NO 05 – spring 2007

LE PUBLIC DU THÉÂTRE

Par Frédérique Doyon

L’art se définit dans le mouvement entre l’artiste, son œuvre et un public. Dans ce triangle d’or, la composante du public prend une importance déterminante à l’heure où l’essor des nouvelles technologies, conjugué à la démocratie culturelle, bouleverse les habitudes culturelles, surtout du côté des arts d’interprétation traditionnels. Où en est le théâtre ? Ce grand favori des spectateurs canadiens en matière d’arts vivants1 a-t-il perdu des ouailles ? Si oui, que faire pour (re)gagner leur cœur ?


Steve Laplante (Interprétation, 1996) et Évelyne Gélinas (Interprétation, 2002) dans La Tempête de Shakespeare, mise en scène de Denise Guilbault (Mise en scène, 1986), Michel Lemieux (Production, 1979), et Victor Pilon, production de 4D art, 2005. © Victor Pilon

flecheDU THÉÂTRE POUR QUI?
Pendant que le spectacle en général a connu un boum effarant depuis vingt-cinq ans, le théâtre, lui, a tout juste maintenu son public global. En 2004, 31 % de la population québécoise allait au théâtre (toutes catégories confondues) par rapport à 34 % en 19792. Au Canada, 22 % de la population va au théâtre en 20053, en baisse de 2 % par rapport à 19924.
 
Kelly Hill, de la firme Hill Stratégies Recherche Inc., explique ce léger fléchissement :  Il y a de plus en plus de formes de médias, d’options de divertissement », ce qui fragmente les publics. La musique populaire, qui talonnait le théâtre en termes de fréquentation, vient d’ailleurs de prendre une légère avance (1 %) sur l’art de Shakespeare5. Cela dit, en chiffres absolus, la fréquentation du théâtre suit sensiblement l’augmentation globale de la population canadienne.
 
Le public du théâtre a-t-il donc si peu changé ? Au Québec comme au Canada, le théâtre demeure fréquenté à peu près autant par les hommes que par les femmes, avec une légère prépondérance féminine depuis 1983. Il attire encore surtout les gens plus éduqués. Toutefois, Rosaire Garon, ex-fonctionnaire du ministère de la Culture et des Communications du Québec, souligne l’apparition récente d’une tendance inverse. « Il y a des gains faits du côté du public plus âgé et moins scolarisé, et des pertes d’audience auprès du public plus scolarisé et plus jeune », dit-il.
 
Les amoureux de théâtre ont vieilli. Les spectateurs de 55 ans et plus ont fait un bond de 22 à 33 % entre 1979 et 20046. « Une partie de l’explication réside dans le fait que les baby boomers arrivent à la retraite. Ils sont plus scolarisés que les personnes âgées d’il y a vingt-cinq ans. Ils ont également plus de temps et sont plus fortunés. » Cette tendance ira en s’accentuant, selon le sociologue, et mérite qu’on lui porte une grande attention. « Cela peut avoir du bon comme du moins bon : par exemple, une tension entre les jeunes et les aînés sur le marché de la culture, sur le pouvoir culturel, sur le contrôle des institutions artistiques et culturelles par les aînés, sur la marginalisation de la culture jeune... »
 
Quant aux plus jeunes, justement, et aux étudiants, ils désertent peu à peu le théâtre. Seulement 27 % des 15-25 ans le fréquentent en 2004, par rapport à 42 % en 19797. La bonnenouvelle : le public moins scolarisé fréquente de plus en plus le théâtre. En 2004, 23 % des gens de moins de huit ans de scolarité sont allés au théâtre, comparativement à 13 % en 19798. D’abord graduelle, la progression a fait un bond de six points de pourcentage depuis 1999. Une tendance qui s’observe aussi à l’échelle canadienne :  [...] le théâtre, la musique classique et la danse atteignent une plus grande proportion de Canadiens dans toutes les catégories de scolarité que la musique populaire. ».


 flecheQUELQUES EXPLICATIONS
Ces déplacements s’expliquent en partie par le vent de démocratie culturelle qui balaie le pays depuis les années soixante. « Il y a moins de résistance des publics peu scolarisés à fréquenter les institutions artistiques, et les plus jeunes et plus instruits diversifient leurs pratiques culturelles » (variétés, humour, vidéos, DVD), résume le sociologue.
 
