met en valeur la richesse
de la diversité culturelle. À ce jour, l’organisation basée à Montréal a plus de quinze productions
à son actif. La plus récente : Bhopal, un texte de Rahul Varma mis en scène par Philippe Soldevila.
TYRONE BENSKIN
Né en Angleterre, Tyrone Benskin habite Montréal depuis 1968. Formé à l’Université Concordia, le
comédien est très actif au cinéma, au théâtre et à la télévision. Depuis quelques mois
seulement, il assure les fonctions de directeur artistique du Black Theatre Workshop.
ANNABEL SOUTAR
Née à Montréal, où elle a grandi, Annabel Soutar a étudié le théâtre à l’Université
Princeton. En 1998, elle fonde, avec Alex Ivanovici, Porte Parole, une compagnie bilingue dont le mandat est d’explorer des questions
politiques ou sociales qui sont au cœur du Québec contemporain. La compagnie de théâtre documentaire compte cinq
productions à sa feuille de route. En 2004, elle créait Montréal la blanche, une pièce de Bachir Bensaddek sur
l’intégration, l’identité et la quête illusoire d’une homogénéité au sein de la
communauté algérienne de Montréal.
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