NO 04 – automne 2006

LA BEAUTÉ D’UN GESTE NÉCESSAIRE

Par André Lavoie

Ulysse, ce héros de la mythologie grecque imaginé par le poète Homère, n’était pas qu’un valeureux guerrier et un redoutable stratège : il pensait aussi à l’avenir de sa descendance. C’est ainsi qu’avant son départ pour Troie, et bien qu’il ignorait encore la durée interminable de sa périlleuse Odyssée, il confia l’éducation de son fils Télémaque à son fidèle ami Mentor. Une brillante idée qui, comme Ulysse, a fait beaucoup de chemin depuis.

Ce n’est donc pas d’hier que les mentors tentent d’inspirer la jeunesse, et surtout de lui éviter les erreurs qu’ils ont eux-mêmes commises. Le mentorat existe depuis la nuit des temps, qu’il s’agisse des philosophes grecs entourés de leurs disciples ou des bâtisseurs de cathédrales accompagnés de leurs apprentis : c’est ainsi que leur savoir se transmettait d’une génération à l’autre, tout en bénéficiant des avancées scientifiques, et de la fantaisie propre à la jeunesse. Ce « geste gratuit », comme le qualifient certains, « ce guide de confiance qui soutient sans être directif », selon les autres, serait-il en train de se perdre ? Au contraire, nullement vieillot et poussiéreux, le mentorat, dit-on, revient à la mode.



François-Marc Gagnon

À une époque marquée par des défis vertigineux (vieillissement de la population, dénatalité, départs massifs à la retraite, ressources financières réduites, etc.), la scène théâtrale n’échappe pas à ces bouleversements. Et elle pourrait sans doute s’inspirer des nombreuses vertus du mentorat pour assurer sa pérennité tout en redynamisant ses pratiques. En effet, plusieurs institutions culturelles semblent en manque de Télémaque, et bien des Mentor quittent le navire en gardant avec eux un savoir dont pourraient bénéficier leurs successeurs.

Voilà une réalité qui n’est pas sans préoccuper Francine D’Entremont, coordonnatrice de la Brigade volante du Conseil des Arts du Canada (CAC) et véritable pasionaria du mentorat. Alors qu’elle était l’adjointe de Gilles Pelletier, directeur à l’époque de la Nouvelle Compagnie Théâtrale, on cognait déjà à sa porte pour obtenir quelques conseils. « Lorsque les jeunes acteurs sortaient des écoles et décidaient de fonder une compagnie, ils venaient me demander de relire leur demande de subvention, un soutien que j’aimais beaucoup leur accorder. »

Avec les années, Francine D’Entremont, à l’instar d’autres collègues gestionnaires, a acquis une expérience indéniable. Et les membres de cette génération vont quitter la scène pratiquement en même temps. Avant de tirer leur révérence, et c’est là une des raisons d’être des Brigades volantes du CAC, certains d’entre eux sont prêts à donner du temps pour venir en aide non seulement aux compagnies en crise, mais à tous les artistes et gestionnaires voulant relever de nouveaux défis, développer des publics, planifier l’avenir de leur organisme, etc.

Ces guides inspirants ne seraient-ils au fond que des professeurs de management déguisés, ou des « coachs » ayant réponse à tout ? Francine D’Entremont constate que « les gens ne s’entendent pas sur la définition », mais quand il est question de mentorat, il faut oublier l’objectif de la stricte transmission de connaissances. « On est dans le savoir-être et non dans le savoir-faire », précise-t-elle.

Qu’il s’agisse de gestion ou d’inspiration, les besoin sont nombreux, criants, et iront sans doute en grandissant. Une génération se voit toujours forcée de passer le flambeau à l’autre, mais pour que la transition soit harmonieuse, une période d’accompagnement est nécessaire. Or, la génération aux commandes a acquis une certaine sagesse, mais semble entourée de peu d’apprentis. « Ce sont souvent des artistes qui dirigent des compagnies et ils ne sont pas formés pour remplir ce rôle, souligne Francine D’Entremont. Les compagnies n’ont pas de moyens pour engager un adjoint, et ainsi ne forment pas de relève. » Pour contrer les problèmes, plusieurs refusent de se tourner vers les spécialistes de tout acabit. « Les gestionnaires culturels, poursuit-elle, n’ont pas tendance à recourir aux firmes de consultants. Ils préfèrent apprendre de quelqu’un qui connaît le milieu de l’intérieur. Ils savent que ces gens-là ont emprunté le même chemin, mené les mêmes batailles, se sont posé les mêmes questions. Il y a bien des choses que l’on n’a pas besoin de leur expliquer... »