Enfin, la volatilité du public jeune et adulte du théâtre découle aussi d’un plus récent bouleversement. Le déferlement d’Internet et des nouvelles technologies amène le public des arts et de la culture à chercher « une flexibilité dans ses expériences, en termes de temps, de plages horaires et de produits », note M. Garon. Fixés dans un lieu, à des dates précises, les arts d’interprétation se caractérisent par une certaine rigidité, « alors que les autres produits culturels nous habituent à y avoir accès instantanément ». Ces transformations profondes affectent globalement notre rapport avec l’art et la culture. La consommation rapide et instantanée ne favorise pas l’effort intellectuel soutenu et la lenteur qu’impliquent souvent une représentation théâtrale.
 
Bien que l’analyse statistique de M. Hill porte sur les arts de la scène en général, elle souligne une réalité qui pourrait aussi mettre en lumière le fléchissement du public de théâtre au pays : la difficulté des organismes en arts de la scène à rejoindre les gens issus des communautés culturelles. À la fin des années quatre-vingt-dix, seuls 22 % des Canadiens dont la langue maternelle n’est ni le français ni l’anglais disaient avoir vu du théâtre, contre 39 % pour les répondants francophones et anglophones. Une donnée en forme de défi lancé au beau milieu. « Les organismes des arts du spectacle doivent de toute évidence se faire des adeptes parmi les publics qui ne parlent à la maison ni l’anglais ni le français – en gros, les immigrants de fraîche date. »
 
Malgré tout, M. Garon nuance :  Il ne faut pas être alarmiste même s’il y a un vieillissement du public. Il faut voir le spectacle vivant dans une double dimension : sa dimension artistique », qu’il faut veiller à préserver même si elle n’intéressera toujours qu’une petite portion de la société, et « sa dimension de divertissement ».

 flecheFAIRE FACE AUX CHANGEMENTS
Dans un tel contexte, comment maintenir et renouveler le public du théâtre ? Comment faire face à un changement de paradigmes aussi radical ?
 
Aux prises avec un auditoire qui vieillit plus vite que la moyenne, le Festival de Stratford a déployé tout un arsenal d’outils multimédia pour rejoindre les moins de 35 ans. « Nous avons des blogues et des vlogues (blogue vidéo, NDLR) signés par des acteurs ou des membres du festival, des vidéoclips de nos productions. Et nous venons de joindre les sites Flickr et YouTube où l’on pourra afficher des photos et des clips de ce qui se passe en coulisses de notre événement », explique la porte-parole Rachel Hilton.

La consommation rapide et instantanée ne favorise pas l’effort intellectuel soutenu et la lenteur qu’impliquent souvent une représentation théâtrale.
 
Un portail éducatif a aussi été mis sur pied, sur lequel on trouve des jeux vidéo et des exercices basés sur les pièces offertes à Stratford cette saison. Et l’expansion web n’est pas terminée, prévient Rachel Hilton. Ce qui n’empêche pas le festival d’adopter des mesures incitatives plus traditionnelles : des billets à 20 $ pour les moins de 30 ans, durant toute la saison.
 
D’ailleurs, au chapitre des méthodes traditionnelles, Rosaire Garon rappelle l’extrême importance du noyau familial dans la transmission de l’amour des arts. « C’est le premier agent de sensibilisation » aux arts, dit-il. Les milieux communautaires et éducatifs ont tout intérêt à joindre leurs actions à celles de la famille. « Le cumul des expériences esthétiques permet d’apprécier naturellement un art, croit M. Garon. En exposant les jeunes occasionnellement à des sorties, on ne développe pas d’habitudes... »
 
C’est justement ce qu’a saisi le Théâtre Bouches Décousues, compagnie de théâtre jeune public qui construit ses pièces en étroite relation avec les milieux scolaires. Voir du théâtre ne suffit pas; il faut aussi en faire. « C’est devenu notre façon de travailler : inclure les enfants dans le processus de création, rapporte la directrice artistique Jasmine Dubé. Et on voit la différence, on voit que les enfants sont touchés, impliqués. Ils sont créateurs et pas seulement consommateurs d’art. »
 
Par l’entremise d’ateliers préparatoires, des classes d’écoliers ont ainsi dessiné et bricolé sur le thème de la récente pièce Les Flaques, dont l’équipe a aussi rencontré les élèves avant la première. Quel meilleur indicateur de réussite, pour une activité de sensibilisation, qu’une passion éveillée chez « un enfant qui décide d’écrire une suite à la pièce ou d’en lire d’autres » ? demande Jasmine Dubé.
 
