| L’ENFLAMMEUR ENFLAMMÉ
Par Raymond Bertin
Qu’est-ce qui pousse les artistes professionnels à venir enseigner à l’École ? Qu’en retirent-ils ? Ce contact avec les étudiants nourrit-il leur propre travail artistique ? Comment perçoivent-ils
la nouvelle génération qui revendique sa place au soleil ?

Michelle Rossignol, entourée de deux étudiantes du programme d’Interprétation,
Marjorie Audet et Laurence Dauphinais.
© Maxime Côté
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« On a la chance d’avoir un métier où il reste toujours quelque chose à apprendre ; dans la pratique, ça nous permet aussi de retrouver des bases qu’on a parfois oubliées. »
– René Richard Cyr
Michelle Rossignol, comédienne à la carrière bien remplie(1), avoue ressentir un manque lorsqu’elle passe une année sans donner de cours : « J’éprouve un immense plaisir à enseigner ; je dirais même que,
pour moi, c’est essentiel. La transmission, en théâtre, même s’il y a énormément de théorie, reste quelque chose de personnel : on demande beaucoup aux acteurs physiquement, mais en interprétation, c’est un contact personnel
qui n’a de règle que le courant qui passe. Et ça m’est très précieux : ça me permet de vérifier des tas de choses et d’apprendre à mon tour ; de vérifier tout ce que j’ai appris et vécu, et
d’une certaine façon, de le mettre à jour. Il y a aussi le plaisir de voir, dans l’œil d’un élève, que ce que je dis est compris et stimulant ; ça me stimule aussi. On doit rester ouvert et très attentif au changement,
s’adapter aux groupes, et ça, ça garde jeune ! »
« On a la chance d’avoir un métier où il reste toujours quelque chose à apprendre ; dans la pratique, ça nous permet aussi de retrouver des bases qu’on a parfois oubliées », renchérit René Richard
Cyr, qu’une activité professionnelle intense(2) a éloigné de l’enseignement pendant une dizaine d’années. Avec Le Boxon, textes de Jean Genet, il dirigeait l’automne dernier le premier exercice des finissants de la promotion 2007 de l’École.
S’il apprécie la rencontre avec une autre génération, donc une autre culture, il se voit peu en professeur, citant justement Genet : « Il ne s’agissait pas ici de t’enseigner, mais de t’enflammer »... Le travail
avec les étudiants de la première à la troisième année comporte davantage, selon lui, cette notion d’enseignement : « Moi, là où je les prends, en quatrième année, j’essaie de les traiter comme
de jeunes acteurs professionnels, de leur donner un véritable avant-goût de ce qui les attend. Pour la première fois, ils peuvent aller fouiller dans le coffre d’outils qu’ils se sont créé depuis trois ans. Ils n’ont pas encore l’instinct
d’y aller, mais ils apprennent. Je leur ai dit dès le premier jour : “N’attendez pas que je vous pousse dans le dos ; vous n’en aurez pas, dans le métier, des gens pour vous pousser dans le dos”. »
LA LIBERTÉ ET LA DIVERSITÉ
Au moment de son premier engagement de professeur en Écriture dramatique, Michel Marc Bouchard, nerveux, sentait qu’il était « rendu là » dans sa carrière(3) : « J’avais préparé un cours magistral
assez costaud, qui s’est naturellement transformé en atelier de discussion, presque en animation parascolaire : les cours avaient lieu dans les musées d’Histoire de Montréal. L’idée était “l’appropriation du matériel
historique par les dramaturges”. Je voulais transmettre aux étudiants la permission d’utiliser l’Histoire comme outil – sans devenir des ethnologues ou écrire du théâtre historique –, de façon à ce qu’ils s’en
servent avec liberté sans sacrifier leur vision du monde personnelle. » S’il a été étonné de constater que la plupart n’avaient jamais mis les pieds dans de tels lieux, il reconnaît le plaisir d’avoir été mis
en contact avec de nouvelles écritures aux approches très différentes de la sienne : « J’étais en face d’étudiants, que j’appelais mes collègues, très talentueux ».
