| HERMÉNÉGILDE CHIASSON
LA SOUVERAINE LIBERTÉ DU CRÉATEUR
Par Christian Saint-Pierre

Dany Boudreault et Matthieu Girard, étudiants du programme d’Interprétation,
avec Herménégilde Chiasson.
© Alain Dufour |
Né en 1946 à Saint-Simon au Nouveau-Brunswick, Herménégilde Chiasson est la figure de proue de la modernité acadienne. Homme de théâtre aussi bien que de lettres, d’images et de matière, le créateur
résiste à toute classification. À la fois peintre, dramaturge, graveur, cinéaste et réalisateur, il se définit à juste titre comme un artiste multidisciplinaire. Au cours des quarante dernières années, il a pris part à plus
d’une centaine d’expositions, réalisé quatorze films, publié une quinzaine de recueils de poésie, signé une dizaine de scénographies et écrit une vingtaine de pièces. Entretien avec le lauréat du Prix Gascon-Thomas
2006.
Les récipiendaires du Prix Gascon-Thomas sont notamment choisis parce qu’ils représentent des sources d’inspiration pour ceux et celles qui se consacrent à l’apprentissage des divers métiers du théâtre. Il allait donc de soi que
nous abordions avec Herménégilde Chiasson les questions de la transmission et des relations intergénérationnelles. Selon l’artiste, lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick depuis 2003, la jeunesse artistique canadienne se porte mieux que jamais. « Pendant
très longtemps, les créateurs ont été absorbés par des questions d’ordre national : qu’est-ce que ça signifie être Canadien ? Québécois ? Acadien ? On est largement tombés dans ce panneau. À l’heure
actuelle, ce sont des problèmes qui sont plus ou moins réglés. Peut-être pas d’un point de vue politique, mais en ce qui concerne l’identité, on est assurément ailleurs. Au moment où on se rend compte que nous sommes tous des êtres
humains, que nous partageons tous un certain destin, on arrive à créer de grandes œuvres d’art, tout au moins des œuvres extrêmement généreuses. »
Âgé de 60 ans, Herménégilde Chiasson estime que les efforts d’une génération profitent à toutes celles qui la suivent, que les prises de conscience et les combats des uns s’ajoutent au bagage des autres. « Je
pense que chaque génération a un travail à faire. Une fois que ce travail est fait, il l’est également pour les générations à venir. Pour ma génération, la question de l’identité a été fondamentale.
Je sais que pour la génération qui suit, c’est quelque chose qui est acquis. Ils n’ont pas à prouver à qui que ce soit qui ils sont. Ils sont nés dans un milieu, ils font partie d’une culture, d’une histoire. Maintenant, cessons
d’attendre l’aval de quiconque, passons à autre chose, faisons ce que nous avons à faire. »
DE GRAND-PERE EN PETIT-FILS
C’est bien connu, la relation père-fils est toujours plus tendue que celle qui unit le grand-père au petit-fils. À en croire Herménégilde Chiasson, il en va de même en ce qui concerne les rapports entre les générations d’artistes. « Entre
les pères et les fils, il y a toujours un conflit, alors qu’entre les grands-pères et les petits-fils, il s’établit une filiation. J’ai toujours dit aux gens de la génération qui me suivait : “Je suis conscient qu’il
faut un père à tuer et je suis prêt à jouer ce rôle.” À 60 ans, je peux enfin tenir celui du grand-père, du moins je m’en approche. » Autrement dit, il faut passer par la crise pour aboutir à la réconciliation,
s’opposer aux idées de nos prédécesseurs immédiats pour affirmer les siennes et s’émanciper : « J’ai l’impression que les jeunes d’aujourd’hui refusent, pas toujours, mais souvent, de s’intégrer à des
institutions qui leur semblent appartenir à une autre époque. Je pense que c’est une attitude très saine. Parce que tous les conflits œdipiens se terminent de la même manière. Le fils dit au père : “Je vais quitter cette maison
et quand je reviendrai, tu me respecteras parce que je t’aurai prouvé que j’étais capable de construire autre chose !” Je pense que c’est ce que les jeunes vivent en ce moment. Ça explique qu’il y ait autant d’artistes émergents,
des gens courageux et passionnés qui font des pieds et des mains pour trouver leur place dans la culture. »

Herménégilde Chiasson lors de la cérémonie de remise du Prix Gascon-Thomas 2006.