« Plusieurs institutions culturelles semblent en manque de Télémaque, et bien des Mentor quittent le navire en gardant avec eux un savoir dont pourraient bénéficier leurs successeurs. »

Le mentorat possède-t-il alors toutes les vertus, comme sauver une compagnie du naufrage financier ou relancer une carrière ? « Non, mais il peut prévenir des gaffes majeures », plaide Francine D’Entremont, qui a bien des exemples dans son sac. Elle cite le cas classique d’une jeune troupe de comédiens qui concocte un premier succès. Des diffuseurs lui proposent une tournée au Québec, peut-être même à l’étranger : un rêve... qui peut virer au cauchemar. « Ce n’est pas inné de savoir faire un budget, précise-t-elle. Certains ne savent même pas calculer un coût de plateau. Imaginez quand il s’agit de planifier une tournée à l’étranger. On a déjà vu par le passé des compagnies partir en Europe avec un succès et revenir quasiment en faillite. »

Francine D’Entremont n’est pas la seule à croire aux bienfaits du mentorat, à l’utilisation des forces vives du milieu culturel pour que celui-ci s’enrichisse de l’expérience de tous, et de tous les âges. François-Marc Gagnon, historien de l’art, professeur à l’Université de Montréal jusqu’à sa retraite « officielle » et depuis quelques années titulaire de la chaire de recherche en art canadien Gail et Stephen Jarislowsky de l’Université Concordia, affirme avoir éprouvé un certain vertige à l’idée de se couper du monde de l’enseignement. Même s’il est conscient que demeurer au travail à 71 ans bien sonnés, c’est « une question délicate », il préfère « continuer d’être utile et de contribuer à la société ».

François-Marc Gagnon considère maintenant que son rôle, « c’est de faire le pont, d’expliquer ce qui s’est passé ici [il fréquente des étudiants anglophones venant de toutes les régions du Canada] et d’écouter ce qui se passe ailleurs. La dynamique n’est pas seulement d’une génération à l’autre, mais d’une culture à l’autre. Par exemple, je peux comprendre qu’est-ce que ça impliquait pour Paul-Émile Borduas de se séparer du catholicisme, mais en ce qui concerne l’univers presbytérien d’Émily Carr, c’est plus difficile à saisir pour moi. » Le mentorat devient donc un échange fructueux, pas un strict rapport maître-élève.

Évoquant l’influence de Borduas et de son célèbre manifeste Refus Global, François-Marc Gagnon reconnaît qu’à l’époque des Automatistes, les mentors étaient pratiquement inexistants au Québec, où l’on cultivait davantage les affrontements, les ruptures. « Il n’y avait pas beaucoup de gens auxquels ces artistes pouvaient s’identifier, souligne-t-il. Les artistes actuels connaissent mieux leur Histoire que leurs prédécesseurs ; ils construisent sur quelque chose. » Il se méfie de cette manie de vouloir faire table rase, provoquant inévitablement la répétition de ce qui s’est déjà fait. « Quand j’ai commencé à enseigner à l’École des Beaux-arts dans les années 1960, j’ai dit à un élève : “Ce que tu fais ressemble à du Picasso.” Il m’a répondu : “C’est impossible. Je ne le connais pas”. » Le mentorat évite ainsi à certains de réinventer la roue.

