NO 05 – printemps 2007

PETIT TRAITÉ DE MÉDIATION CULTURELLE

Par Sarah-Jeanne Séguin


Les Convertibles, 2006 © Michel Lefebvre 

D’un côté, il y a les œuvres artistiques. Et de l’autre, des légions de spectateurs potentiels. Entre les deux, une infinie possibilité de rencontres. Or, comment provoquer le contact entre l’objet artistique et son public ? Comment s’assurer que cette rencontre se déroule dans les conditions optimales ? Autant de questions qui trottent constamment dans la tête de ceux qui ont décidé de jouer les entremetteurs artistiques et de se consacrer à la médiation culturelle. Si, au Québec, cette pratique d’abord issue du milieu des arts visuels est encore méconnue, elle est beaucoup plus développée en Europe – où certains programmes universitaires visent même à former les futurs médiateurs culturels. Mais qui sont ces passeurs et comment peuvent-ils, au théâtre, contribuer à établir des ponts entre les productions et les citoyens ?
 

Dominique Violette, directrice générale du Carrefour international de théâtre de Québec (CITQ), se préoccupe depuis longtemps des liens entretenus entre les objets artistiques et ceux à qui ils sont destinés. Elle définit la médiation culturelle comme étant « tout le travail qui est fait pour réaliser une rencontre réussie entre les œuvres et les publics ». Et qu’est-ce qu’une rencontre réussie ? « Ça ne veut pas nécessairement dire que les gens ont aimé, précise Dominique Violette. Ça veut dire qu’ils ont eu plaisir à découvrir quelque chose, et que ça leur donne le goût d’être curieux, de poursuivre une démarche personnelle de rencontre avec les arts. » Concrètement, on pourrait donc classer les cahiers pédagogiques et les traditionnelles rencontres post-représentation avec les artistes dans le rayon des initiatives de médiation culturelle. Mais Dominique Violette et le CITQ ont décidé de pousser encore plus loin cette expérience de démystification des arts.

AU CARREFOUR DE LA MÉDITATION
C’est ainsi qu’est né le Carrefour des critiques amateurs. Dès le printemps 2005, dans le cadre du festival Théâtres d’Ailleurs, puis au Carrefour de Québec en mai 2006, les spectateurs ont été invités à prendre la parole, que ce soit par le biais d’Internet en jouant les cybercritiques amateurs, ou à travers le Carrefour des jeunes ou le Carrefour des gens d’ici (pour les adultes immigrants). Les participants appartenant aux clientèles ciblées par ces deux derniers volets ont été invités à assister à au moins deux spectacles avant de prendre part à une table ronde. Une expérience « extraordinaire », selon Dominique Violette, autant pour les participants que pour les artistes, qui ont pu s’abreuver des commentaires d’un auditoire trop souvent muet.
 
« L’idée du Carrefour des critiques amateurs, c’est vraiment de donner la parole aux gens. Les artistes n’ont pas le droit de parole. Et c’est défendu de faire ressentir de quelque façon que ce soit qu’on juge les propos des participants. Dans des projets de médiation culturelle comme ceux-là, mon client, c’est le spectateur, pas l’artiste », tient à préciser Dominique Violette.
 
Et ce n’est pas non plus le CITQ... même s’il existe un lien évident entre le besoin de développer un nouveau public pour ce dernier et la médiation culturelle. C’est un fait : des contraintes budgétaires ont sérieusement menacé la tenue de l’événement au printemps 2006, et avec le vieillissement du public, de nouveaux défis apparaissent. Le Carrefour des critiques amateurs apparaît donc comme le résultat d’une « alliance créative entre le marketing et la médiation culturelle ».
 
« Mais c’est d’abord pour ceux qui y participent qu’on le fait, insiste Dominique Violette. Il faut accepter que ça n’aura pas d’impact tout de suite. Est-ce que les gens qu’on rejoint vont revenir au théâtre ? On n’a pas ces statistiques-là, et ce serait prématuré de poser la question. S’ils deviennent des spectateurs, tant mieux ! Mais l’important, c’est qu’ils aient le souvenir d’une belle expérience. »

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Alexandre L’Heureux, Léa Traversy et Étienne Lepage © Maxime Côté

PASSER À L'ACTION
Selon la directrice générale du CITQ, « le médiateur n’est nécessairement pas un artiste », et ce, même si la participation des créateurs aux activités de médiation est souvent essentielle. C’est plutôt le diffuseur qui représente à son avis le médiateur le plus logique, puisqu’il agit déjà à titre d’intermédiaire entre l’œuvre et le moment de la représentation.
 