Mais qu’est-ce qui distinguait ces jeunes auteurs ? « Peut-être plus de liberté que je n’en ai connue, avance-t-il, dans le sens où ils utilisent presque des formes romanesques ; ils ont tendance à être beaucoup plus lyriques
qu’on a pu l’être. Leur théâtre n’est pas réaliste, du moins celui des étudiants que j’ai côtoyés ; ce lyrisme fait qu’on retrouve plus volontiers, dans leurs textes, des narrateurs que des personnages à proprement
parler. Ça me séduisait et, à la fois, ça m’interrogeait beaucoup. »
Cette confrontation avec les valeurs de la jeune génération apparaît au cœur du discours des artistes pédagogues. Michelle Rossignol, qui a beaucoup enseigné Gauvreau jusqu’à l’année dernière, aux étudiants
de première année, croit qu’il s’agit d’un auteur essentiel, presque d’une méthode en soi : « En plus de leur parler de l’époque, celle de la création, que j’ai vécue, mais aussi celle de l’extraordinaire
aventure des Automatistes, cet auteur me permet d’aborder la créativité, l’imagination, l’accès à l’imaginaire grâce à l’écriture automatiste, que je fais pratiquer aux étudiants. Je suis toujours étonnée
par la richesse et la diversité qui s’y expriment, et qui se reflètent dans l’interprétation. »

Suzanne Champagne et René Richard Cyr dans La Pension Rita Inc. de Suzanne Aubry, alors qu’ils étudiaient à l’École en décembre 1979.
© Freddie Grimwood |
LA RIGUEUR ET LA CURIOSITÉ
Michel Marc Bouchard a cependant été surpris d’un certain état d’esprit, presque fataliste, de ces jeunes par rapport à leur avenir : « Ils disaient : “Je ne sais pas si je veux être dramaturge ; si ce n’est
pas le théâtre, ce sera autre chose, je peux faire de la poésie, du roman, de la télé”. Ça m’a beaucoup étonné car, pour moi, à leur âge, c’était to die for : je faisais du théâtre
pour enfants, de l’animation, des shows dans les centres d’achat, j’enseignais, je faisais tout pour en vivre. » Est-ce une question de génération ? René Richard Cyr observe quant à lui autre chose : « Les
lacunes des jeunes d’aujourd’hui sont les mêmes qu’à notre époque. Je trouve encore déplorable que la curiosité intellectuelle soit un apanage individuel. On ne peut pas en vouloir aux jeunes d’un manque de culture, notre système
d’éducation s’est considérablement appauvri, mais il faut pallier ce manque. Ce n’est pas de ta faute si tu le ne sais pas, mais dis-moi que tu veux le connaître ! »
Comment perçoivent-ils l’effervescence actuelle chez la jeune génération ? Malgré la moindre place que les médias accordent au théâtre, Bouchard croit que « le marché a toujours été constitué de “beaucoup
d’appelés, peu d’élus”. Ma génération s’est dotée de structures, de théâtres, est devenue l’institution : avons-nous cette générosité envers les autres ? » Cyr va plus
loin : « Je les inviterais à défoncer les portes des institutions existantes plutôt que d’en créer d’autres, investir les lieux, faire l’effort et y croire ! Allez dire que vous trouvez ça pourri, ce qui se fait dans
ce théâtre-là, soyez rock and roll ! Ils travaillent avec des metteurs en scène de cinquante ans dont nous, à l’époque, disions : “Il a fait son temps”. Peut-être qu’on a fait notre temps. »
Vivant en ce moment une heureuse expérience intergénérationnelle avec le spectacle Tout comme elle, Michelle Rossignol dit se sentir proche des jeunes : « Je trouve qu’ils sont beaucoup moins conformistes qu’il y a quelques années,
moins soumis aux diktats de ce qu’il faut faire pour réussir. Ils sont plus intéressés par ce qu’ils ont à dire, par leur propre créativité. Et cela ressemble à ma propre jeunesse où nous étions, nous aussi, à revendiquer
notre place mais aussi nos façons de penser qui étaient différentes. »
MICHELLE ROSSIGNOL
Michelle Rossignol a créé à la scène Les Beaux Dimanches de Marcel Dubé, Les oranges sont vertes de Claude Gauvreau et Sainte-Carmen de la Main de Michel Tremblay, joué les œuvres du répertoire et signé plusieurs mises en scène ;
directrice de la section Écriture et Interprétation de l’École (1979-1986), puis directrice artistique du Théâtre d’Aujourd’hui (1988-1998), elle est toujours passionnée par l’enseignement.
RENÉ RICHARD CYR
Comédien, auteur, puis metteur en scène de soixante pièces signées Tremblay, Dubé, Williams, Genet, Bouchard, Boucher et plusieurs autres, René Richard Cyr dirige des galas et spectacles de variétés, de Diane Dufresne à Céline
Dion et au Cirque du Soleil, du théâtre musical à succès, codirige le Théâtre PàP (1981-1998) et le Théâtre d’Aujourd’hui (1998-2004), avant de revenir au jeu.
MICHEL MARC BOUCHARD
Michel Marc Bouchard est l’un des auteurs québécois les plus joués à travers le monde. Ses pièces Les Feluettes, Les Muses orphelines, Le Voyage du couronnement, Le Chemin des Passes-Dangereuses et L’Histoire de l’oie, notamment, ont
connu des productions en français, en anglais, en italien, en allemand et en espagnol.
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