De là à dire qu’on écrit du théâtre pour le (jeune) public, il y a un pas qu’elle refuse de franchir. « Il faut partir de ses propres urgences. Je n’ai pas pour but d’éduquer, mais de rencontrer un public par le biais de mon urgence, de ce que j’ai envie de dire. »
 

« Vu le degré élevé d’interfréquentation de plusieurs domaines, les stratégies de marketing des arts feraient bien de cibler les personnes engagées dans d’autres types d’activités. » – Kelly Hill

 flecheCROISEMENTS DISCIPLINAIRES
« Pour nous, c’est important qu’il y ait cette mutation avec les nouvelles technologies, explique Richard Gagnon, directeur général de la compagnie 4D art. D’abord parce que les directeurs artistiques [Victor Pilon et Michel Lemieux] s’intéressent aux rapports de la virtualité avec les arts de la scène. L’objectif premier n’est pas de rejoindre un jeune public, mais c’est sûr qu’on est concernés par ça. »
 
Il ne cache pas que le prochain spectacle de 4D art, Norman, hommage au cinéaste d’animation Norman McLaren, cherche un peu à donner la passion du cinéma ou des arts de la scène aux jeunes. Mais la technique doit « servir la magie, l’émotion. »
 
Kelly Hill voit aussi dans le croisement des disciplines une manière de développer de nouveaux publics. Car les plus grands consommateurs d’arts de la scène sont aussi ceux qui vont le plus au musée ou qui pratiquent un sport. « Vu le degré élevé d’interfréquentation de tous ces domaines, les stratégies de marketing des arts feraient bien de cibler les personnes engagées dans d’autres types d’activités », note-t-il dans son rapport.
 
Il cite le succès du Canadian Opera Company, qui invite des artistes de marque issus d’autres champs artistiques à collaborer aux opéras. « Dès le moment où ils ont engagé des artistes comme Atom Egoyan et François Girard, ils ont trouvé un nouveau public. Des gens sont allés à l’opéra pour la première fois à cause de ça. C’est un cas intéressant de renouvellement du public. »
 
Il conclut toutefois qu’ultimement, ce qui compte dans la balance, c’est « la qualité avant tout. » « Ce qui me touche encore, c’est deux tables et un bout de tissu, renchérit Jasmine Dubé. Parce que le théâtre est un art vivant. On va passer à travers [les changements actuels], comme on le fait depuis des milliers d’années. Le théâtre existe depuis tellement longtemps... » « Le théâtre est une communion intimiste, insiste Rachel Hilton. Rien ne peut reproduire cela sur le web ou à l’écran. »
 

1. La Fréquentation des arts de la scène au Canada et dans les provinces, Hill Stratégies Recherche Inc., 2003.
2. Compilations spéciales, Enquêtes sur les pratiques culturelles des Québécois, R. Garon.
3. Ces données toute récentes, encore sous analyse au moment d’écrire ces lignes, sont tirées de Un profil des activités culturelles et patrimoniales des Canadiens en 2005 (titre provisoire), Hill Stratégies Recherche Inc., mars 2007.
4. La Fréquentation des arts de la scène au Canada et dans les provinces, Hill Stratégies Recherche Inc., 2003.
5. Hill Stratégies, 2007.
6. Compilations spéciales, Enquêtes sur les pratiques culturelles des Québécois, R. Garon.
7. Id., ibid.
8. Id., ibid.
9. Hill Stratégies, 2003.
10. Id.
 

Rosaire Garon vient de se retirer du ministère de la Culture et des Communications du Québec, où il a fait œuvre de pionnier à la recherche gouvernementale sur les phénomènes culturels. Sociologue de formation et père de l’enquête sur les pratiques culturelles des Québécois, il est aujourd’hui professeur adjoint au département de Lettres et de Communications sociales de l’Université du Québec à Trois-Rivières.
 
Kelly Hill dirige la firme Hill Stratégies Recherche Inc., qui fournit des analyses statistiques approfondies sur les arts et la culture au Canada. Formé en sciences politiques et en économie, il compte dix ans d’expérience dans le domaine de la recherche sur les arts.
 
Jasmine Dubé (Interprétation, 1978) est auteure et directrice artistique du Théâtre Bouches Décousues, compagnie destinée au jeune public qu’elle a cofondée en 1986. Elle a signé de nombreuses pièces de théâtre, des albums pour enfants, des romans et des scénarios d’émissions jeunesse.
 
Richard Gagnon (Mise en scène, 1996) est directeur général et administratif de la compagnie 4D art de Michel Lemieux et Victor Pilon.
 
Rachel Hilton est directrice du marketing au Festival de Stratford.

 


Retour au début de l'article