Il est certain qu’un festival comme le CITQ n’est pas le seul ambassadeur de la médiation culturelle au Québec. Des événements comme les Journées de la culture2, par exemple, poursuivent sensiblement la même mission. Depuis leur première édition en 1997, les Journées ont même intégré un soupçon d’« action culturelle » à leur projet initial de démocratisation des arts. « Dans l’action culturelle, on implique le public dans le processus créateur, explique Dominique Violette. Ça ne donne pas nécessairement lieu à un spectacle, mais ça donne lieu à une expérience où un artiste travaille avec des non-artistes à réaliser un projet dans lequel ils ont une part créative. » C’est ce que les Journées de la culture ont proposé l’automne dernier avec Les Convertibles, ces dix autobus transformés par des artistes professionnels en collaboration avec des groupes de citoyens de partout au Québec.
 
Dominique Violette souhaiterait intégrer un volet d’action culturelle au programme du CITQ dès l’édition du printemps 2008, même si cette version plus corsée de la médiation inspire quelques craintes à certains créateurs. Est-ce que le fait d’inviter tout le monde à exploiter sa créativité ne dévalorise pas, en quelque sorte, le rôle de l’artiste ? « Je pense que non, répond-elle d’emblée. Plus on a conscience de ce que c’est que de réellement s’engager dans une création, plus on a de respect pour ceux qui le font. Je crois que les artistes ont beaucoup à gagner de tous les projets qui permettent aux citoyens de s’exprimer, de ne pas être seulement des consommateurs. »
 

« Dans des projets de médiation culturelle, mon client, c’est le spectateur, pas l’artiste. » – Dominique Violette

 

flecheFAIRE LES PREMIERS PAS
Pour Léa Traversy et Alexandre L’Heureux, finissants en Interprétation, la question du public s’impose, puisqu’ils ont fondé leur propre compagnie, le Théâtre du Frèt, en souhaitant rejoindre « surtout des gens qui ne vont pas au théâtre ». Mais comment comptent-ils s’y prendre pour recruter ce public de non-initiés, alors qu’ils n’ont pas accès aux services d’un médiateur culturel chevronné ? Avec leur premier projet, ils ont choisi de jouer en salle... et dans la rue, « justement pour aller chercher les gens qui n’ont pas la conscience d’aller au théâtre, qui ne pensent pas que c’est intéressant », révèle Léa.

DE CRÉATION À ÉDUCATION
Étienne Lepage, finissant en Écriture dramatique, admet ne pas penser au public au moment de l’écriture. « Et c’est important que je ne pense pas à ça, précise-t-il. Je dois continuer ma recherche sans concession. » Il s’interroge par ailleurs sur les raisons qui éloignent certaines personnes des salles de théâtre. « Il faut apprendre le théâtre pour l’aimer, estime-t-il. Ce n’est pas négatif, c’est comme le vin, il faut apprendre à goûter. » Il se méfie néanmoins des politiques de médiation qui dicteraient à l’artiste certaines règles de conduite afin de rejoindre un plus vaste auditoire, et préfère nettement faire confiance au pouvoir de séduction du théâtre tel qu’il est.
 

La Ville de Montréal et le ministère de la Culture et des Communications du Québec offrent un soutien aux compagnies artistiques désireuses de s’investir dans des projets de médiation culturelle. http://ville.montreal.qc.ca/culture.

 

Le Secrétariat des Journées de la culture s’appelle désormais Culture pour tous, une dénomination qui reflète mieux l’évolution de sa mission, de plus en plus orientée vers « l’accès et l’appropriation des arts et de la culture » par la population. En septembre 2006, l’organisme tenait d’ailleurs un Forum sur la médiation culturelle, dans le prolongement du projet Les Convertibles. http://www.culturepourtous.ca

 


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