© Alain Dufour |
CÉDER SA PLACE
La relève, c’est celui ou celle qui vient remplacer la personne qui a fait son temps. Loin d’estimer que la nouvelle génération sonne le glas de sa carrière, Herménégilde Chiasson considère même qu’elle est stimulante : « La
présence des jeunes nous oblige à interroger continuellement la pertinence de ce qu’on fait. » Par curiosité, puis par passion, mais aussi pour s’assurer de ne jamais se satisfaire d’un médium, se reposer sur des acquis, l’artiste
a touché à tout. Mais il semble que cette autonomie ait un prix : « On ne peut pas dire que j’aie un style. Et ça m’a beaucoup nui. De nos jours, on recherche l’homogénéité, une marque de commerce, un style reconnaissable. » Toutes
ces années, Herménégilde Chiasson a travaillé dans la liberté et ce, sans rompre un seul instant avec la rigueur. Le parti pris est des plus honorables. Désormais, il vit son « excentricité » avec plus de sérénité que
jamais : « Peut-être est-ce parce que j’ai atteint une certaine sagesse, mais la seule chose qui m’importe, maintenant, le seul plaisir que j’ai, c’est de faire les choses. Écrire les pièces, qu’elles soient montées
ou non, écrire les livres, qu’ils soient publiés ou non. L’âge donne une sérénité, non pas parce que ce qu’on avait à faire est derrière nous, mais bien parce qu’on met les choses en perspective. »
« La présence des jeunes nous oblige à interroger continuellement la pertinence de ce qu’on fait. »
À propos de l’énergie d’un créateur et de l’importance de ne pas la dilapider dans de vaines querelles, le lauréat du Prix Gascon-Thomas 2006 formule un conseil aux artistes de demain : « J’ai perdu beaucoup de temps à m’opposer
aux choses. J’avais l’impression que des gens prenaient la place que j’aurais dû prendre, alors que tout ce que j’avais à faire c’était de prendre ma propre place. Personne ne peut prendre notre place. Les jeunes qui ont compris ça
ont une attitude gagnante, parce qu’ils mettent leurs énergies au bon endroit. »
LE LEGS
Les jeunes artistes ne semblent pas très enclins à reconnaître le legs d’Herménégilde Chiasson : « Les jeunes ne disent jamais ouvertement que je les inspire, mais dans des textes ou des manifestations publiques,
ils reconnaissent l’influence de mon travail, cette filiation, en disant qu’ils en sont la continuité. » Le 26 octobre 2006, lors de la remise des Prix Gascon-Thomas 2006 dans les murs du Monument-National, Matthieu Girard, étudiant en 3e année du programme d’Interprétation
et originaire de Caraquet au Nouveau-Brunswick, a pris la parole pour tous ceux qui n’ont pas encore osé le faire : « Herménégilde, c’est un cœur acadien, un fondateur de l’identité acadienne moderne, un phare à suivre
pour orienter un peuple stigmatisé par un passé qu’il faut aujourd’hui oublier pour mieux reconquérir une Acadie qui nous est due. Je considère cet homme comme un exemple d’accomplissement, de persévérance et de réussite
pour tous les artistes francophones et plus particulièrement pour tous les artistes de chez nous. »
Herménégilde Chiasson a choisi de rester en Acadie pour exercer son métier d’artiste. Doté d’une très solide formation en arts visuels, il a pourtant
touché à tout : peinture, gravure, graphisme, cinéma, radio, télévision, journalisme, enseignement, scénarisation, essai, prose, théâtre et poésie.
Parmi les quelque vingt pièces qu’il a signées (dont plusieurs ont été publiées), mentionnons Pierre, Hélène et Michael, L’Exil d’Alexa, Aliénor, Laurie ou la vie
de galerie et Le Christ est apparu au Gun Club.
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