NO 04 – automne 2006

MOUFFE
SAVOIR PRENDRE DU RECUL

Par Christian Saint-Pierre



© Nathalie Mongeau

Diplômée du programme d’Interprétation de l’ÉNT en 1966, Mouffe a assuré la direction artistique d’une quantité innombrable de spectacles : galas, concerts, revues, concours, etc. En 1968, elle est de la mythique aventure de l’Osstidshow, un spectacle iconoclaste et flamboyant mettant également en vedette Robert Charlebois, Yvon Deschamps et Louise Forestier. À 62 ans, Mouffe se voit décerner le premier Prix Luc Plamondon de la Société professionnelle des auteurs et compositeurs du Québec (SPACQ). Pour celle qui a l’habitude de mettre les autres en lumière, il s’agit d’une première distinction en carrière. Nous avons voulu en savoir plus sur ses rapports avec la nouvelle génération d’artistes, sur la manière dont elle leur transmet sa fougue et son talent.

« Les jeunes pensent souvent que rien n’a existé avant eux, mais ce n’est pas grave, ils comprendront quand ils seront vieux. »

À 16 ans, Mouffe sort du Couvent du Sacré-Cœur pour entrer à l’École, alors située boulevard Saint-Laurent, au cœur d’une Main en pleine effervescence. Rapidement, la jeune femme prend conscience qu’elle n’a pas la vocation de comédienne. « Je n’aimais pas être en avant, j’aimais mieux penser à des stratégies derrière et les faire tester par d’autres. » C’est une fois dans le milieu qu’elle identifie ses véritables désirs, qu’elle commence à s’épanouir. « J’ai appris plus de choses “sur le tas”. Pour moi, c’est le métier, la véritable école. On avait des professeurs extraordinaires à l’École, mais personne ne nous expliquait le contexte. » Mettre les artiste en contexte, leur donner du feed-back, faciliter leur entrée dans la fosse aux lions, c’est la seule prétention de Mouffe. « J’appelle ça de la direction artistique, mais ça englobe beaucoup de choses. Au fond, ce que j’offre, c’est du recul. » Mouffe doit tout de même admettre qu’elle a fait au moins une rencontre déterminante entre les murs de l’École, celle de Robert Charlebois, un chansonnier en tout début de carrière dont elle tombe amoureuse et avec qui elle partagera douze ans de sa vie. « Au début, nous faisions du cabaret, de la revue. J’aimais ça parce qu’il fallait tout faire : écrire le spectacle, trouver les costumes, les accessoires, mettre en scène... Puis la carrière de Robert a éclaté et je me suis rapidement rangée à l’arrière-scène, là où j’étais plus heureuse, plus épanouie. »

PASSER LE FLAMBEAU
Pour Mouffe, la distinction de la SPACQ arrive à point. « Ça a rappelé à beaucoup de gens que je n’étais pas morte. Il y a des gens qui disent que je suis le secret le mieux gardé du milieu. Ça me va ! Je fais ce que j’ai à faire. Mettre les artistes de l’avant, en valeur, c’est là-dedans que je suis bonne. » À 62 ans, la créatrice considère qu’elle a encore beaucoup à offrir. Loin d’être dépassée, loin d’être à bout de souffle, elle consacre toutes ses énergies à concevoir de nouveaux projets, des collaborations qui lui permettront d’emprunter de nouvelles avenues : l’écriture, le cinéma et peut-être même la mise en scène de théâtre. Celui qui souhaite la mettre en veilleuse a besoin de se lever tôt. « Maintenant que je suis vieille, je suis beaucoup plus aventurière. Je veux sortir de ma case, déranger tout le monde, être une vieille dame indigne ! »

Mouffe, qui a connu Pierre Lapointe à ses débuts, avoue que les jeunes artistes viennent tout naturellement vers elle, qu’ils n’hésitent pas à profiter de sa grande expérience. « Les jeunes me demandent des conseils, on parle, je prends volontiers du temps avec eux. » Si les artistes émergents sont avides de tuyaux, Mouffe estime qu’ils sont rarement conscients de ce qu’ils doivent à leurs prédécesseurs. « Les jeunes pensent souvent que rien n’a existé avant eux, mais ce n’est pas grave, ils comprendront quand ils seront vieux. » Cela dit, Mouffe estime que pour rester en prise avec son époque, il faut frayer avec la nouvelle génération. « C’est la meilleure façon de me renouveler. En les côtoyant, c’est moi qui apprends. J’essaie de leur donner quelque chose, mais ça me donne aussi beaucoup à moi. »

 

MOUFFE
Claudine Monfette, alias Mouffe, est parolière (elle a notamment écrit des chansons pour Robert Charlebois, Joe Bocan, Louise Portal et Diane Tell), comédienne, conceptrice et directrice artistique. Depuis les années 1960, elle a apposé sa signature sur une profusion de spectacles, de tous les genres et de toutes les envergures. Elle côtoie les artistes de demain par l’entremise du concours Ma première Place des Arts, du Festival en chanson de Petite-Vallée, du Festival International de la Chanson de Granby et de l’École nationale de l’humour. Avec la photographe Marie-Claude Tétreault, elle publiait récemment, aux éditions La Presse, Au cœur de la musique, un ouvrage sur la chanson d’ici.

 

 


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