Par contre, il est toujours possible de l’améliorer, de transposer les audaces des anciens en les adaptant au contexte d’aujourd’hui. À ce chapitre, les mentors, ces subtils passeurs de bonnes idées, peuvent faire toute la différence. François-Marc Gagnon se souvient d’avoir partagé les préoccupations d’un groupe d’étudiants désireux de monter une exposition. « Je leur racontais que les Automatistes louaient des locaux de fortune et qu’on leur interdisait de planter des clous. Ils avaient alors conçu des filets pour accrocher les tableaux ; ces étudiants ont trouvé l’idée brillante. »

« Quand j’ai commencé à enseigner à l’École des Beaux-arts dans les années 1960, j’ai dit à un élève :
“Ce que tu fais ressemble à du Picasso.” Il m’a répondu : “C’est impossible. Je ne le connais pas”. »
– François-Marc Gagnon

S’il est possible de puiser dans le passé pour transformer des pratiques actuelles, ceux qui veulent aller plus loin se butent parfois à un mur. Et l’absence de mentors, qui ne sont pas nécessairement là pour conseiller, mais pour insuffler une motivation souvent nécessaire afin de franchir les obstacles, se fait cruellement sentir. En bref, la société, et au premier chef les institutions culturelles, semblent davantage craindre le sang neuf, les idées nouvelles, peu importe les beaux discours sur l’innovation. L’animateur Daniel Pinard, réputé pour son verbe aiguisé et ses passions culinaires, croit qu’il s’agit là d’un problème important, particulièrement chez les décideurs. « On ne pense pas à la relève, déclare-t-il, parce que s’il y a quelque chose que l’on ne veut pas, c’est que la personne qui nous suive fasse autre chose que ce l’on a déjà fait. » Si, selon lui, la société ne fait que reproduire ce qu’elle est, il y a péril en la demeure : « Ça débouche sur une société comme celle que l’on connaît maintenant : une société de consensus, d’applaudissage de vedettes et de vide absolu. »

Celui qui a « toujours pensé que la seule tâche d’un individu, c’est de s’organiser pour que ceux qui restent après lui soient meilleurs, en tout cas moins pires », a fait certains choix de carrière en harmonie avec ce principe. Il considère que pour assurer le dynamisme des institutions, la pire chose est de s’accrocher aux privilèges et aux titres, bouchant ainsi l’horizon de la relève. À ses yeux, les « patrons », qu’ils soient directeurs d’une compagnie de théâtre ou d’une station de télévision, ne doivent pas se croire éternels. Il se désole de la pérennité de certains décideurs. « Quand j’étais à l’ONF, le gouvernement nous poussait déjà pour abolir la permanence des réalisateurs, mais je leur disais que c’était celle des patrons qui était inquiétante ! Ce sont eux qui tracent la voie... »

Le vrai problème, toujours selon Daniel Pinard, découle d’un phénomène plus global, encore plus préoccupant, allant bien au-delà de l’absence de mentors ou de la place congrue accordée à la relève. La générosité sous toutes ses formes ne semble plus tellement à la mode. « L’Amérique du Nord, tout comme le Québec, semble une société incapable de transmettre, évoque-t-il avec inquiétude. C’est d’ailleurs un lieu commun chez les actuaires. Celui qui hérite d’une fortune à la mort de son père risque d’en avoir la moitié à sa mort ; à celle de son enfant, il ne reste rien du tout... L’aristocratie nous enseignait tout le contraire : il fallait transmettre son savoir et son argent. »

Devant ce constat désolant, plusieurs pourraient croire qu’on se dirige vers un cul-de-sac. Francine D’Entremont s’inquiète bien sûr du manque de relève, pas tant chez les artistes que chez les gestionnaires, mais le succès que remportent les Brigades volantes du CAC lui permet de garder espoir. « De plus en plus, les gens ont le réflexe de nous contacter pour nous expliquer leur situation. Ils veulent apprendre et des personnes d’expérience sont prêtes à aider, tissant parfois des liens qui débordent largement le cadre de la brigade. »

Chacun dans son secteur d’activités, François-Marc Gagnon et Daniel Pinard témoignent aussi du dynamisme de la jeune génération, « très curieuse », selon l’historien de l’art, pleine d’ironie et d’un sens aigu du « décapage », constate Pinard avec satisfaction. Mais devant ces Télémaque quelque peu laissés à eux-mêmes, tous croient que Mentor a de beaux jours devant lui et que l’heure de la retraite est loin d’avoir sonnée.

 

 


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